34e Escadron anti-chars (7e DINA)

Lieutenant Decarpigny

1er peloton du 34e Escadron anti-chars, rattaché au G.R.D.I 97 de la 7e D.I.N.A

Lettre du 23/2/41

Le 8 juin au soir je contribuais à former le point d’appui d’Etelfay (3km au sud-est de Montdidier) avec le G.R.D.I. 97. Nous avions devant nous Davenescourt, Lignières, des chasseurs de la 47e DI, mon camarade Delorme (3e peloton du 34e Escadron était à Pierrepont avec le 30e RTM de la 7e DINA, au coude de l’Avre, à 7 km au nord de Montdidier.
Le G.R. décroche d’Etelfay à 22 heures. L’itinéraire qui nous a été communiqué devait être Piennes, Assainvillers, Domfront, Dompierre, Tricot, Maignelay, Montigny, Cuignières, Lamécourt, point de regroupement.
L’E.H.R du G.R.C.A. 2 est passé à Etelfay direction sud le 8 à 21 heures. J’ai fait conversation avec l’officier du service auto, la marche du G.R. 97 s’est effectuée dans d’assez bonnes conditions jusqu’à Maignelay-Montigny à part des fusées de toutes couleurs que l’on voyait sur notre droite, c’est-à-dire à notre ouest.
Le 9 juin environ 0H30 ou 1H30 énorme embouteillage et au bout d’une demi-heure nous recevons des 77. Le capitaine Stévenin de l’Escadron mitraille du G.R. 97 me dit de profiter d’une transversale à ma gauche pour faire un détour et retrouver le G.R. plus loin vers Léglantiers ou Lieuvillers, cela dégagerait un petit peu la route. Je ne devais plus revoir mon pauvre G.R.
Avec mon peloton comprenant encore 4 canons, 5 voitures TT, 2 solo, 2 sides, 40 hommes et moi, je me détourne vers Montiers et St Martin-aux-Bois. Des chars que j’estime être de la taille des Hotchkiss de la cavalerie étaient embossés dans les bois. Pierre Boy, officier de liaison de la D.I.N.A., privé de véhicule monte sur une de mes TT, il en descendra plus loin sans m’avertir.
Mon peloton se trouve isolé mais obligé de se frayer un passage parmi des colonnes d’artillerie hippo et de réfugiés hippo également. Cela jusqu’à La Neuville Roy. 5 heures, là je tourne à droite pour rejoindre mon itinéraire et retrouver mon G.R 97. Mon peloton est isolé sur la route, je passe à Lieuvillers à 5H30 le 9 juin , personne du G.R 97. mon camarade Rontein avec les débris de son 2e peloton de l’E.A.C. 34 est là, sonné par des bombes d’avions. Il me dit que Faule et tout l’escadron anti-chars se dirige vers Pont Ste Maxence. Je lui propose de me suivre moi qui connais un peu le pays, il n’en fait rien, j’arrive à Erquinvillers à 5H45.
À l’entrée Nord du pays, des réfugiés refluent, 40 casques français d’artillerie gisent sur le trottoir. Un capitaine d’artillerie, j’ignore son régiment, paraissant affolé me donne des explications confuses.
Une rapide reconnaissance du pays m’apprend ceci : des chars ennemis sont venus donner un coup de poing. Ils ont dû faire des prisonniers (les casques). Un immense drapeau à croix gammée est accroché au toit de l’église. Un lieutenant artilleur français voulant le décrocher a fait sauter un P.A.C qui en tombant sur la chaussée a enflammé un camion d’essence. L’officier a reçu une rafale de balles explosives. Un conducteur de TC se meurt à quelques pas de là (c’était paraît-il un artiste de cinéma). A 1km direction la Folie est arrêté un camion paraissant chargé d’hommes (peut-être des prisonniers). À 2500 mètres au nord-ouest sur la route N16 sont arrêtés 5 chars, un homme debout sur l’un d’eux paraît observer. Avec mes faibles moyens je forme un point d’appui. L’observation aux jumelles ne m’a pas permis de reconnaître les chars pour amis ou ennemis et je n’étais pas en mesure de pousser une reconnaissance.
Le G.R n’était pas passé, comme son chemin direct était plus court que celui que j’avais suivi j’en ai déduit qu’il s’était détourné.
À 8H30 je quitte Erquinvillers pour Lamécourt, dans l’espoir de trouver le G.R ou un renseignement. Les chars et les camions n’avaient pas bougé. J’arrive à 8H45 à Lamécourt. 3 camions égarés du G.R 97 égarés s’étaient joints à moi mais ils ne savaient rien du G.R. A 9H30 ne voyant rien, ne sachant rien, je me décide à gagner Pont Ste Maxence pour retrouver Faule à défaut du G.R.
À 10H30 mon peloton à l’abri dans les marais de Sacy-le-Grand, je vais à pont et j’ai la chance de trouver Faule qui me dit de rallier le 34e E.A.C qui va passer l’Oise. Mon peloton passe le pont à 11H30 et l’E.A.C 34 se regroupe à Beaurepaire. C’est seulement au passage de l’Oise que j’apprends par Frappa (officier de transmission du G.R. 97) que le G.R. 97 est cerné depuis le matin par 60 ou 100 chars ennemis dans le bois de Noroy. Malgré mon désespoir de ne pas pouvoir aider le G.R avec mes 4 petits canons je passe l’Oise. Faule m’ayant confirmé dans mon impression qu’il était trop tard pour moi de rejoindre Noroy et que mon intervention n’aurait pas servi. Sans l’ordre du capitaine Stévenin qui croyait bien faire, le Colonel de la Tour aurait eu l’appoint de mes canons et s’en serait peut-être tiré.

41e RI (19e DI), Caporal Louis Cherel

 

Fougères, août 2010. Une 404 noire rutilante arrive à bonne allure. En sort un petit homme alerte, l’œil vif et pétillant. Voici Louis Cherel, 92 ans. C’est avec beaucoup de gentillesse et d’humour qu’il va conter ses années de guerre.

Né en 1918 dans la famille nombreuse (13 enfants), fils de maraîcher, Louis Cherel a quitté le collège Notre Dame des Marais de Fougères à 13 ans. Placé dans des fermes mais n’aimant pas ce travail, il s’engagea au 41e RI de Rennes en 1937 pour trois ans. Après avoir suivi le peloton des élèves-caporaux il fut affecté à la 6e Compagnie du lieutenant Cadieu.

Louis (à doite) et des camarades avant la guerre 

Pause au cours d’une marche.
Le régiment a fait la guerre avec le long et encombrant Lebel 07/15

En juin 1940 il était sur la Somme et participa le 28 mai à l’attaque de Saint-Christ 1. Il était persuadé d’aller à la mort, conscient du manque de soutien et du terrain particulièrement exposé. Cette attaque fut coûteuse et le 29, après avoir été relevée, la 6e Cie se replia sur Herleville. Un épisode l’a marqué dans son séjour sur la Somme : l’exploit de l’adjudant Tardiveau qui partit le 5 juin vers le Bois Etoilé sur une chenillette, simplement armé d’un fusil-mitrailleur. Louis se souvient d’un lieutenant qui tentait de le dissuader et lui disait : « vous êtes fou Tardiveau ! » Il revint cependant sain et sauf et accompagné de plus d’e deux cents de prisonniers. Il fallut ensuite se replier et de la Somme rejoindre l’Oise 2.

L’Oise fut franchie à Pont-Sainte-Maxence juste avant que le pont ne saute et la 6e Cie vint s’installer de chaque côté du pont de Boran-sur-Oise le 10 juin. Le 12 juin, la fatigue était telle que Louis s’endormit, à son réveil il ne restait que trois ou quatre camarades : le régiment était parti ! Le petit groupe refusa de rejoindre une autre unité comme le proposait un officier rencontré et préféra prendre la route de Paris. Le 13 juin, alors qu’il marchait sur le bord droit de la chaussée, une automitrailleuse survint et blessa son camarade qui marchait sur le côté gauche. Louis prit le risque de traverser pour lui porter secours avant d’être emmené dans une dépendance d’une ferme à proximité. Après y avoir passé la nuit, il embarqua en camion pour se rendre à la caserne des Spahis de Senlis.

Il y avait là plusieurs centaines de prisonniers (un nombre qu’il estime jusqu’à 800) qu’il fallait ravitailler et quand les Allemands demandèrent des hommes ayant des connaissances en boulangerie il se porta volontaire. La corvée comportait cinq hommes (dont un professeur d’allemand faisant fonction d’interprète) qui tiraient une charrette avec 200 boules de pain : une partie était distribuée aux civils à la mairie et le reste à la caserne. D’abord escorté par un sous-officier, ce groupe inspira assez de confiance pour bientôt être laissé sans surveillance, l’interprète étant responsable en cas d’évasion.
Cette liberté fut mise à profit pour mettre la main sur des volailles qui se retrouvèrent dans le four du boulanger, glaner quelques bouteilles de bon vin dans une cave très bien fournie… et prendre des contacts avec des civils. C’est ainsi que Louis fit la connaissance de Christiane Pylat qui était secrétaire de mairie et il ne cache pas, si longtemps après, qu’il en eut tout de suite le « béguin ». Il rencontra également ses parents qui acceptèrent de fournir des vélos pour que le groupe puisse s’évader.

Un camarade parisien fut chargé de partir en reconnaissance jusqu’à la capitale, le soir venu il manquait toujours… Il se présenta enfin à l’appel un grand soulagement succédant à une belle frayeur. L’évasion se passa presque normalement : deux hommes du groupe préférèrent se cacher au café rue de Paris où ils avaient fait des connaissances, les trois autres enfourchèrent en civil les bicyclettes. Ils avaient préparé une histoire au cas où, se faisant passer pour des réfugiés de la Somme dont la maison avait été détruite.
Retrouvant de la famille à Paris, ils prirent le train et c’est avec les vélos qu’ils firent, espacés de 30 mètres les uns des autres, la quarantaine de km entre Rennes et Fougères. Peu après il reprenait le combat dans la Résistance.

Sur la route de la liberté. Louis (à droite) avait réussi à conserver son appareil photo lors de sa capture. Le joyeux trio prit plusieurs clichés de cette randonnée.

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8 mai 2012 : louis Cherel (à gauche)
a reçu la décoration de Reconnaissance de la Nation

© Marc Pilot – Picardie 1939 – 1945 – novembre 2012)

 

44e BCP (47e DI) Sergent-chef Michel Robbe

Sergent-chef Michel Robbe

44e BCP

5 Juin, arrivée à Guerbigny près de Montdidier. Le huit, attaque des allemands, après la débâcle du 43e d’infanterie. Pendant cette attaque Michel GARNACHE est tué. Départ le matin du 8 pour arriver à Pont-Sainte-Maxence. Environ deux divisions décrochent avec chars et tout le matériel.

Ils marchent toute la journée pour y arriver : soit 40 km. Débâcle sur toutes les routes.

Michel reprend un vélo à midi pour revenir à Pont-Sainte-Maxence sur l’ordre du lieutenant afin de retrouver la camionnette de la compagnie. Il passe le pont sur l’Oise et retrouve quatre camarades dont le Père LAMY, aumônier du bataillon. On casse la croûte sur le bord de l’Oise, environ 100 mètres en amont du pont quand trois avions ennemis commencent à bombarder en suivant l’Oise et atteignent le pont qui saute chargé de trois colonnes de militaires. Il y a certainement au moins trois cents morts sur le pont et alentour. Ils étaient en amont du pont quand il s’est effondré, faisant barrage. L’eau monta très vite alors qu’ils étaient entrés dans un aqueduc pour se protéger du bombardement.

Ils en sortent bien vite pour ne pas être noyés. Michel avait de l’eau jusqu’au ventre et le dernier sorti jusqu’au cou.

Pont-Sainte-Maxence : De chaque côté du pont se trouvaient des ouvertures qui devaient être des sorties d’égout. Il se pourrait que Michel Robbe ait trouvé refuge dans l’une d’elles située en amont du pont.

Ils se retrouvent, à quelque distance, plus loin dans la forêt avec d’autres qui avaient pu traverser avant la destruction du pont dont la camionnette de la compagnie. Michel retrouve son sac dans la camionnette ; ce qui lui permet de changer de chemise et de chaussettes. Il trouve aussi un quartier de viande et comme il n’y avait rien d’autre à manger, il découpe des biftecks pour les 24 camarades retrouvés là. Pour les cuire, on se sert d’alcool touché au ravitaillement à l’aide d’un morceau imbibé au fond d’une gamelle car on ne pouvait pas faire de feu pour ne pas se faire repérer par la fumée.
Couchage là , sous les arbres, dans la forêt et le lendemain matin départ sur la route en direction du Sud, sans commandant. Pour arriver à Montlognon au bord d’un petit ruisseau : la Nonette

Sources :
Archives familiales transmises par Gilles ROBBE, petit-fils.

