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Régions de la BRESLE et VIMEU
MAI - JUIN 1940
Notre confrère Etienne CHANTREL, directeur de l'Echo, de l'Eclaireur et de Bresle et Vimeuse, édités à Gamaches, et adjoint au maire de Mers-les-Bains, nous adresse une relation des dernières semaines qu'il a passées dans les régions d'Eu et du Vimeu, jusqu'à l'arrivée de l'armée allemande sur les bords de la Bresle. Nos lecteurs y trouveront quelques intéressants renseignements et précisions.
*** Mon intention, après avoir quitté Le Tréport, le dimanche 9 juin et Le Havre le lendemain, était de gagner Saint-Brieuc, chef-lieu du département d'accueil des réfugiés picards, puis, de Saint-Brieuc, repartir presque aussitôt pour la région de Lorient ou de Vannes et y faire paraître une édition d'exil de mes journaux, dans le but exclusif de rendre service aux réfugiés des régions de la Bresle et du Vimeu. Je n'ai pu remplir qu'une partie de mon programme, les événements s'étant précipités de la façon que l'on sait. Mais mon aimable et grand confrère "Le Progrès", à qui j'ai tenu à rendre visite dès mon arrivée à Lorient, m'ayant aimablement invité à lui fournir quelques renseignements sur ce que j'ai vu avant mon départ dans notre département, je m'acquitte bien volontiers de cette tâche, en le remerciant de son hospitalité.
*** C'est le samedi 18 mai que les choses commencèrent à se gâter dans nos parages. Des bombes tombèrent à Incheville, sur un bâtiment de l'usine Maillard, à Eu, sur la caserne Morris, non loin de la voie de raccordement des lignes d'Abbeville et de Dieppe (il y eut deux morts) ; au triage du Tréport (il y eut un blessé) ; et, non loin du chemin de fer, sur la Route nationale 15 bis, à la limite du Tréport et de Mers. Il s'ensuivit de très nombreux départs, notamment parmi la population balnéaire, arrivée plus tôt que d'habitude, beaucoup de "baigneurs" regagnant Paris.
*** Lundi 20 mai, de graves incidents marquent l'exode des populations dans les environs de Saint-Maxent et de Translay, au-dessus de Gamaches. C'est par milliers et milliers que se font alors les départs, tant à Gamaches qu'à Blangy, à Beauchamp, et de toutes les communes avoisinant la Bresle. L'encombrement des routes, surtout aux abords de la ville d'Eu, est inimaginable. J'ajoute que, depuis ce moment, les nouvelles concernant la plupart des localités situées à plus de vingt kilomètres du Tréport, ne nous arrivent plus que rares et imprécises, qu'il s'agisse de Blangy-sur-Bresle, Hallencourt, Moyenneville, voire Abbeville et Saint-Valery-sur-Somme.
*** Le dépôt du chemin de fer du Tréport-Mers est évacué dans la nuit du lundi au mardi 20-21 mai. Cette évacuation ne contribue pas peu à jeter la perturbation parmi la population. Ce même jour, mardi 21 mai, faisant une tournée en motocyclette dans le Vimeu, je constate que certaines communes telles que Feuquières et Friville-Escarbotin, Fressenville (sic) Lire : Fressenneville principalement, sont presque totalement désertes.
*** Le jeudi 23 mai, vers 6 heures du matin, trompé par la brume, un avion français capote en atterrissant sur la plage de Mers. Le pilote est indemne ; un de ses compagnons que nous conduisons à l'hôpital du Tréport, assez sérieusement blessé, reçoit les soins du docteur PEPIN. (1)
*** Depuis plusieurs jours déjà, les services de l'eau, du gaz et de l'électricité sont interrompus au Tréport, à Mers, à Eu, à Gamaches et dans la région : ce qui ajoute encore aux difficultés de la vie économique et rend impossible le fonctionnement de certaines industries. Pour ma part, je suis désolé de ne pouvoir continuer à éditer normalement mes hebdomadaires, dont la parution eût été, je le sais, particulièrement bien accueillie par un public avide de nouvelles, et qui n'en recevait presque plus. Cependant, mes journaux parurent deux fois, entièrement écrits à la main et recopiés par des personnes de bonne volonté. Je les soumis à la censure de M. FLEURY-COQUERELLE, agréé et conseiller municipal à Eu. La première fois, mon tirage atteignit... 5 exemplaires (1 Bresle et Vimeuse, qui fut affiché à Gamaches) ; 1 Eclaireur du Vimeu pour Ault ; 3 Echo d'Eu-Tréport-Mers pour... Eu, Le Tréport et Mers) ; la seconde fois, sensible augmentation de ce tirage, qui est de... 12 exemplaires !
