ABBEVILLE 1940 - 1944La libération d’Abbeville Journées de 2 et 3 septembre 1344
L’arrivée des troupes polonaises dans les Faubourgs La nuit du vendredi 1er au samedi 2 septembre avait été mouvementée dans les artères parcourues par les troupes ennemies en retraite et le sommeil des habitants fut constamment troublé par le bruit des chariots transportant les restes de ce que fut l’armée allemande. En ce samedi 2 septembre, nous rappelant qu’il y avait déjà cinq ans que l’Allemagne s’était jetée dans la tourmente, il nous semblait que ce devait être un heureux jour pour tous les Abbevillois, qui avaient connu les angoisses des bombardements, l’occupation et les privations de toutes sortes.
Il est 8 heures, les dernières troupes allemandes en complète déroute franchissent pour la dernière fois le pont d’
Hocquet. Elles sont épuisées et depuis plusieurs jours elles sont harcelées par les avions en piqué. Pendant quelques heures, ne sachant où aller, elles séjournent dans cette grande artère, puis vers 11 heures, le canon gronde et se rapproche. Il est temps que l’ennemi détesté quitte notre sol, c’est d’ailleurs ce qu’il fait, mais trop lentement pour nous, car il ne dispose plus de "motorisés " et pendant cette retraite nous n'apercevons plus un seul tank, ni un seul avion à croix gammée.
Le crépitement des mitrailleuses et le grondement sourd du canon nous font comprendre que les troupes alliées sont là, aux approches de la ville.
Quelques soldats allemands, une dizaine tout au plus, préposés à la garde des ponts, la mitraillette en main et la ceinture garnie de grenades, observent au
pont d'Hocquet l'arrivée de ceux qu'ils redoutent. Depuis dix heures du matin, les premiers chars alliés sont en effet aux prises avec les arrières gardes ennemies dans le faubourg
Mautort.
Quelques jeunes des groupes de résistance, pourtant bien décidés et avec qui nous nous entretenons voudraient bien "descendre" ceux qui à quelques mètres d'eux, vont dans un instant faire sauter les ponts. Mais ils sont dépourvus d'armes, comme hélas le sont beaucoup de ceux qui sont de l'autre côté de la rivière.
13 h. 30, une estafette motocycliste apparaît. Quelques minutes plus tard, les sapeurs ennemis prennent le large et une détonation retentit. Le
pont d'Hocquet vient de sauter, n'occasionnant aux maisons que de légers dégâts. Déjà quelques heures auparavant, le pont
de la ligne de Boulogne avait subi le même sort.
Les minutes s'écoulent et le bruit de la mitraille semble se rapprocher, nos "libérateurs" sont aux abords du
faubourg Rouvroy.
14 heures, une immense détonation déchire l'air. Nous sommes terriblement secoués, les maisons sont ébranlées. Le
pont Ledien, l'un de ceux qui de construction récente, était d'une solidité à toute épreuve, venait de s'écrouler sous l'immense charge de dynamite. Puis peu après, nous entendîmes d'autres détonations. A leur tour,
les ponts de la Gare, de la Portelette venaient de sauter.
L'ennemi, épiant le moindre geste, se trouvait de l'autre côté de la rivière. Les minutes s'écoulaient et du haut de notre fenêtre nous observions attentivement cette rue déserte, mais où nous savions que là-bas, près de l'
Arsenal, quelques membres de la résistance étaient aux aguets. Le canon grondait toujours, mais la mitraille était maintenant plus accentuée, il ne faisait aucun doute que dans le
faubourg Rouvroy, les premiers éléments "blindés" de l'armée allié devaient être aux prises avec quelques tireurs ennemis isolés, on semblait déjà entendre les acclamations des habitants.
14 heures 10, les drapeaux français et anglais se croisent près du
pont d'Hocquet. Ce sont de jeunes patriotes qui nous font le signe convenu. Sans souci du danger qui nous guette encore, car les balles sifflent de toutes parts, quelques hommes courent et connaissent alors une joie immense. Les amis et nous même, apercevons de l'autre côté du pont, les premiers chars. Nos cœurs battent, car nous sommes les premiers à connaître le bonheur de la libération. Nous ne sommes pourtant pas encore tout à fait libres car la rivière forme un obstacle.
Un intrépide sous-lieutenant descend d'un char sur lequel avait pris place M.
POUSTIER du groupe de résistance venu du
faubourg Mautort. Cet officier, porteur d'une mitraillette, observe les lieux, s'approche du canal, et s'arc-boutant à ce qui reste de l'armature des écluses vient vers nous pour se mettre en état de combattre l'ennemi qui rampe de l'autre côté de la Somme.
Nous voulons approcher des chars, et à notre tour, nous franchissons les débris de ce qui fut notre écluse. Nous courons vers les chars, mais déjà trois jeunes des groupes de résistance nous ont précédés porteurs de drapeaux et de bouquets aux trois couleurs qu'ils offrent aux soldats qui sont nos premiers libérateurs.
Nous les approchons à notre tour, mais nous constatons que ce ne sont ni des Anglais, ni des Américains, mais des Polonais.
C'est toute la division motorisée polonaise qui vient vers notre cité, Les drapeaux Alliés flottent aux tourelles de chars. Nous crions notre allégresse d'être délivrés après 53 mois d'occupation.