Récit de la captivité :

http://www.moosburg.org/info/stalag/robbefra.html

 

© Marc Pilot – Picardie 1939 – 1945 -juin 2012)

44e BCP (47e DI) Capitaine Guéneau de Mussy

Capitaine Guéneau de Mussy

44e BCP

Le capitaine Philippe Guéneau de Mussy commandait la 1ère Cie du 44e BCP (47e DI) qui livra de durs combats sur l’Avre à hauteur de Guerbigny (Somme) à partir du 6 juin. Le 8 à 23H30 la division donna l’ordre de décrocher mais ce n’est qu’à 2H30 du matin le 9 que le capitaine le reçut. Ces longues heures perdues allaient avoir des conséquences dramatiques pour son unité car les troupes allemandes étaient déjà sur ses arrières. Comment une troupe éprouvée par des combats récents et se déplaçant à pied pouvait-elle rivaliser de vitesse avec des unités motorisées ?

C’est au niveau du hameau d’Eraine, commune de Cressonsacq que le piège va se refermer, à partir de ce moment le destin du Capitaine de Mussy est très difficile à reconstituer jusqu’à sa disparition. Sa famille se livra à une enquête auprès d’autres membres du bataillon mais les réponses furent vagues et parfois contradictoires.

 » Je me trouvais avec lui, le Commandant et deux camarades officiers le 9 juin à midi à Eraine (Oise) village dans lequel nous avons été surpris par des engins blindés ennemis. Il n’y a presque pas eu de combat, en tout état de cause je puis vous certifier que votre père est vivant puisque on l’a vu monter dans les camions allemands qui ramenaient les prisonniers. « 

Lieutenant Hispa à Mademoiselle Mussy
Castelnau le 8/9/40

Ce témoignage très succinct du Lieutenant Hispa comporte une confusion importante : un premier contact a bien eu lieu vers midi dans ce secteur mais le bataillon est parvenu à décrocher par l’est et à se diriger vers Estrées-Saint-Denis. L’ennemi semblait venir de l’ouest mais faute de documents plus précis il est impossible pour l’instant de déterminer quelle unité allemande barrait la route.

« Dans la soirée du 8 juin, le Bataillon a commencé à décrocher pour se replier en direction générale de Sacy-le-Grand avec mission en arrivant à la jonction de la route conduisant à ce village de bifurquer sur Pont-Sainte-Maxence en vue du franchissement du fleuve. La marche vers l’Oise commencée à 20 heures dure toute la nuit. En fonction des renseignements reçus le chef de Btn de forcer l’allure car l’étau se resserre. Il faut pourtant se reposer et se ravitailler. Une grand’halte est donc prévue à Eraine, village situé après une des grandes transversales utilisées par les colonnes qui se replient. Nous arrivons donc à l’entrée d’Eraine où GRD35 et 23 ½ Bde entière font grand’halte vers 10 heures 30. J’ai rejoint personnellement pour prendre liaison avec le Cdt vers 12 heures ayant au préalable laissé le convoi hippo dont j’avais la charge à 2 km en arrière. Comme je rendais compte au Chef de Btn de la bonne fortune que nous avions eu malgré les difficultés d’avoir pu les rejoindre ; conséquence de la non-transmission de l’ordre de repli, une quantité importante d’engins blindés ennemis qui nous avaient tourné fait irruption à environ 800m encerclant dans leurs feux de mitrailleuses et leur mouvement à toute allure le lieu de stationnement. Dans n’importe quelle tenue les dispositions de combat sont prises. Les feux amis et ennemis se croisent dans toutes les directions, en un mot c’est une pagaïe indescriptible. Cependant les engins blindés continuent le scindage des unités stationnées. A eux sont venus se joindre un nombre important de camions qui embarquent les prisonniers. L’ennemi nettoie tant bien que mal le terrain et se retire vers ses lignes. »

Lettre du Lieutenant Hispa au Commandant de Madières
Meknès le 17/4/41

Dans cette seconde lettre le Lieutenant Hispa fourni des détails importants sur le combat. Il ne peut s’agir d’un combat mené par l’ID 33 qui n’est arrivée par l’est (départ du sud de Roye dans la matinée) dans le secteur de Blincourt qu’après 19H (heure allemande). Le secteur était aussi dans l’axe de progression de la 10 Panzer Division qui arrivait de l’ouest mais à cette heure ses régiments blindés étaient encore retenus dans les environs de Saint-Just-en-Chaussée. L’attaque semble donc avoir été menée par des blindés légers, ce qui est suggéré par la vitesse de l’enveloppement et l’armement léger. Ils appartenaient très certainement au Panzer Aufklärungs-Abteilung 90. Dans le Kriegstagebuch de cette division il est mentionné dans le compte-rendu de 18H (17H heure française) qu’interdiction fut faite à l’Aufklärungs-Abteilung 90 d’ouvrir le feu sur les colonnes en retraite vers Cressonsacq parce que l’on craignait que les bois et les villages du secteur fussent fortement tenus.

Un 8-Rad SdKfz.232 (Fu) au premier plan, reconnaissable à son antenne galerie, voisine avec un SdKfz.232 tandis que l’on distingue à l’arrière-plan un SdKfz.261 (Fu). La lettre K indique qu’ils appartenaient au groupe Kleist dont dépendait la 10e Panzer.

Le commandant de Madières distingue bien deux actions : c’est donc à Blincourt que le 44e BCP rencontre l’ennemi pour la seconde fois :

« En tant qu’ancien commandant du 44e BCP, je viens vous demander si vous avez des nouvelles de votre mari, le capitaine de Mussy ? Votre mari a disparu le 9 juin au cours de la retraite. A Blincourt, village situé au nord de Pont Ste Maxence sur l’Oise, nous avons rencontré l’ennemi qui pour la deuxième fois au cours de la journée, nous barrait notre route. Cette rencontre eut lieu par surprise et fut engagée par nous dans de très mauvaises conditions, étant donné le degré de fatigue extrême où nous nous trouvions : votre mari était à quelques mètres de moi sous la fusillade. Les circonstances m’empêchèrent par la suite de le voir. Coupé de mon bataillon avec un officier et quelques chasseurs, je dus attendre la nuit pour tâcher de regagner nos lignes. A la tombée de la nuit, je me remis en marche et ne vis personne du bataillon sur le lieu où le combat s’était déroulé. J’ai pensé alors que, comme la plupart de mes officiers, le capitaine de Mussy avait été capturé. »

Lettre du Commandant de Madières à Madame de Mussy
Marrakech 22/11/40

Personne ne peut attester que le Capitaine de Mussy a bien été capturé ni préciser les circonstances exactes de sa mort :

« La dernière fois que je l’ai vu c’était le 9 juin dans l’après-midi… et je crains pour lui : nous étions attaqués de tous côtés et il venait de prendre un fusil-mitrailleur pour se défendre ».

Témoignage du capitaine Leber commandant la 3e Cie rapporté par Paul Lamy (Aumônier du Bataillon, lettre du 6 janvier 1941.

« Le 9 juin vers 17H00 se voyant cerné avec de nombreux camarades et s’étant caché dans de hautes herbes grâce auxquelles il a pu échapper aux recherches de l’ennemi, il entendit à ce moment-là la voix du Capitaine de Mussy, rassemblant ses hommes pour le départ en captivité : il n’était pas blessé ».

Témoignage du sergent Godel, ibid.

« Sur le bord de l’Oise, le Capitaine de Mussy, fait prisonnier n’aurait pas voulu livrer son pistolet automatique et aurait été tué par les Allemands ».

Témoignage du chasseur Moutard, Ibid

Si le Capitaine de Mussy avait regroupé ses hommes au moment de la capture l’un d’eux aurait pu en témoigner formellement et expliquer pourquoi il n’aurait pas été emmené avec l’ensemble, s’il y avait eu par exemple séparation des officiers et de la troupe. Le témoignage du chasseur Moutard à ce titre pourrait être capital s’il était plus affirmatif mais il reste au conditionnel et ne semble pas avoir été témoin direct de la scène. Cette hypothèse ne peut être cependant écartée : le Capitaine de Mussy aurait mis une certaine mauvaise volonté à se rendre et aurait été abattu. Les forces allemandes n’étaient pas en nombre suffisant pour occuper le terrain, leur action s’apparente plutôt à un « raid » et dans ce cas les prisonniers peuvent être une gêne. Le Capitaine a pu être abattu froidement. Il ne faut pas écarter non plus la possibilité qu’il soit tombé les armes à la main mais dans ce cas il aurait été bien isolé car l’emplacement des tombes des trois autres chasseurs du 44e BCP tombés à Blincourt est éloigné de plusieurs centaines de mètres de la sienne, la seule sur le chemin de Froyères à Blincourt.

En 1941 le corps fut exhumé et identifié formellement par Mme de Mussy à l’aide d’une chaînette en or avec médaille attachée au cou. Inhumé dans un premier temps dans le cimetière communal de Blincourt puis transféré au cimetière militaire de Verberie le 21/6/1958.

« Officier d’une haute valeur morale et d’un grand courage. A réussi à faire une unité d’élite de la compagnie qu’il avait formée. A demandé à rester au front malgré ses charges de famille. Les 7 et 8 juin 1940 à Guerbigny, a repoussé malgré des pertes sévères, les rudes assauts ennemis appuyés de chars et de bombardements massifs, faisant preuve d’un grand sang-froid. A trouvé une mort glorieuse le 9 juin à Blincourt (oise), au cours d’un rempli effectué par ordre, alors qu’encerclé, il refusait de rendre son arme. A été cité ».

Elévation au grade de Chevalier de la Légion d’Honneur à titre posthume, décret N° 1237 en date du 17 avril 1942 publié au Journal officiel du 24 avril 1942.

Sources :

Archives familiales communiquées par Monsieur Guéneau de Mussy
Service des sépultures de l’Oise
Kriegstagebuch de la 10e Panzer Division
La 23e demi-brigade de chasseurs à pied dans la bataille de France, Lieutenant-Colonel Ortholan, Histoire de guerre N°43, janvier 2004.

 

© Marc Pilot – Picardie 1939 – 1945 -juin 2012)

61e BCP (11e DI), Sous-lieutenant Désérable

COURTE RELATION SUR LES COMBATS D’ORMOY-VILLERS

Sous-lieutenant DÉSÉRABLE, CA du 61e BCP


1/ Les lieux

Ormoy-Villers est un village situé sur la Route de Paris à Crépy-en-Valois et bordé par la voie ferrée. Les combats dont je parlerai se sont déroulés entre Ormoy et Charbonnières sur la crête à peu près à mi-chemin entre ces deux villages aux environs du point que nous appellerons comme les militaires « la cote 132. »
Pour le profane qui descend en gare d’Ormoy, s’il veut atteindre cet endroit, il empruntera la route en direction de Paris pendant 800m environ trouvant sur sa droite un petit bois carré. Il en suivra la lisière nord jusqu’à la voie ferrée qu’il traversera, il empruntera le passage souterrain du pont de pierre et s’enfoncera sous le bois se dirigeant vers l’Ermitage, continuera de gravir le chemin sablonneux où l’on s’enfonce jusqu’aux chevilles et débouchera sur une vaste plaine.
Face au nord des champs s’étendent jusqu’à 600 ou 700 mètres puis des haies, des prairies coupées de haies avec quelques bouquets d’arbres. Trois km vers l’ouest le village de Rosières qui flambera pendant deux jours donnant dans la nuit une allure d’autodafé à cette agglomération, au nord-ouest et plus près de nous à 1200m environ un petit bois carré sur lequel une pièce de 81 ferra merveille. Au sud ce sont les bois interminables dans lesquels nous jouerons à cache-cache dans la matinée du 13. Au sud-ouest une lande coupée de haies de bruyères et de taillis, enfin à l’est le bois par lequel nous sommes arrivés et dans lequel nous allons nous installer. Ce bois est assez touffu, composé de haute et basse futaie, la visibilité ne dépasse jamais 20m. Je reparlerai de cet inconvénient au sujet des liaisons et des patrouilles que je fus obligé de faire.

2/ Le terrain et l’organisation défensive

Le terrain avait reçu une organisation défensive et portait je crois le nom un peu prétentieux de Secteur Fortifié de Paris, qu’il ne faut pas confondre avec l’ancien camp fortifié de Paris lequel avait dû être aussi aménagé si l’on en juge par les barrières que l’on avait construites aux portes même de Paris.