*** Quant aux communiqués officiels, seuls pouvaient les apporter les postes de T.S.F. à galènes ; de plusieurs communes de la région, on allait les chercher à Eu, dans une maison où diverse notabilités se trouvaient réunies à 8 heures du matin, 1 h. 30 de l'après-midi et 7 h. 30 du soir.
*** Sur ces entrefaites, arrive, le 22 ou le 23, la première vague des motorisés allemands, première incursion dont parle le communiqué. Chenillettes blindées et motocyclettes, nous dit-on, avaient franchi le pont de Saint-Valéry, venant de Noyelles-sur-Mer, et, par les chemins et routes, par les champs plus simplement - la sécheresse favorisant ce genre d'équipée, - elles se répandent dans toute la région à l'Ouest et au Sud d'Abbeville. Bien des détails nous manquent encore à ce sujet. Ce que nous savons, c'est que beaucoup de communes reçurent leur visite, y compris Mers, Oust-Marest, Gamaches, par conséquent, le bord de la Bresle, sans oublier Ault, où elles vinrent quelques jours de suite. Nous ne pouvons insister, sinon pour dire que, à partir de ce moment, le Pont Tournant du Tréport demeura ouvert...
*** Le samedi 25 mai, des bombes tombent sur Gamaches, non loin de la Grand' Place et de l'Imprimerie. Une femme est tuée. La filature ne forme plus qu'un immense brasier. Le même jour, des bombes tombent à Eu, dans le quartier du passage à niveau. Une dizaine de maisons brûlent, notamment la Verrerie LAMBERT-DAVERDOINGT et la confiserie TOUTVOYE ; mais il n'y a pas de victimes. Les pompiers viennent à bout de ces sinistres.
*** Les jours qui suivent sont beaucoup plus calmes. Cependant, le canon ne cesse de tonner, et les avions font entendre fréquemment leur ronronnement qui agace. Beaucoup d'habitants sont rentrés à Feuquières, à Friville-Escarbotin, à Fressenneville. Visiblement, la vie reprend ; seules quelques denrées manquent particulièrement ; les champs reçoivent les soins habituels de la saison. Mais la fermeture de la plupart des usines métallurgiques laisse de grands vides. Généralement, les administrateurs sont demeurés à leur poste. Plusieurs maires réquisitionnent, dans les maisons de commerce fermées, les marchandises nécessaires à leurs administrés. Le gaz fonctionne de nouveau au Tréport, à Eu et à Mers, où l'électricité et l'eau sont également rendues. Cependant, on a de mauvaises nouvelles de Dieppe, dont nombre de grands immeubles, le quartier du Pollet, la Chambre de Commerce, la Sous-Préfecture, le Port ont énormément souffert. - Le 30 mai ont lieu, à Ault, les obsèques de Mme BREHANNET, veuve de l'ancien adjoint au maire, ancien instituteur, qui a laissé le souvenir le plus vivace dans le cœur de ses concitoyens. - Le même jour, je rencontre à Eu M. DUCROCQ, instituteur à Pendé, qui a pris en mains l'administration de la commune. Il y a eu, à quelques kilomètres de cette localité, une escarmouche assez vive. Le maire d'Estrébœuf a été légèrement blessé d'un éclat d'obus. -Le même jour encore, des bombes d'avion tombent à Eu sur la maison SAUMONT, et à Mers près du hameau de Froideville. Il n'y a pas de victimes. - Beaucoup de cheminots du dépôt du Tréport sont revenus, et les michelines ont été mises à la disposition du public.
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à suivre ...
Le Progrès de la Somme, numéro 22160, 30 juin - 17 juillet 1940 259PER292 Archives de la Somme
(1) Simple hypothèse - Il pourrait s'agir d'un Potez 631, de l' E.C.N. 3/13 (Escadrille de Chasse de Nuit). A la date du 10 Mai 1940, l'ECN III/13 est rattaché au Groupement de Chasse de Nuit de la ZOAN (Zone d'Opérations Aériennes Nord). Lors d'une mission de couverture, ce jeudi 23 mai 1940, l'appareil est abattu par méprise par un Bloch 152, probablement victime de la ressemblance du Potez avec le Me 110 Allemand. L'appareil se pose sur le ventre. Equipage : le Sergent-chef COLLINOT (très grièvement blessé) et l'adjudant-chef LEPAGE (mitrailleur) moins sérieusement blessé voire indemne. Voir Paul Martin - Invisibles Vainqueurs.
J.O. du 1er novembre 1940 page 5525 Légion d'honneur pour chevalier pour prendre rang du 24 juin 1940 LEPAGE (Louis-Maurice), adjudant-chef (active), escadrille 2/13 : mitrailleur de la plus grande expérience et qui a montré le plus beau courage. Neuf missions de guerre en dix jours. Sérieusement blessé au cours d'un combat aérien, a néanmoins aidé son pilote à regagner le sol, et contribué aussi au sauvetage de l'équipage.
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