Nous avons le plaisir de nous entretenir quelques instants avec le Commandant de cette division, qui quelques semaines auparavant se trouvait dans la fournaise de
Caen et de
Falaise, aux prises avec les divisions S.S.
Nous formions un groupe d'une vingtaine de personnes, au milieu de ces chars, nous entretenant avec ces soldats au visage si sympathique. De nos cœurs, un cri, un seul : "Vive la Pologne et vivent les Alliés".
Nous étions tous à notre joie, lorsque tout à coup une rafale, puis deux et même trois, déchirèrent l'air. Les boches se trouvant dans le
bois de Campanelle, venaient de nous prendre pour cible. Prudemment, nous nous abritons derrière les chars, car l'instant est critique.
Tournant alors leurs tourelles du côté où venait d'éclater la mitraille, les chars "servirent" à l'ennemi une copieuse ration et cela pendant plus d'un quart d'heure.
Dommage, nous dit le commandant, que les ponts aient sauté, car nous ne pourrons prendre la ville que le lendemain matin.
Les chars arrivant sans cesse circulent sur le
boulevard Voltaire, puis voici les "chenillettes" sur lesquelles ont pris place les fantassins polonais. Ils sautent lestement à terre et se déploient en tirailleurs, mais l'ennemi les guette et les mitrailleuses crépitent. Sept soldats sont blessés, ils sont pansés aux ambulances qui ont fait leur apparition.
Puis voici d'autres chars plus lourds encore et mieux armés. Observant à la jumelle, les tours de l'
église Saint-Jacques, le commandant aperçoit là-haut un nid de résistance. Il prévient tous les chefs des chars, qui ont des récepteurs aux oreilles, mais il ordonne de ne pas tirer sur cet édifice religieux.
Le canon fait entendre sa voix et les obus passent au-dessus de l'ennemi qui, aux abords de la ville, a "repéré" les chars et tente de les endommager.
Ayant acclamé les troupes, nous nous retirons
Chaussée d'Hocquet, suivis par les soldats polonais qui ont pour mission de réduire les "nids" de résistance, situés notamment en face le
pont Ledien, au
café Monopol'Bar et derrière la
maison Dupuis,
rue Pasteur.
Nous sommes alors dans la ligne de tir de l'ennemi, les obus et les balles sifflent, le crépitement des mitrailleuses se fait plus intense.
Les soldats alliés vivent maintenant au milieu de nous, ils nous protègent et, étant délivrés, nous pouvons sortir, à nos fenêtres, les drapeaux aux couleurs alliées que nous avions cachés depuis plus de quatre ans.
Nous apprenons que de l'autre côté de la
chaussée d'Hocquet, en allant vers le
pont Talence,
un soldat polonais intrépide, venait d'être tué par des Allemands dissimulés au carrefour. *
Nous suivons la bataille qui commence, et au milieu des soldats nous apercevons un visage ami, celui de Aristide
LENNE, sapeur-pompier qui, volontaire pour défendre notre ville, s'est vu remettre un fusil par le commandant et fait le coup de feu avec nos Libérateurs. Il leur est d'un précieux concours car il les guide dans les endroits où il sait qu'il existe un nid de résistance.
Enfin, le calme revient et nous pouvons sortir de nos habitations. Mais dans notre
chaussée d'Hocquet et en face
rue Pasteur, il y a des dégâts. Pire encore, il y a des victimes. Ce sont
Gilbert CUVELARD, 18 ans, tué en face le pont Ledien, et qui appartenait au groupe de résistance,
BERNUS, 68 ans, ouvrier d'usine, qui, en se mettant à l'abri avec son petit-fils,
AMIOT Raymond, 20 ans, fut tué lâchement, tandis que ce dernier était blessé gravement ;
DUMORTIER Paul, 47 ans, du groupe F.N., habitant
chemin du halage.
Nous apprenions aussi, que venant de la
route de Rouen, les motorisés canadiens attendaient, eux aussi, leur entrée dans la ville.
C'était du délire en voyant ces hommes remplis de santé, d'une grande douceur, s'entretenant avec les habitants, offrant du chocolat et des biscuits à nos enfants, des cigarettes aux hommes.
La nuit de samedi à dimanche quelques coups de mitrailleuses et de canons venaient des chars, mais la bataille était finie, l'ennemi avait profité de la nuit pour s'enfuir, un certain nombre était prisonnier, les autres tués.
Le dimanche matin, Abbeville avait la joie d’accueillir à son tour nos Libérateurs et ce fut l'enthousiasme.
Dimanche soir, dans l'Île, un grand cortège patriotique, drapeaux en tête, parcourait la
chaussée d'Hocquet, pour gagner le canal. On fit halte près de la tombe du soldat polonais, mort en héros, et on la couvrit de fleurs.
Avec le dévoué concours de l'accordéoniste Pierre
HENNETON, on chanta en chœur les hymnes nationaux et "La Madelon".
Belles et grandes journées que celles des samedi 2 et dimanche 3 septembre 1944.
Abbeville libre : organe de la Résistance, édition du 9 octobre 1944https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bd6t5 ... item.zoom#* VOIR le sujet :
la 1ère Division Blindée polonaise (DBP)viewtopic.php?f=37&t=4335