Depuis le village d’Ormoy jusqu’au remblai de la voie ferrée à 300 mètres au nord du pont de pierre cité plus haut, un fossé antichar avait été construit au cours de l’hiver, mal clayonné, il commençait à s’effriter et à se combler ; un autre fossé avait été creusé entre la cote 132 et le village de Charbonnières.

Entre ces deux fossés les bois formaient un obstacle que je considère comme de peu de valeur, ces fossés avaient été rendus « actifs » c’est-à-dire infranchissables par le truffement d’armes anti-chars : des canons de 25 sous petites casemates en béton que l’on avait camouflées en cabanes forestières ou en meules de paille et qui flanquaient les arêtes de ce fossé et se remarquaient comme le nez au milieu du visage.

Dès le premier jour du combat des bombes incendiaires réduisirent en cendres les camouflages des trois casemates situées entre la cote 132 et Charbonnières. Je ne sais e qu’il advint du personnel de ces petits ouvrages, toujours est-il qu’aucun coup de feu ne fut tiré de ces emplacements.

À l’intérieur du bois les layons étaient gardés par un certain nombre de canons de 25 dits « de secteur » et qui étaient venus renforcer les nôtres. A la lisière ouest du boqueteau de la cote 132 se trouvaient deux armes anti-chars : un canon de 25 sous petite casemate et un canon de 47 de marine avec parapet. J’emploie le mot un peu prétentieux de casemate car c’était une construction comprenant deux murs en béton et deux cloisons de sacs de terre, pas de porte et pas d’embrasure au créneau. A côté des armes anti-chars, des emplacements d’armes automatiques avaient été aménagés. Ils étaient numérotés et répondaient à une place de feu qui avait dû être étudiée, il n’appartient pas à un lieutenant d’en discuter la valeur. L’ensemble formait une certaine protection.

Le système défensif à en juger par les « trous » non terminés dut subir comme tant d’autres de nombreuses transformations. Ces petits ouvrages répondaient à une idée tactique et on paraissait avoir mis en eux l’espoir d’arrêter l’envahisseur. Les emplacements isolés les uns des autres et non reliés par des boyaux, n’ayant aucune liaison, ne pouvaient être commandés que par le chef de bloc qui était presque toujours, vu le faible effectif, un sous-officier. Qu’un bombardement de plusieurs heures vienne coiffer la position, le personnel aura le sentiment que sous le feu tous ont abandonné le terrain ; sans contact avec ses chefs s’il n’est pas suffisamment aguerri, il sera pris de panique et abandonnera la position. C’est ce qui a dû se passer pour les trois blocs situés entre la cote 132 et Charbonnières. Le réseau était inexistant, ça et là quelques mètres de fil de fer tendu comme une clôture de pâture sur 10 ou 20 mètres formaient une barrière morale aux abords des emplacements.

Le terrain avait été organisé par des unités qui stationnaient à Ormoy depuis de longs mois mais les travaux n’étaient guère avancés. Manque de matériel, insuffisance du personnel, confusion dans le plan d’exécution ou plus simplement la psychologie du fait que les travailleurs avaient la certitude, comme d’ailleurs tous les Français, que ce qu’ils faisaient était peine perdue et pendant les mois de calme le travail avait dû avoir le rythme du petit boulot.

3/ Le personnel

Les pionniers partirent des lieux le 11 juin au matin pour nous laisser la place toute chaude. Cette place n’était d’ailleurs pas vide. Des éléments disparates l’occupaient partiellement depuis une quinzaine de jours : 7 cavaliers d’un dépôt en instance de réforme avaient mission de servir un canon de 25 dont ils ignoraient tout, 3 marins de la 2e réserve de la région parisienne étaient affectés au canon de 47, ce canon tira un coup sur une meule de paille derrière laquelle s’étaient réfugiés quelques ennemis et la manqua.

Deux autres petites unités d’infanterie étaient rassemblées sur cette cote 132. Je veux parler d’une section de mitrailleurs du 285e RI, une vingtaine de pauvres diables sans beaucoup d’instruction, dépourvus de tout entraînement au feu. Enfin une section de voltigeurs d’un groupement nord africain commandée par l’aspirant Julien. Son chef mis à part on peut dire que c’était une troupe inégale, un peu ridicule si indulgent qu’on veuille être. Elle comprenait des éléments très divers : africains, traînards ou farceurs qui n’ont fait d’autre chose dans la bagarre que de se terrer ou de se sauver. Ils étaient arrivés là au moment où l’ennemi avait atteint la Somme et on avait vidé les dépôts de l’arrière pour construire à la hâte quelques bouchons pour arrêter les éventuelles incursions d’éléments légers motorisés que l’on comptait ainsi vouer à la destruction suivant une formule souvent entendue. Tel est le terrain qu’une compagnie du 61e BCP avait mission de défendre et les combattants auxquels nous allions prêter main forte.

La journée du 11 juin 1940

Le 61e BCP était installé la veille sur la rive sud de l’Aisne aux abords du pont du Francport. Le 1à juin à 14 heures le bataillon reçoit l’ordre de décrocher immédiatement. Le point de rassemblement était situé près du carrefour de l’Armistice et nous nous mettons immédiatement en marche vers le sud. Nous avons marché à travers les chemins de la forêt de Compiègne dans un ordre parfait. De temps en temps des avions forçaient la colonne à se disperser sous les couverts avoisinants et aussitôt la marche reprenait guidée en hâte par Weil dont l’éloge n’est pas à faire.

L’ennemi avait depuis deux jours passé l’Aisne quelques km en avant de Compiègne et fonçait en direction de Crépy-en-Valois que ses avant-gardes occupaient déjà. D’autre part une autre colonne ennemie avait traversé l’Oise en amont du confluent Oise-Aisne et il avançait en direction de Paris. Nous allions être pris dans une tenaille dont les deux pinces allaient se raccorder à Crépy et qui n’étaient que le 11 au petit matin qu’à 6 ou 7 km de distance. Il s’agissait pour le commandement français de faire passer les troupes dans cet étranglement en l’espace d’une nuit et il n’y avait qu’une toute petite route passant par Duvy et Ormoy-Villers.

Décrire l’enchevêtrement des colonnes d’artillerie, des combattants à pied, des véhicules de toute sorte serait peine perdue et ce devait être peu de chose à côté des colonnes de réfugiés. Les hommes de toute nature et de toute unité se mélangeaient mais fidèle comme un chien à son maître je suivais Weil entraînant derrière moi mes mitrailleuses et les engins du Bataillon auquel s’était joint le mortier de la ½ Brigade.

Un peu avant d’arriver à Duvy vers 2H30 un tir de harcèlement arrose la route et fit accélérer le pas. Peu après je rencontrai le chef de bataillon qui me remit une carte et me donna le point de destination.

Le village de Duvy étant soumis à un tir d’artillerie efficace flambait en maints endroits. La traversée fut faite au pas de course et à la sortie ne retrouvant plus Weil qui avait dû prendre un autre chemin, je m’orientais et fonçais ayant plus de 400 hommes à me suivre en direction d’Ormoy. Je ne voulais pas perdre de temps ni me faire repérer car le jour était déjà levé.

J’arrivai à Ormoy à 7 heures, je trouvai le Commandant et BEGEL qui m’indiquèrent un emplacement de repos. C’était le petit bois à droite sur la route de Paris à 800m au sud du pays.
Arrivés là les conducteurs dételèrent, nous camouflons les voitures, les hommes mangèrent et se reposèrent. Je m’enroulai dans un couvre-pied et dormis 2 heures.

À 10 heures Marque (mon capitaine) vint me chercher et m’affecta à la 1ère Cie (Cap. MABIRE) et me dit d’aller reconnaître la cote 132. On sent que la journée va être décisive. Un brouillard noirâtre vient vers nous, nous enveloppe et s’épaissit, on entend tirer d’un peu partout. Des avions sillonnent le ciel, on ne les voit pas, et sur la route en direction de Paris les convois se succèdent sans arrêt, attelage au trot, plusieurs files d’autos de front.

GIORGI (mon mécanicien moto) trouve abandonné un side-car Gnome-Rhône 2 roues motrices en parfait état de marche, essence y compris et bourré de cigarettes anglaises et de lait condensé.

Accompagné de mes 2 chefs de groupe, nous partons à 4 sur ce side-car qui marche merveilleusement. J’arrive à l’endroit prescrit, donne des ordres aux deux chefs de groupe pour qu’ils reconnaissent le terrain et redescends au point de départ chercher la section. Mes 2 chefs de groupe n’ont pas l’air très rassurés de me voir descendre, le village de Charbonnière flambe et on entend des tirs d’armes automatiques devant nous et à notre gauche.

Le brouillard devient plus épais et plus noir, on ne sait s’il s’agit d’une attaque par gaz ou d’un rideau de fumée émis par les troupes françaises pour soustraire aux attaques aériennes les unités qui se replient et qui sont encore sur la route. On saura quelques jours plus tard que c’était des réservoirs d’essence que l’on avait incendiés.
Je retrouve ma section, fait décharger le matériel superflu, mon havresac y compris qui a dû être perdu là. Je préviens la Compagnie MABIRE, lui indique le chemin, rencontre Couturier et nous nous acheminons vers nos emplacements. Les hommes marchent gaiement bien que l’expédition n’ait pas l’air de leur sourire. Un seul s’est esquivé pendant que j’étais à la reconnaissance avec les chefs de groupe
Aussitôt arrivés sur les lieux les hommes creusent rapidement quelques éléments de tranchée qui seront bien utiles dans la soirée, mais surtout le lendemain. Quand le danger se fait sentir la terre se remue par enchantement.

J’ai 8 mitrailleuses, 1 F.M., 1 canon de 25 et 1 de 47 mais peu de personnel. La 1ère ne m’a pas suivi, je suis en place vers 12 heures et la Cie de voltigeurs n’arrivera que vers 16 heures. Il me faut me défendre et interdire toute la plaine à gauche en direction de Charbonnières. 4 mitrailleuses avec hausses échelonnées et jusqu’à limite de portée vers le nord du petit bois carré.

Sur notre gauche 2 mitrailleuses tireront sur la lisière ouest de la cote 132 et droit devant elles dans les prairies coupées de haies, enfin les 2 dernières dans le bois interdiront les 2 layons par lesquels l’ennemi peut déboucher. La liaison à droite est prise avec Julien, puis plus tard avec la 1ère Cie. Je patrouille, je m’avance jusqu’à 500m et ne trouve personne. Je m’en soucie peu car le terrain est découvert et on voit bien. Dans la soirée une unité de 8e BCP viendra s’y installer.

Je n’ai aucun renseignement sur l’ennemi, j’ignore qu’une compagnie est en avant-poste devant nous, erreur qui aurait pu être grave de conséquence, car cette compagnie se repliera vers 16H30 et nous tirerons sur elle sans dommage heureusement.

Vers 16 heures la 1ère Cie arrive sur les lieux. Les hommes sont très fatigués par la marche de nuit. Les sections sont très réduites, des hommes se sont perdus dans la colonne ou exténués de fatigue sont montés dans des véhicules divers et n’ont pas rejoint. L’effectif est inférieur à 100 hommes et le mortier de 60 qui aurait été si précieux n’est pas là. Nous n’avons aucune grenade ni à main ni à fusil, nous avons dû les jeter dans l’étang du Francport.

Le capitaine MABIRE décide d’envoyer Lutz à 100m environ au nord du chemin sur les emplacements numérotés. Je vais avec lui reconnaître et il met en place sa section. La section Bastien se place à ma droite et la section Giraud à droite de cette dernière. La liaison entre MABIRE et moi est parfaite. La compagnie MABIRE est à peine en place que le feu devient plus nourri et plus rapproché, je ne vois toujours rien. La plaine à l’ouest est toujours calme, tout à l’air de se passer dans le bois. Devant nous toujours rien. Rien n’est plus désagréable que d’entendre tirer dans un bois et de ne rien voir.

Sur le front de la Sarre nous avions fait des coupes dans le bois, abattant arbres et taillis pour aménager des couloirs d’interdiction qui étaient battus par des armes automatiques. Ici rien de tel.

Tout-à-coup on entend des hurlements de toutes sortes qui se joignent aux crépitements des mitrailleuses. La section Lutz recule au centre et vient s’installer sur le chemin. Un certain flottement. Bastien rétablit la situation. Des hommes courent le long de la lisière ouest du bois. Une de mes mitrailleuses entre en action.
C’est alors que l’on entend « tirez pas nous sommes Français. » Une cinquantaine d’hommes du 26e RI et 2 lieutenants apparaissent. Personne heureusement n’a été touché. Ils se mettent entièrement à ma disposition et me donnent le commandement du tout. Mes 2 mitrailleuses de la lisière continuent de tirer, 2 autres à côté de moi tirent également. Deux hommes dont je reparlerai, CATELLA et RICHARD simples chasseurs l’un et l’autre, commandent comme de vrais chefs. Je place à la hâte 4 F.M pour ma défense rapprochée et je constate avec effroi que quelques hommes ont quitté leur poste. Un de mes sous-officiers avec sa pièce qui tirait sur le layon a démonté et s’est replié au sud du chemin. Les marins également ont disparu et quelques cavaliers manquent à l’appel. J’apprends où ils sont et je vais les chercher. L’assaut de l’ennemi paraît être arrêté car le bombardement reprend. Un cavalier est très grièvement blessé au thorax, on le couche dans la tranchée et on le panse sommairement. La situation se stabilise. Je prends la liaison avec Bastien, nous coordonnons le plan de feu. Les 2 lieutenants du 26e RI sont un peu déroutés, un calme relatif règne, quelques coups de feu par- ci par-là. Le bombardement a presque entièrement cessé. Je revois Bastien et nous décidons de prendre la liaison toutes les heures. Je vais près de chaque arme et donne les consignes de reconnaissance. Le jour tombe. Une corvée de ravitaillement arrive avec du pain et des haricots verts qui sont froids mais que l’on est heureux de se partager car l’effectif est de plus du double des rations.

La 1ère Cie ne sait rien du bataillon. Je décide d’envoyer quelqu’un. Deux volontaires se présentent : CATELLA est volontaire pour descendre le cavalier blessé au P.C du bataillon et prendre la liaison. Il fait un brancard en branches, rassemble les 2 ou 3 éclopés et se tient prêt.

Pendant ce temps je discute avec MABIRE qui ne sait que faire et les 2 lieutenants du 26e. Nous sentons que la position n’est pas tenable et que si la situation paraît être rétablie, l’ennemi attaquera certainement le lendemain en force. C’est alors que je commets la faute de demander des ordres au chef de bataillon. Je lui expose la situation et je vais même jusqu’à solliciter de sa part un ordre de repli. Un certain malaise collectif régnait à la nuit tombante. Nous avions l’air isolé au milieu du bois ; je ne sais comment la 1ère Cie assurait les liaisons à sa droite et rien n’est plus désagréable que de passer une nuit au contact, sans visibilité, sans réseau ni grenades. Vers 22 heures CATELLA revient du P.C du bataillon portant la réponse à ma question indiscrète et que je n’aurais jamais dû poser : « Tenir coûte que coûte. » Le coin est de plus en plus calme. L’ennemi semble s’être replié. On entend un coup de feu mais semble être assez loin. Le village de Charbonnières brûle toujours. Le tour de garde est organisé et je passe d’arme en arme m’asseyant à la lisière pour écouter. Je ne dormis pas cette nuit-là. Un peu avant minuit Bouture de l’échelon et un agent de transmission porteur d’un ordre écrit ordonne aux mitrailleuses du 235e RI de se replier. Je trouve le fait un peu brutal, nous ne sommes déjà pas beaucoup, nous avons besoin de nous serrer les coudes pour tenir, mais enfin je les laisse démonter les pièces et charger leur matériel. C’est alors que Bastien entendant du bruit vient me voir et refuse de les laisser partir.

C’est contraire à tous les règlements. Ils sont sous le commandement de notre Cie et ils ne partiront que lorsqu’ils seront relevés ou que le commandant en aura donné l’ordre. Je me rallie à cette idée. Il n’est évidemment pas agréable de camper cette nuit-là mais Bastien est intransigeant et les voitures redescendent à vide.

La journée du 12 juin 1940

Je décide d’appliquer les consignes que nous avions aux avant-postes sur le front de la Sarre. Tout le monde aux postes de combat à 3H45. Je ne doute pas qu’au petit jour l’ennemi va recommencer sa pression. Le jour est à peine levé qu’un crépitement nourri se fait entendre devant nous, puis des cris, nous ne tirons pas et 200 Tirailleurs Tunisiens conduits par plusieurs officiers dont un commandant rejoignent nos lignes. Ils étaient encerclés depuis 2 jours dans Crépy-en-Valois et pendant la nuit ils ont réussi à passer les lignes allemandes… Quelques-uns uns sont blessés, ils ont soif, je n’ai rien à leur donner mais je leur prête un guide. Ils m’abandonnent leurs cartouches. Deux ou trois plus durement touchés sont restés dans le no man’s land. Je promets aux officiers qui sont épuisés de tout faire pour sauver ces infortunés ; il ne me sera malheureusement pas possible d’aller les chercher, toute tentative étant suivie de salves de la part de l’ennemi.

Vers 7 heures le commandant vient sur place, je le mets au courant et il ne fait aucune allusion à mon papier de la veille. Je réconforte MABIRE qui paraît effondré.

Les hommes du …..e vont partir et rejoindre leur unité ; la section du 235e RI sera relevée par la section COURBIN du 61e BCP, enfin un mortier de 81 viendra sur la cote 132. Une section du 8e BCP viendra à notre gauche et s’installera dans les haies. Le capitaine MABIRE prendra le commandement de toute la position. Une heure plus tard les renforts arrivent mais déjà l’attaque ennemie est déclenchée et la section du 235e RI ne pourra pas partir. Nous avons une bonne quantité de feu : 12 mitrailleuses et le problème du ravitaillement commence à se poser. Nous avons consommé une partie des caissettes et je fais mettre sur bande les cartouches des Tirailleurs Tunisiens et une caisse de cartouches en paquets que j’avais en supplément. La dotation est ainsi complétée.

La pression ennemie est très forte à droite, c’est-à-dire entre l’ermitage et la cote 132. On entend des crépitements ininterrompus. J’apprends que Bastien a été tué d’une balle en plein front. La vague d’assaut est venue mourir à 10 mètres de lui. Je revois le capitaine MABIRE, la mort de Bastien l’affecte beaucoup et il me dit « nous y passerons tous. » J’essaye de lui remonter le moral. Bastien était un bon camarade, un chef de tout premier ordre et nous nous comprenions bien sans doute parce que tous deux anciens du 15-2.
A peu près au même moment le lieutenant du 8e BCP est blessé grièvement par une balle au ventre. On le descend au poste de secours. L’assaut est terminé. A part les 2 officiers déjà cités il y a peu de pertes : 3 ou 4 tués, 6 ou 7 blessés. Loin à droite le combat se prolonge. Vers 11 heures je préviens Marque que je vais prendre un peu de repos. Je me couche dans une tranchée et dors profondément. A 14 heures le bombardement a repris et une dizaine d’avions commencent leur ronde infernale au-dessus de nos têtes nous mitraillant au hasard et ne lâchant pas de bombes. Ils ne causent aucun mal mais l’effet est moral. Marque décide de ne pas tire pour rien, on révèlerait ainsi l’emplacement de nos armes automatiques, nuisant à soi-même plus qu’à l’ennemi.

Par contre il faut que chacun observe l’ennemi avec toute l’attention dont il est capable ; les avions disparaissent et dans la plaine à gauche une vague d’assaut débouche en groupes de 6 à 8 hommes marchant au petit trot. Huit mitrailleuses entrent en action et tirent jusqu’à 1800m. La vague se couche et l’ennemi progresse sur notre flanc par bonds, homme par homme. A chaque bond toutes nos mitrailleuses fonctionnent. Les champs sont couverts de récolte sauf un où sur la terre brune on voit 3 ou 4 corps étendus définitivement. Nos armes marchent merveilleusement, aucun enrayage et le moral est alors très haut. Malgré nos tirs l’ennemi arrive à prendre pied dans le petit bois carré.

MARQUE commande un tir de 81 qui produit plein effet ; Une quarantaine d’obus provoque le repli des assaillants qui sont alors repris par nos mitrailleuses et par un tir de 75 qui arrive là juste à point.

Le bombardement reprend arrosant un peu partout comprenant des obus fusants à répétition. Ils fusent et éclatent au sol comme des pétards en prenant à chaque fois une direction différente. Ils font plus de bruit que de mal. La fusillade est très forte à droite devant la 1ère Cie où des infiltrations individuelles se produisent. J’ai fait entre 15 et 18 heures trois patrouilles de liaison et de nettoyage avec quelques volontaires dont CATELLA et Richard. Le premier nommé tirait au jugé comme à la chasse des boîtes chargeurs entières et les isolés décampaient entre les arbres. J’apprends au cours de ces patrouilles que le capitaine MABIRE est blessé d’un éclat au poumon. J’ai l’impression qu’il a été blessé un peu par imprudence. A 14 heures, je l’avais vu ; il ne prenait pas la peine de se camoufler. Il avait fait le sacrifice de sa vie… On descend MABIRE au poste de secours. Vers 19 heures arrivent de mauvaises nouvelles : BLAS tué, GUILLOT et BRESSON blessés, sans compter les nombreux hommes qui attendent au poste de secours leur évacuation… Les assauts ayant été brisés, je suis contre un arbre et observe. Un obus de calibre moyen touche l’arbre juste au-dessus de moi. Je suis enseveli par les branches cassées et m’en tire pour la peur. Marque qui m’avait vu m’appelle et c’est plein de joie que je le rejoins dans la tranchée. Nous sommes alors soumis à un bombardement implacable. Le tir allemand est réglé à la perfection. Des mottes de terre, des pierres retombent dans la tranchée. On entendait avec appréhension le sifflement se rapprocher jusqu’à l’éclatement dans un vacarme étourdissant. Ce bombardement dura plus d’une demi-heure et nous coûta 2 tués et 2 blessés graves. Les tranchées étroites et profondes que l’on avait creusées la veille nous avaient bien protégés.

On reprit conscience de la situation. Je fais le tour des emplacements… Il est difficile de circuler. Des arbres ont été abattus Marque prend liaison avec la 1ère Cie, nous nous installons pour la nuit. Mêmes consignes que la nuit précédente, on resserre le dispositif La nuit est moins calme. On entend de temps en temps des rafales de mitraillettes. Je saurai plus tard que quelques Allemands se sont infiltrés et se sont couchés sous les voitures du mortier de 81.

La journée du 13 juin 1940

Je dormis très peu. Une heure peut-être à côté de CATELLA qui veillait et observait à ma place. Au petit jour Marque fit le tour du coin et constata que la section du 8e BCP à notre gauche était partie. Elle avait laissé les affûts et les munitions. Aucun doute n’était possible, ils avaient dû recevoir l’ordre de repli. Je saurai plus tard que la liaison entre la 1ère Cie et la Cie de droite était rompue et qu’à partir de 20 heures le P.C du bataillon n’ayant plus de nouvelles de nous nous croyait encerclé. Marque décide de décrocher immédiatement, on emmène le matériel portatif. La culasse et la lunette du canon de 25 sont enterrées. Nous fonçons à travers bois en colonne par un. Marque en tête, puis Julien Lutz et moi en arrière-garde. Nous avons deux blessés graves qu’il fallait porter.

Après 2 km environ de marche sous bois plein sud nous nous dirigeons sur la voie ferrée que nous traversons. Tout est calme. Un brouillard masque tout à 100m. Nous atteignons la route et marchons en direction de Nanteuil en empruntant les bas-côtés. La route est déserte et ça et là des stocks d’obus intacts, des chariots renversés ou autres signes de la retraite précipitée. Puis c’est le village qui nous offre un bien triste spectacle. Une colonne d’artillerie hippo a été soumise à un bombardement aérien. De nombreux chevaux sont au milieu de la rue, pattes raides, ventres gonflés, des véhicules de toute nature détruits encombrent la rue, des maisons sont éventrées. Peu après Nanteuil, le brouillard se lève, nous abandonnons la route pour suivre les taillis de la voie ferrée. On rencontre un cheval errant et on charge les blessés, cela nous soulagera. La marche se poursuit, nous passons Dammartin…

Le lieutenant DÉSÉRABLE sera capturé avec une partie de ses hommes à Villeparisis.

 

Document transmis par Monsieur Jean DÉSÉRABLE d’Amiens.

© Marc Pilot – Picardie 1939 – 1945 – janvier 2012)

66e BCP (57e DI), 2e Cl Raymond Garnier

66e BCP, CHR

2e Classe RAYMOND GARNIER

En route vers le front

Le 9 juin, nous nous réveillons à Vesoul. Bientôt, nous nous rendons compte que nous prenons la direction de Paris et sommes fixés. Tout le long du parcours, pas d’arrêts notables, ce qui veut dire sans doute qu’il faut que nous arrivions au plus tôt. Dans nos wagons sont jetées des cigarettes, des friandises, toutes sortes de bonnes choses, gestes que nous apprécions hautement quoique pour l’instant nous ne soyons pas privés au point de vue nourriture. Et le soir du 9, après avoir à Villeneuve-Saint-Georges « attaqué » la grande ceinture nous débarquons à Mitry-Clay, où des évacués (train en gare) nous assurent que les Allemands sont à Creil. Il ne s’agit plus maintenant de croire à une plaisanterie et je suis bien persuadé que chacun se demande quelle sera sa contenance dans quelques jours, dans quelques heures. Départ quelques instants après. Nous nous installons au plus beau milieu de la campagne, au bord de la route et passons là la nuit. Je me rappelle y avoir fort bien dormi, sur un tas de graviers. Le lendemain matin, nous attendons vainement le café : la roulante avait disparu ; les restrictions commençaient ! Le même jour, embarquement par camions. Je suis favorisé puisqu’avec une dizaine de bons camarades, je dois faire l’étape à bicyclette, ce qui me ravit ! Et nous partons en direction d’un petit village : Etavigny, situé à quelque 70 kilomètres.

C’est sur la route que va commencer à nous apparaître le vrai visage de la guerre ou plutôt ses conséquences. Ce sont d’abord deux jeunes femmes qui fuient en direction de Meaux : tout en pleurs, elles nous annoncent que Soissons, Senlis, Compiègne… sont en ruine, que des forêts sont en feu, que les Allemands avancent sans qu’aucun obstacle ne puisse les en empêcher. Nous ne sommes pas très rassurés ! Bientôt commence l’interminable file de voitures (autos et hippos) chargées d’objets hétéroclites, mais sur toutes : des femmes en larmes, des enfants endormis ou mal réveillés, des hardes diverses, file à laquelle se mélangent quelques piétons maudissant ceux qui ne veulent pas faciliter leur fuite. Je revois cette mère de cinq jeunes enfants nous contant la mort de son mari, survenue la veille (bombardement de Nanteuil), récit coupé par de bien compréhensibles sanglots. Tous, nous admirons le courage des femmes réagissant de toutes leurs forces contre l’implacable destinée. Malgré ce lamentable et pitoyable exode, il nous faut malgré tout continuer notre route ; il fait très chaud et pour nous « remettre du cœur au ventre » nous avons la bonne fortune de trouver, vers 11 heures, une ferme où on distribue du cidre aux soldats, le propriétaire tenant essentiellement à vider ses tonneaux avant de partir lui aussi.

Bientôt les rencontres ne sont plus les mêmes ; au lieu de civils démoralisés (certains), nous croisons des petits groupes de militaires partant en désordre, tout joyeux, en direction de Paris, tous allégés au grand maximum. Ils sont heureux… Ne tournent-ils pas le dos à la bagarre ? A tous, nous demandons : que se passe-t-il plus loin ? Et les réponses sont toutes, les mêmes : « nous n’avons pu tenir, nous nous sommes sauvés ! » Quelques officiers nous confient qu’ils sont sans nouvelles de leurs hommes, ils errent dans la nature. Ceux qui avaient pour mission de tenir se seraient-ils dégonflés ? Comment se fait-il que ceux qui doivent commander jusqu’à la toute dernière minute se trouvent ainsi seuls ? Sincèrement, nous ne comprenons pas !

Le midi, une petite pause casse-croûte, dans un bois, à proximité d’un passage à niveau, nous choisissons bien nos endroits ! ! Nous nous endormons très rapidement nous souciant fort peu des avions paraît-il nombreux dans ces parages. Vers 4 heures, nouveau départ : nous faisons la route en touristes, toutefois, de temps en temps, il faut se précipiter dans les fossés pour se soustraire le plus possible aux vues de ceux qui nous survolent. Nous trouvons très drôle de ne pas voir d’appareils français. Dans la soirée, 17 gros appareils arrivent, nous assistons à 17 piqués effectués sans aucune inquiétude : c’est Nanteuil qui prend pour la seconde fois. Mais quel petit froid dans le dos ! ! ! Le soir, nous retrouvons la C.H.R où nous dînons avant d’aller dormir, au milieu des champs ; car, nous entendons les mitrailleuses, les fusils-mitrailleurs, les canons : il s’agit donc de se disperser le plus possible. Près de chaque dormeur, bien à portée de 1a main, le fusil chargé : il faut vraiment peu de choses pour tranquilliser (relativement) un homme.

De la situation exacte, évidemment nous ne savons plus absolument rien. Nous ignorons totalement ce qu’a fait Mussolini, décision qui nous intéresse cependant au suprême degré.

Au front

Très tôt le lendemain, nous partons pour Etavigny, où nous arrivons peu après. Pendant le trajet, nous n’avons plus rencontré de civils cette fois, mais des troupeaux abandonnés, des artilleurs affairés, mettant le plus rapidement possible leurs batteries en position. C’est à Etavigny que se trouve le P.C. du Bataillon : une ferme modèle située au milieu du village. Nous ne nous y sentons qu’en sécurité relative, toutefois, jusqu’au soir, il ne se passe rien d’anormal. Vers 22 heures, ordre est donné à la section de commandement de prendre position aux alentours du P.C. pour s’opposer à toute avance éventuelle des Allemands. Bientôt quelques 77 viennent éclater à proximité de nous, c’est notre baptême du feu ! Ce n’est cependant pas la panique, mais chacun trouve très sage de se précipiter dans la tranchée voisine. Et là, à genoux, souvent le nez dans la boue, nous attendons le matin pendant que les fusants allemands continuent à pleuvoir, ne faisant, heureusement, aucune victime parmi nous.

Le lendemain matin, à 3 heures, en compagnie de 5 camarades, je dois gagner Boullare où le Commandant, paraît-il, nous attend. Nous ne sommes pas rassurés, ni les uns ni les autres, néanmoins, nous partons. C’est en arrivant dans ce village que nous faisons connaissance avec les mitraillettes dont les détenteurs, inlassablement cherchés, restent introuvables. Nous passons la journée à Boullare, … et quelle journée !

Le 12 juin 1940. Nous séjournons au P.C. de Boullare, vaste villa située au milieu du village : décidément on en pince pour ce qui se trouve au centre des agglomérations. Beaucoup de mouvement en cette immense maison, un va et vient perpétuel, et le tout agrémenté, naturellement, par d’incessants tirs de mitraillettes dont l’effet est surtout démoralisant.

De bonne heure le matin, riposte de la part des Allemands à nos violents feu d’artillerie de la veille : contre-attaque allemande ; les tirs d’armes automatiques deviennent plus fréquents, plus proches, plus rageurs et, bientôt, les 77 arrivent dans notre direction. Au début, émotion relativement petite, mais devant l’intensité du feu, il nous faut partir vers la tranchée-abri où nous nous trouvons les uns sur les autres : les obus tombent parfois très près de nous, les branches des sapins camouflant l’abri nous dégringolent sur 1a tête, quelques éclats atterrissent dans le boyau, mais peu importe puisque, par miracle peut-être, aucun d’entre nous n’est atteint. Vers midi, légère accalmie… c’est gentil, nous en profitons pour manger un peu, grâce à des Marocains qui nous passent un morceau de bœuf. Un verre de vin blanc, et nous sommes d’attaque pour recommencer la séance du matin, car nous supposons bien qu’elle va reprendre. Elle a lieu, en effet, mais avec une intensité beaucoup plus grande, les vitres de la maison volent en éclats, les tuiles tombent, les murs tremblent, la cour, déserte maintenant, n’est que feu … décidément la précision des tirs devient inquiétante, aussi, allons-nous tout bonnement à la cave, une bonne cave voûtée où nous nous croyons plus en sécurité mais où le fracas des explosions nous semble plus formidable encore. Quelques instants auparavant, j’avais eu l’occasion de rencontrer le Commandant, légèrement blessé à l’œil gauche, qui me dit nous quitter pour aller se rendre personnellement compte de ce qui se passait un peu plus loin.
- Garnier, je pars faire un petit tour en premières lignes, mais j’ai bien l’impression que vous ne me reverrez plus.
- Mon Commandant, il est à souhaiter que « ça cogne » un peu moins que ce matin.
- Je suis mal fichu, ça ne va pas… Et il s’en va !
En effet, il ne devait jamais revenir. Tué ? Prisonnier ? Jamais plus nous n’avons entendu parler de lui ! Il y a de ces pressentiments… ! À la cave, pour passer le temps, à la lueur d’une bougie, bien calmement ma foi, je trace une longue lettre à ma compagne de la vie, mentant plus que jamais, assurant que le calme est absolu ; n’est-ce pas en ces instants que toutes les pensées sont pour ceux qui sont si chers ? Mais, moi aussi, je me demande si je vais sauver ma peau. Les obus tombent toujours, ce ne sont que des fusants auxquels nous sommes habitués ; ils nous font un peu moins peur que les autres. Dans la semi-obscurité, nous fumons cigarette sur cigarette, persuadés ou essayant de nous persuader qu’il ne s’agit pas de celle du condamné. Vers 17 heures, le lieutenant C….., arrive à la cave, très énervé :
- « Les Allemands sont dans le village, que chacun regagne son poste ».

Sans trop d’empressement, nous prenons nos armes, gagnons l’étage où nous attendent nombre de caisses de grenades, nous nous installons à proximité des fenêtres et attendons. Dehors, dans la rue, c’est 1a fusillade, les rafales de mitraillettes, d’armes de toutes sortes se succèdent, sans arrêt, les blessés défilent assez nombreux, cette fois c’est vraiment la guerre et nous y sommes bien.
Bientôt de nouveaux ordres arrivent : il s’agit pour chacun de regagner le poste qu’on lui a confié en tout premier lieu. Il me faut donc me débrouiller pour rejoindre le P.C. à Etavigny. À 5 nous devons partir. Hâtivement, nous traversons la cour où brûlent motos et voitures et courons en direction d’un barrage en moellons derrière lequel nous supposons naïvement que nous serons à l’abri. Nous en sommes à 50 mètres… un percutant arrive et le barrage saute !!! Derrière nous, de semblables percutants, ceux-1à que nous craignions, donnent de rudes coups à cette maison que nous venons de quitter, mais déjà nous sommes dans le jardin de Monsieur le Maire. Il s’agit maintenant de traverser le parc, d’escalader un haut mur et nous serons sur la grand’route, sauvés sans doute… Les mitraillettes tirent sans arrêt, et de toutes les directions ! Serions-nous visés ? Peu importe, nous savons que les tirs sont relativement peu précis et pour l’instant, nous avons une idée bien arrêtée. Enfin, nous arrivons au mur, juste au moment où nous entendons un fracas formidable : c’était le pignon de la villa du Maire qui s’écroulait ; encore un effort et nous voilà sur 1a route ! Hélas, elle est soumise, elle aussi, à un bombardement de première importance, il va falloir par conséquent ramper ! Je ne me croyais pas capable de faire un long kilomètre le nez dans la terre, n’osant lever la tête, tendant simplement l’oreille aux bruits des obus pour essayer de deviner approximativement le point de chute. Que de forces insoupçonnées devant le danger ! Enfin, tant bien que mal, après avoir vécu mille et mille émotions, après m’être dit des centaines de fois que je ne m’en sortirais pas, nous arrivons à un hangar où nous retrouvons le lieutenant G….. et quelques camarades. Cinq minutes de repos sur de la paille et nous repartons pour Etavigny où nous faisons notre entrée à la tombée de la nuit. Là quelques obus mais ce n’est rien ! On nous demande toutes sortes de renseignements !!! Maintenant je commence à comprendre les réponses de ceux que nous rencontrions sur la route, ceux-là même qui s’en allaient tout joyeux en direction de Paris. C’est le soir ; tout le monde a faim : rien à manger !

À la nuit, sur un ordre du Colonel, nous reprenons les positions à proximité des canons de 25, dans des trous aménagés pour la circonstance. Les Allemands, dit-on, avancent en direction d’Etavigny, il s’agit de les arrêter. La tâche ne va pas être facile, nous sommes au plus trente ! Dans la nuit, rien de nouveau si ce n’est vers trois heures du matin l’arrivée du premier ordre de repli. Devant nous, à droite, à gauche, des villages brûlent, pendant que notre artillerie postée, comme de juste, à proximité de nous, pilonne sans arrêt.

La retraite

Regroupés, dans 1a mesure où il nous est possible de le faire, nous « mettons le cap » sur Acy que nous atteignons peu après ; là, l’artillerie allemande a fait de gros dégâts en faisant mouche sur une de nos colonnes en retraite. Sur le pont, des cadavres, en dessous des chevaux à demi immergés ; nous passons sans trop faire attention et continuons cette fois en direction de Meaux (…).

© Jacques Garnier – Souvenirs de guerre de Raymond Garnier (1939-1940), TRAMES N°8, décembre 2000.

 

© Marc Pilot – Picardie 1939 – 1945 -juin 2012)

81e RANA (7e DINA), Robert Bassac

Robert BASSAC

81e RANA (Régiment d’Artillerie Nord-Africaine)

Vous avez tous vu Robert Bassac (né à Nice le 29 janvier 1910) : il faisait partie de la troupe de Marcel Pagnol où il interprétait des seconds rôles. Il fut Pierre Dromard dans « César » (1936), le percepteur dans « Regain » (1937), l’instituteur dans « La femme du boulanger (1938), Dromard dans le Schpountz (1938). Il tourna deux films avec d’autres réalisateurs en 1939 avant de s’engager et de devenir agent de liaison au 81e R.A.N.A, matricule 1658, recrutement de Marseille.

Robert Bassac aux côtés de Raimu dans la « Femme du boulanger » (1938)

Sans nouvelles, sa famille lança des recherches : il avait disparu à Erquinvillers le 9 juin 1940. Certains le déclaraient mort tandis que le Capitaine Daudet, adjoint au Colonel, et le Lieutenant Segond affirmaient qu’il avait été évacué dans un état très grave. En fait la batterie hors rang du 81e R.A.N.A le déclarait mort dans sa situation administrative du 9 juin 1940 mais sans donner de précision.

Le Lieutenant Decarpigny, 1er peloton du 34e Escadron anti-chars rattaché au GRDI 97 (7e DI), donne un récit de son passage à Erquinvillers dans une lettre du 23/2/41 :
« J’arrive à Erquinvillers à 5H45. À l’entrée nord du pays des réfugiés refluent, 40 casques français d’artillerie gisent sur le trottoir. Un capitaine d’artillerie, j’ignore son régiment, paraissant affolé me donne des explications confuses, une rapide reconnaissance du pays m’apprend ceci : des chars ennemis sont venus donner un coup de poing. Ils ont dû faire des prisonniers (les casques). Un immense drapeau à croix gammée est accroché au toit de l’église. Un lieutenant artilleur français voulant le décrocher a fait sauter un P.A.C (Piège à Con) qui en tombant sur la chaussée a enflammé un camion d’essence. L’officier a reçu une rafale de balles explosives. Un conducteur de T.C se meurt à quelques pas de là (c’était paraît-il un artiste de cinéma) »

La liste des militaires tombés à Equinvillers mentionne un inconnu, présumé Bassac du 81 R.A, transféré au cimetière le 24.4.41 (source : Service des Sépultures Militaires de l’Oise). En avril 1942 on se préparait à l’exhumer pour identification. Celle-ci devait être assez aisée car il devait porter des vêtements de grosse toile kaki de motocycliste, présenter des blessures aux deux jambes, au bassin et au bras droit. De plus il avait la particularité d’avoir un tour de tête peu commun : 62. Son corps fut identifié et restitué à la famille qui le transféra au cimetière de Vallauris.

On trouve ici un portrait de lui en uniforme et une lettre de l’aumônier qui l’a assisté dans ses derniers moment
[http://acteurschezpagnol.blog4ever.com/blog/lire-article-224485-9235564-robert_bassac.html]

 

© Marc Pilot – Picardie 1939 – 1945 -juillet 2012)

94e RI (historique)

94e RI

Ier Bataillon, juin 1940

Chef de Bataillon BEL
Capitaine Adjudant-Major DEMOULIN
Officier Adjoint : Sous-Lieutenant MERCK
Médecin : Sous-lieutenant CORDIER
Section de Commandement :
groupe : Adjudant-Chef BOUSSELIN
groupe : Adjudant JEANDEMANGE
groupe : Médecin-Auxiliaire TRONC

1ère Compagnie
Capitaine MIDROUILLET
Comptable : Sergent-Chef MARCOUT
Section de Commandement : Sergent-Chef CHAMPION
Chefs de Sections :
Lieutenant SALOMON
Sous-Lieutenant THEVENIAUD
Adjudant-Chef HENNENFENT
Sergent-Chef HUDELOT

2e Compagnie
Capitaine MANSUY
Comptable : Sergent-Chef HUNTZIGER
Section de Commandement : Sergent-Chef LASSALLE
Chefs de Sections :
Sous-Lieutenant DELATTRE
Aspirant BLANQUART
Aspirant MELIK
Sergent-Chef WAYER

3e Compagnie
Lieutenant BAISSE
Comptable : Sergent-Chef CANNARD
Section de Commandement : Sergent-Chef CREISMEAS
Chefs de Sections :
Sous-Lieutenant VUILLEMIN
Sous-Lieutenant CATTEAU
Sous-Lieutenant DEMEY
Adjudant-Chef MOGIN

CAB 1
Lieutenant KREMPFF
Comptable : Sergent-Chef HOCQUAUX
Section de Commandement : Adjudant CAILLAC
Chefs de Sections Mitrailleuses :
Sous-Lieutenant PINAULT
Aspirant DURVIN
Adjudant-Chef SAUNIER
Adjudant GREGOIRE
Engins : Adjudant-Chef SIROT
Mortiers : Adjudant ROUTA
Canons de 25 : Sergent JANPIERRE
Groupe Franc : Lieutenant de VILLERS



COMBATS du 1er BATAILLON DETACHÉ DU REGIMENT

8 Juin

Le 1er Bataillon, réserve de Division à VILLERS-FRANQUEUX est embarqué le 3 Juin à 11H00 et dirigé sur SENLIS, ainsi que la Batterie du Capitaine De TOULOUSE LAUTREC du 61e Régiment d’artillerie.

Débarqué à 19H00 en lisière de la forêt de Senlis, le Bataillon est mis à la disposition de la 7e Armée pour organiser et tenir les ponts de l’Oise. Il forme trois groupements temporaires :

1er groupement sous les ordres du Capitaine MIDROUILLET : 1ère Compagnie, 1 section de mitrailleurs (Sergent-Chef GREGOIRE) 1 canon de 25 et 1 canon de 75, tiendra PONT-Ste-MAXENCE et dépendra du. Colonel CARRE Commandant une formation territoriale.

2e groupement sous les ordres du Capitaine MANSUY : 2eCompagnie, 1 section de mitrailleurs (Adjudant-Chef SAUNIER) 1 canon de 25 et 1 canon de 75, tiendra le pont de CREIL. Le groupement dépendra du Colonel CRUSE Commandant une formation territoriale.

3e groupement sous les ordres du Chef de Bataillon BEL : 3e Compagnie, P.C. du 1er Bataillon, le reste de la C.A B.1 et de la Batterie, tiendra VERBERIE et ses ponts ainsi que le pont des Ageux, pont de la voie ferrée sur l’Oise.

À partir de ce moment, chacun de ces groupements va agir isolément avec de rares liaisons avec les autres groupements du Bataillon.
Chacun d’eux tiendra fermement les positions qui lui sont confiées, remplissant toutes ses missions, alors qu’autour d’eux il n’y aura que désordre, désorganisation et fuite.


Groupement MIDROUILLET

Le Groupement fait partie du sous-secteur de FLEURINES. Sa mission est d’organiser et défendre le PONT-Ste-Maxence. Il est en place le 9 Juin.

10 Juin – Violent bombardement du pont par avions. Une bombe fait jouer le dispositif de destruction du pont et le pont saute à 15H35 avec 1 caporal et 5 hommes de la Compagnie. Le Capitaine demande à la 47e D.I. dont il dépend, la construction d’un pont pour faire passer le personnel et le matériel des unités qui se replient. N’ayant pu obtenir satisfaction, il aiguille le personnel vers une passerelle écluse située à 2 Kms en amont. Les hommes peuvent ainsi passer jusqu’au 12 Juin. Les chevaux et le matériel roulant doivent être abandonnés sur la rive Nord.
Après la destruction du pont, le Commandant de la Compagnie a reçu du commandant du sous-secteur le renseignement : liberté de manœuvre le 10 à minuit.

L’ennemi ne se montrant pas pressant, quelques motocyclistes seulement essayant de pénétrer dans le village par la lisière Nord, le Capitaine décide de rester en place et de renforcer la défense de la passerelle.

Il récupère au Nord de la rivière sous la protection d’une section, 5 mitrailleuses, 2 mortiers de 81, 12 F.M. qui vont être utilisés par sa Compagnie.

Le 11 Juin à 3H00, aucun élément armé ne passant plus à la passerelle, la destruction est opérée. Une Compagnie du 44e B.C.P. est mise à la disposition du Capitaine MIDROUILLET pour renforcer la défense de la rivière.

À 15H00, ordre lui est donné par le Général de la 47e D.I. de se replier et de rejoindre le 1er Bataillon à partir de 22H00. A 16H00, l’ennemi, après un violent bombardement de mortiers et des tirs précis de canons de 37 cherche à franchir la rivière avec des embarcations légères. Il est repoussé sur tout le front, sauf à la gauche de la Compagnie du 44e B.C.P. (Capitaine LE GALL). Une section de la 1/94, Lieutenant SALOMON, contre-attaque appuyée par les mortiers récupérés. Elle rejette l’ennemi au Nord de la rivière, mais perd 7 tués et blessés. L’ennemi ne renouvelle pas ses tentatives, mais bombarde sans interruption la défense qui subit des pertes sérieuses.

Le 11 à 22H00, décrochage sans difficulté. Le détachement traverse la forêt d’HALATTE, malgré la présence de nombreux ennemis qui s’y sont infiltrés.
En réponse à un compte-rendu adressé au Commandant du 1er Bataillon au sujet du repli prescrit, le Capitaine a reçu l’ordre de se relier avec la 2e Compagnie et si cette unité doit aussi se replier, d’attendre avec elle le reste du Bataillon dans la forêt d’HERMENONVILLE près du champ de tir.

La liaison ne peut être établie avec la 2e Compagnie et le 12 Juin à 12H00, un cycliste de la 1ère Compagnie détaché du P.C. du Bataillon, rend compte au Capitaine MIDROUILLET qui attend au rendez-vous fixé par le Chef de Bataillon, que celui-ci avec son P.C. et le reste de la 3e Compagnie, très éprouvée les 9 et 10, ont été encerclés le matin du 12. Après s’être dégagés ils ont de nouveau été encerclés plusieurs heures plus tard. Après une vigoureuse résistance, les survivants ont été faits prisonniers. Le cycliste croit avoir seul échappé.

Le Capitaine MIDROUILLET, se plaçant sous les ordres du premier commandant d’unité rencontré, le Commandant du II / 109 reçoit mission le 12 soir de défendre le NONETTE. Il suit le II /109 sur la Nonette, à PONTAUT COMBAULT, sur le canal de 1’OURCQ, puis sur la LOIRE.

Après l’armistice, le Commandant LEGER, de la 47e Division a fait parvenir au Colonel commandant le 94e R.I. l’appréciation suivante sur la 1ère Compagnie qui confirme sa belle tenue au cours des combats de Juin : « Une de vos unités, je crois que c’était la 1ère Compagnie, gardait PONT-SAINTE-MAXENCE par où toute la 7e Armée et ma Division, la 47e, retraitèrent le 6 Juin. Depuis ce jour cette unité resta avec nous, remplissant fidèlement sur chaque coupure, sa mission de bouchon anti-chars. L’ayant croisée plusieurs fois au cours des étapes, j’avais toujours été frappé par sa bonne allure et sa cohésion. Je l’ai vue pour la dernière fois au pont de JARGEAU sur la Loire le 19 Juin. Elle le tenait depuis le 16. Tel est le petit fait que je tenais à vous signaler ».


Groupement MANSUY

Le 8 Juin à la tombée de la nuit, le groupement atteint CREIL, dont il a mission de défendre le pont. Il renforce les barricades et en établi d’autres.

Le 9, le dispositif est le suivant :
* la 1ère section placée sur la rive Sud de l’Oise encadre le pont.
* la 2e section s’installe à l’Ouest et surveille la rivière.
* la 5e section s’installe à l’Est.
* la 4e section est en réserve dans les jardins publics.
* le mortier de 60 se tient prêt à tirer devant les barricades Nord du pont et sur la route de CLERM0NT.
* le canon de 25 interdit le pont et la route de CLERMONT.
* la S.H. placée au Sud du pont tirera à balles perforantes sur les blindés qui franchiront les barricades de la route de CLERMONT.
* un canon de 75 interdit l’entrée du pont en tir d’écharpe.
* un char R. 35 qui s’est mis à la disposition de la Compagnie se fixe au Sud du pont.

Vers 15 H50 plusieurs vagues de bombardiers bombardent le pont et la ville. Le pont saute. La ville est en feu. Il y a des quantités de morts parmi la population non évacuée et les colonnes de troupes qui refluent par le pont.

Le bombardement reprend à 16 H15. C’est un massacre de la population civile. La Compagnie n’a que des blessés légers, mais ses positions sont bouleversées et la défense doit être réorganisée. Les hommes non indispensables aux armes principales aident à secourir les blessés. Le Médecin TRONC est débordé. Il panse plus de 150 blessés graves et ne peut en évacuer qu’une partie au cours de la nuit suivante, faute de moyens de transport.
Au cours de la nuit, passée sans incidents, quelques petites unités en repli renforcent la Compagnie.

Le 10 Juin, matinée calme ; La Compagnie continue à ramasser les morts et les blessés. La Compagnie a perdu onze gradés et soldats.

Le Capitaine reçoit à 8H00 le premier ordre du Colonel CRUSE ; en résumé il dit : « la défense de l’Oise va être étoffée par la 7e D.I.C. sur la droite de la compagnie en particulier. Impossible de vous ravitailler ». L’ordre est du 8 Juin. Un quart d’heure après, le Capitaine reçoit l’ordre de tenir avec le dispositif réalisé et de conserver le pont jusqu’à relève par des éléments de la 7e D.I.C.
Or les patrouilles de la Compagnie ne trouvent sur 7 à 8 Kms de part et d’autre de CREIL aucune unité de la 7e D.I.C.

À 17H00, l’ennemi attaque sur tout le front. Ses engins blindés et son infanterie sont arrêtés partout et refluent. L’infanterie cherche cependant à passer la rivière et elle est au corps à corps avec les éléments placés au Nord. Elle déborde CREIL en nombre malgré les patrouilles qui prolongent la défense de l’unité sur ses flancs.

À 18 heures, le Capitaine reçoit l’ordre de repli. Il exécute à 21H30 après avoir organisé deux rideaux de feux sur la crête Sud de CREIL et en lisière des « bois sur la route de CHANTILLY.
La Nonette est franchie le 11 Juin à 1H00. La Compagnie est mise au repos dans la forêt de CHANTILLY pendant que le Capitaine va à PLESSIS LUZARCHE où est signalé le P.C. de le 19e D.I. Il reçoit l’ordre de défendre LASSY, puis de tenir la lisière de la forêt face à BORAN.
Le 12 Juin la Compagnie reçoit l’ordre de participer à une attaque avec chars exécutée par le Commandant du 41e R.I. pour nettoyer la forêt. L’attaque a lieu à 5H00, la Compagnie suivant les chars atteint la lisière de la forêt et l’occupe. Elle récupère un canon de 155 et de nombreuses munitions qui sont remis à un Officier d’artillerie qui va bientôt les utiliser.

Le Sergent LEBEAU, observateur de la Compagnie repère à 16H00 des rassemblements ennemis au Sud de BORAN et règle le tir de la pièce qui anéantit l’objectif signalé. Aucune attaque ennemie ne débouchera ce jour-là de BORAN. Le moral de la Compagnie est redevenu excellent et l’ordre de repli arrivé à 20H50 déçoit toute l’unité.

Le repli s’effectue au cours de la nuit, l’unité étant devancée par la 19e D.I. disposant de camions. Elle évite plusieurs embuscades en progressant loin des routes sillonnées par les blindés allemands. Elle atteint GOURNAY à 17H00 qu’un Bataillon de la 19e D.I. quitte sans pouvoir la renseigner.

À partir de ce moment, la Compagnie ne recevra ni ordres ni renseignements lui permettant de se joindre à une formation organisée, les efforts du Capitaine pour en obtenir seront vains. Elle continue son repli le 13 à 17H00 sur VILLENEUVE-St-GEORGES où elle arrive le 14 à 2 heures. L’ennemi a déjà franchi la Seine et la route est coupée.


Groupement BEL

Le 8 Juin, devançant son groupement, le Commandant BEL arrive à VERBERIE à 23H00, malgré les routes encombrées de convois d’artillerie se repliant. Quelques éléments du 24e Régiment régional occupent VERBERIE et des travaux défensifs sont ébauchés.

Le P.C. du groupement s’installe près, de la barricade Sud de VERBERIE, sur la route de SENLIS. Le reste du groupement arrive dans la nuit du 3 au 9. Pour le lever du jour il est en place.

La 3e Compagnie occupe et organise le château de VERBERIE où sera le P.C., la section VUILLEMIN au château de St CORNEIL et en bordure de l’Oise avec un groupe de mitrailleurs flanquant le pont des AJEUX (chemin de fer) tenu par la section CATTEAU qui garde en outre l’écluse et sa passerelle.

Le S/Lieutenant DEMAY disposant de sa section, du groupe de 81 et d’un canon de 75 tient le pont route de VERBERIE et le parc du château. La section MOGIN en réserve au château tient la barricade de la route de PONT-Ste-MAXENCE à la sortie de VERBERIE.
Les groupes du 24e Régiment régional tiennent l’intérieur de VERBERIE. La liaison est établie vers midi avec les groupements MIDROUILLET et MANSUY.

Le Général BLIN, commandant les Etapes, confirme le front à tenir, mais ne peut renseigner sur le ravitaillement. Il part le soir avec son P.C. pour MELUN-VERBERIE, embouteillé par les troupes et convois de toutes armes qui refluent en désordre et par une foule de réfugiés.

À 14H00, le pont est bombardé sans résultat par l’aviation. La section DEMEY n’a pas de pertes, mais elles sont importantes dans les unités en repli. Des barricades de paille sont préparées au Nord de l’Oise. Le feu y sera mis lorsque les blindés ennemis arriveront. Le pont ne devra être détruit que sur ordre du Commandant BEL et le Lieutenant BAISSE reste sur place pour le faire exécuter.

À 17H00 le Commandant de la 7e Division d’infanterie coloniale prend le commandement du secteur et confirme qu’il faut conserver les ponts. Il précise qu’il peut relever le 10 Juin le Bataillon et le G.R.C.A.
À 13H00, les unités tenant le pont route et les châteaux de VERBERIE et St CORNEIL sont attaquées. Les automitrailleuses essayent de franchir le pont. Le reflux des troupes et des civils a heureusement cessé et la défense peut agir vigoureusement malgré les tirs de 37 qui balayent le pont. Nos mortiers agissent efficacement en avant de la barricade de PORT SALUT. Le combat est très meurtrier à la section DEMEY qui résiste vigoureusement. Le S/Lieutenant DEMEY est frappé mortellement et sa section à peu près anéantie. Les blindés adverses, nombreux qui longent l’Oise, mitraillant ses défenseurs, ne sont plus arrêtés que par les barricades de paille qui flambent en avant du pont
À 21H30 l’ordre est donné de faire sauter le pont. A 22H30 le combat se calme, l’ennemi ayant subi un échec très net.

Le 10 Juin à 1H30 le Commandant du G.R.C.A. 25 prend le commandement du sous-secteur et ajoute ses effectifs à ceux du groupement. Une patrouille, envoyée en barque sur la rive Nord, trouve 3 blindés incendiés à la barricade de paille en avant du pont. Les cadavres allemands les plus proches sont fouillés et leurs papiers transmis à 1’Etat-Major de la 7e D.I.C.

Le reflux des éléments armés a continué par le pont du chemin de fer que bat l’artillerie adverse. L’ennemi attaquant en force, le Commandant du 7e Régiment colonial le fait sauter à 11H00.

À 12H30 des infiltrations ennemies sont signalées à Roberval. Le Lieutenant de VILLERS y est envoyé avec deux groupes de combat.

À 14H00, le commandant du GRCA demande d’envoyer une section contre-attaquer à Roberval. Le sergent PONT, avec des éléments du PC et le 3e groupe de la section de VILLERS reçoit cette mission. Le Lieutenant de VILLERS a atteint Roberval tenu par environ 200 ennemis qui, devant le mouvement de la section, ont reflué vers les bois, mais reprennent bientôt leur progression obligeant la section de VILLERS à se replier, ayant perdu le tiers de son effectif. La section PONT est arrêtée et rejetée également.

À 17H00, le combat reprend vigoureusement sur tout le front, l’ennemi bombarde sans arrêt Verberie et tous les points d’appuis tenus. La progression ennemie continue surtout sur les Ajeux tenus par les Coloniaux et à l’ouest de Verberie ou combat le GRCA.
Divers ordres reçus au cours de la soirée sont contradictoires, les uns prescrivent le repli de certains éléments, les autres l’envoi de renforts d’unités coloniales.

Le Bataillon n’ayant reçu aucun ordre précis, continue à tenir Verberie. Dans la soirée le groupe BLANCHARD, du GRCA, est obligé de se replier sur le château de Corneil. La pression sur l’ouest de Verberie continue. Aucun des renforts coloniaux annoncé n’est arrivé. Des renseignements sont reçus de la 1ère Cie qui tient solidement Sainte Maxence et n’a que de faibles pertes. Cette compagnie a reçu l’ordre de se replier à minuit et de rejoindre son bataillon derrière la Nonette. Le Capitaine demande des instructions. Ordre lui est transmis d’attendre le Chef de Bataillon et son Groupement au champ de tir d’Hermenonville, d’en aviser la 2e Cie et de se replier avec celle-ci si me Groupement BEL ne l’a pas rejoint dans la journée du 11 juin.

À 20H30, 2 chars R35, sur 5 annoncés, arrivent et nettoient la ferme ouest de Verberie. Un 3e char arrive à 21H15 et vérifie que la progression ennemie s’est arrêtée entre la station et Verberie. L’action des trois chars a arrêté l’attaque ennemie à l’ouest de Verberie. Les deux autres chars ont été capturés par l’ennemi qui s’en servira le lendemain pour attaquer la Briqueterie et s’emparer traîtreusement du PC du Bataillon.

Extrait de l’historique dactylographié du 94e RI 

© Marc Pilot – Picardie 1939 – 1945 – mai 2012

109e RI (47e D.I.)- Crapeaumesnil

Combat de Crapeaumesnil

109e RI

 

RI 109

Après une installation que la situation rend progressive et laborieuse, le combat de Crapeaumesnil se déroule sur grand front, sans obstacle devant la ligne principale, contre une infanterie mordante, appuyée par une artillerie et une avia­tion puissantes et accompagnée d’engins blindés. Il se termine par une rupture du contact ordonnée par le commandement.
L’action est caractérisée par un succès de l’en­nemi au centre du dispositif et par l’échec des violentes poussées qu’il exerce en vue d’élargir cette brèche créée dans un dispositif peu dense. Le courage des défenseurs lui en impose. Malgré la supériorité incontestable des moyens mis en œuvre par les Allemands, le régiment tient, puis il réussit son décrochage, quoique les conditions n’en soient pas favorables.

 

l’installation (5-6 juin)

 

1° /  Journée du 5

Le 5, à 6 h. 30, un officier de l’État-major de la 47e division apporte au colonel l’ordre verbal d’installer son régiment sur la ligne Beuvraignes — bois de Crapeaumesnil, de s’y installer et d’y résister sans esprit de recul. Le front à tenir est limité à l’ouest par le carrefour central de Beuvraignes; à l’est, la liaison doit être recherchée avec la 7e D.I.C. dans le bois d’Avricourt. L’ordre est immédiatement donné aux éléments du régiment de se rassembler :

  • le Ier bataillon à Beuvraignes ;
  • le 2e bataillon à Crapeaumesnil — bois des Loges ;
  • le 3e bataillon dans le bois de Crapeaumesnil ;
  • la C.D.C. et la C.R.E. à Fresnières où sera le P.C.R.I.;
  • les T.C.2 et les T.R. à Canny-sur-Matz.

A 7 heures, le commandement prescrit d’en­voyer à Cuvilly, en bouchon antichars, une com­pagnie de F. V. et un canon de 25. Le Ier bataillon désignera cette compagnie, le canon de 25 sera prélevé sur la C.R.E.

Jusqu’alors, aucun renseignement sur la situa­tion générale. Une action importante se déroule cependant entre la Somme et l’Avre car, au nord de Roye, les avions ennemis, totalement maîtres de l’air, bombardent en piqué la région qui avait fait l’objet de la reconnaissance de la veille. A Laucourt, le fracas sourd des explosions de bombes fait trembler les habitations et le sol lui-même.

Pendant que des motocyclistes porteurs de l’ordre filent vers les P.C. des bataillons déjà alertés par téléphone, la reconnaissance du terrain est entreprise. Sur le front de 7.500 mètres que le régiment doit défendre sans esprit de recul, elle permet de discerner trois zones d’importance tactique différente.

La plus importante englobe Crapeaumesnil, la cote 101, le bois des Loges et le bois rectangulaire situé à 500 mètres au nord de Fresnières. Là passent les deux principales pénétrantes du sous-secteur : la route Roye — Lassigny et le chemin qui, de Roiglise, rejoint la précédente à Fresnières par Verpillières et Amy.

Contre l’infanterie, le bois des Loges et le bois rectangulaire constituent une défense sérieuse de la route de Lassigny. La cote 101 est un bon observatoire; elle donne des vues jusqu’au delà de l’Avre, sur presque toute la largeur du sous-secteur. Plus limitées en largeur par 101, celles qu’offre la moitié est du bois rectangulaire sont également profondes. Ce bois et le bois de Cra­peaumesnil commandent le chemin Amy — Fres­nières qui est lui-même bordé de boqueteaux; la partie nord-ouest du bois de Crapeaumesnil pré­sente des vues analogues à celles du bois rectan­gulaire. Malheureusement, les blés sont déjà hauts de 60 à 70 centimètres; ils gêneront considérable­ment le placement ‘des armes à trajectoire tendue sur toute l’étendue de la ligne principale.

Cette zone, dont la conservation est essentielle, est vulnérable aux engins blindés, parce que l’occupation de Crapeaumesnil s’impose afin de couvrir l’observatoire de loi et de relier le centre du sous-secteur à Beuvraignes où s’effectue la liaison avec le 44e R.I. Il existe un terrain sans obstacle sérieux entre Beuvraignes et les boque­teaux est de 101; Crapeaumesnil s’étend amenuisé, perpendiculairement au front et ses maisons sont séparées par des jardins aux faibles enclos de briques. De ce front partent deux couloirs d’in­filtration. Le plus important s’insère, large de 500 mètres, dans la trouée du Buvier, entre le bois des Loges et le bois rectangulaire; l’autre, plus excentrique, contourne le bois des Loges par le hameau du même nom et mène à Canny-sur-Matz. Plus aisément défendable est le couloir qui s’étend entre le bois rectangulaire et le bois de Crapeaumesnil en raison des nombreux boqueteaux qui l’accidentent.

De part et d’autre de la partie centrale s’éten­dent des zones qui la flanquent efficacement. A l’ouest, Beuvraignes est une agglomération aux maisons serrées et disposée dans le sens du front; avec le cimetière national et la cote 97, elle com­mande le couloir des Loges à son extrémité nord et offre de beaux champs de tir vers le nord de Crapeaumesnil. A l’est, le bois de Crapeaumesnil constitue un obstacle aux chars sur toute son étendue et, de sa corne nord-ouest, il est possible de flanquer les boqueteaux qui s’élèvent sur les pentes est de la cote 101.

L’idée s’impose donc de centrer la défense entre les deux pénétrantes incluses indiquées plus haut et de la flanquer par l’occupation de Beuvraignes, le cimetière national et 97 d’une part, la partie nord-ouest du bois de Crapeaumesnil d’autre part. Le tracé de la ligne principale sera jalonné par les obstacles antichars : Beuvraignes, le cimetière national, les boqueteaux est de 101, le bois de Crapeaumesnil ; le village de Crapeaumesnil sera occupé pour les motifs précédemment indiqués. La limite arrière de la position passera par 97, les lisières nord du bois des Loges et du bois rectan­gulaire aux taillis épais, rejetons des arbres abattus au cours des combats livrés sur ce même terrain pendant la guerre 1914-1918, la ferme Haussu ; elle sera occupée surtout par des armes lourdes aux endroits qui offrent des vues étendues.

L’installation dans les couverts assurera la D.C.A. passive, la seule efficace en raison de l’ab­sence de moyens actifs spécialisés.

Cette reconnaissance a été faite sans incident, quoique l’action de l’aviation ennemie déborde l’Avre depuis huit heures et inquiète les unités du régiment qui sont en marche vers leurs premières destinations respectives.

Le Ier bataillon et la C.R. E. sont survolés par des avions de reconnaissance allemands qui les contraignent fréquemment à utiliser les camoufla­ges naturels de l’itinéraire et à mettre les F.M. en action. Ils arrivent sans pertes à Beuvraignes d’où la 1re compagnie et une pièce de 25 de la C.R.E. continuent leur marche en direction de Cuvilly, conformément à l’ordre reçu à 7 heures.

Le 3e bataillon quitte Roye à 9 heures, sous un violent bombardement d’avions agissant en piqué. Il doit traverser le terrain dénudé qui s’étend au sud-est de Roye ; il utilise donc trois des chemins de terre qui conduisent vers le bois de Crapeaumesnil, survolé par l’aviation adverse qui le bom­barde à plusieurs reprises sans lui occasionner de pertes.

Au 2e bataillon dont les cantonnements sont alertés dès 3 heures par le bombardement de Roye, les troupes de Saint-Mard partent à 7 h. 30, celles de Villers (5e et 7e) à 8 h. 30. Ces dernières doivent passer par Roye et la route nationale, car les chemins menant à Saint-Mard sont barrés par des obstacles antichars. Elles subissent de ce fait un sérieux retard qu’accentuent encore les attaques d’aviation obligeant la colonne à s’arrê­ter fréquemment dans les fossés de la route et à tirer de toutes ses armes automatiques.

Le détachement de Laucourt part à 7 h. 30. Ses lourdes voitures empruntent la route nationale et atteindront Canny sans pertes, la chasse amie ayant momentanément dégagé le ciel entre Laucourt et Tilloloy. Elles sont suivies des unités et du T.C. du 2e bataillon qui cantonnaient à Saint-Mard.

Moins heureuse est la colonne du groupe d’ar­tillerie désigné comme appui du régiment. Entre Popincourt et Dancourt, puis entre Beuvraignes et le Buvier, elle est durement éprouvée par un bombardement aérien qui lui tue des hommes et des chevaux et lui démolit plusieurs caissons.

A Fresnières où le commandant Barthe installe le P.C. du régiment on est, au moment où se termine la reconnaissance, sans renseignements sur la situation. Elle exige certainement une ins­tallation rapide. Des ordres sont donc préparés, qui tendent à réaliser le dispositif suivant :

—  II/109, renforcé du groupe de 81 de la C.R.E. entre le chemin des Loges exclus et le chemin
Amy — Fresnières inclus. Tiendra essentiellement la partie nord de Crapeaumesnil, les boqueteaux nord et est de loi et les parties nord-est des bois rectangulaire et des Loges. Flanquera 101 du bois des Loges. Se reliera au III/109 avec une section F.V. installée au coude 51-68, P.C. Fresnières;

  • I/109 (moins Ire compagnie) entre le car­refour  central  de  Beuvraignes   (liaison  avec  le 44eI.) et le cimetière national inclus. Tenir essentiellement Beuvraignes et le cimetière. Flanquer le II/109 nord de Crapeaumesnil. P.C. Beuvraignes.
  • III/I09. Tenir essentiellement   le   saillant nord-ouest du bois de Crapeaumesnil et la ferme
    Rechercher la liaison avec la 7e D.I.C. jusqu’à la ferme Capron. Flanquement en direction de la tête du ravin est de Crapeaumesnil. P.C. ferme Haussu.
  • C. B. (coordonnée par le commandant de la C.R.E.). Réaliser un barrage continu sur la
    ligne briqueterie  nord  de Beuvraignes,  chemin Beuvraignes — Amy, carrefour 53-73, saillant ouest du bois d’Avricourt et plus particulièrement dense sur   les   axes   Roye — Crapeaumesnil   et   Amy — Fresnières. Deuxième barrage au nord du Buvier et de Fresnières.
  • Observation : Observatoire R.I. à la cote 101. Signaler densité et composition des troupes ennemies sur les axes Roye — Crapeaumesnil et Verpillères — Fresnières.

Le commandant du régiment et le commandant Barthe se préparaient à aller donner verbalement ces ordres lorsque, à 10 h. 30, le commandant de l’I.D. arriva à Fresnières, informant le comman­dant du régiment d’une attaque allemande déclenchée à l’aube dans la poche de Péronne, appuyée par 800 chars. A 9 heures, les blindés ennemis avaient atteint les positions d’artillerie des divi­sions en secteur.

Ces renseignements sont troublants Quelle est la situation sur l’Avre et en particulier aux pas­sages de Roye et de Roiglise, qui donnent accès dans le sous-secteur confié au 109e R.I ? Les bataillons et surtout la C.R.E. sont encore en route et le danger de voir surgir des engins moto­risés est peut-être imminent. Un seul moyen immé­diat de D.C.B. : l’artillerie, dont les batteries sont arrivées depuis trente minutes.

L’ordre est aussitôt donné au commandant du groupe d’assurer des barrages antichars dans la trouée entre le bois des Loges et le bois rectangulaire et entre ce bois et le bois de Crapeaumesnil. Il n’est pas possible de pousser le barrage plus au nord en raison du désarroi que les avions ennemis ont jeté dans la colonne d’artillerie. Une pièce de 75 est cependant portée à .la lisière nord du bois de Crapeaumesnil, à la disposition du commandant Jacquot, avec mission de battre le chemin d’Amy et ses abords, la région au nord d’Amy étant à ce moment bombardée par l’aviation adverse.

A toute allure, le colonel et le commandant Barthe vont mettre les chefs de bataillon au courant de leur mission. Le premier arrive à Beuvraignes vers 11 heures, au moment où le Ier ba­taillon pénètre dans la localité; les reconnaissances sont immédiatement entreprises.

A Crapeaumesnil, le commandant Boix est avec sa 6e compagnie; il attend impatiemment ses 5e et 7e qu’il a vues, il y a un instant, à hauteur de Laucourt et dont il n’espère pas l’arrivée avant midi. Il va installer immédiatement sa 6e en « bou­chon » à Crapeaumesnil et préparer l’occupation de la cote 101.

Le commandant Barthe trouve le 3e bataillon se regroupant dans le bois de Crapeaumesnil. Avec la pièce de 75, une section d’infanterie s’installe à la bifurcation du chemin de Crapeaumesnil, gardant la direction d’Amy en attendant que le 2e bataillon prenne cette mission à son compte.

Mais de nouveaux renseignements parviennent vers midi au P.C.R.I. qui provoquent une nou­velle modification aux ordres déjà donnés au 2e bataillon. Des patrouilles envoyées par le 3e bataillon à la ferme Capron n’ont pas aperçu d’éléments de la 7e D.I.C. et elles signalent une violente fusillade en direction d’Avricourt. Afin d’éclaircir la situation de ce côté, la section d’éclaireurs motocyclistes file rechercher la liaison avec les voisins par Lassigny et Candor. Elle s’installera sur le chemin Avricourt — Balny, à la lisière nord du bois d’Avricourt, jusqu’à l’arrivée des éléments amis; si l’ennemi s’y présente, elle se repliera par le chemin de la ferme Haussu en renseignant sur son avance. Le 3e bataillon pousse à la ferme Capron une section F.V. qui gardera la coulée située en bordure de la ferme et aboutissant à Balny.

A 12 h. 30, la direction qui apparaît la plus dangereuse est celle de l’Est. Les bruits du combat en direction d’Avricourt sont perçus de Fresnières et la section d’éclaireurs annonce qu’elle a vu des groupes de la 7e D.I.C. à Lassigny, mais qu’il s’agit là d’éléments avancés. Fort heureusement, les renseignements sont plus rassurants au nord où la 29e D.I. se bat encore sur la rive droite de l’Avre et tient Roye. L’ordre est donc donné au commandant Boix :

  • de réaliser, du bois des Loges, non seulement la défense de la trouée du Buvier, mais encore une protection par le feu en direction de l’arbre de Canny;
  • d’envoyer une compagnie en réserve de régi­ment dans le bois à 500 mètres sud-est de Fresnières. Cette unité sera prête à s’opposer à des infiltrations en provenance de la Potière et de Balny ou à renforcer son bataillon.

La 7e compagnie assure la défense du bois des Loges et c’est la 5e qui est placée en réserve de régiment.

Enfin, Fresnières est mis en état de défense par la compagnie de commandement sous les ordres du capitaine Chaussy. Le commandant Jacquot agit de même à la ferme Haussu avec sa section de commandement; le gros de son bataillon reste orienté face au nord.

A 13 h. 30 l’observatoire de 101 signale l’ab­sence de tout mouvement au sud de l’Avre et l’amoindrissement du nombre des avions opérant au nord du cours d’eau. De son côté, la section d’éclaireurs rend compte qu’elle est entrée en liaison avec d’autres groupes de la 7e D.I.C. à Lagny, mais que ce sont encore des éléments avancés. Le lieutenant Facq part alors en liaison auprès du commandant du régiment le plus proche; il revient à 14 heures en annonçant le prochain mouvement de nos voisins vers le nord. Mais aucun renseignement n’a pu être obtenu sur la situation au nord du bois d’Avricourt d’où des bruits de combat parviennent toujours.

Un ordre reçu à 14 h. 30 démontre que la situa­tion est en pleine évolution au nord et non dans un sens favorable. En effet le 109e doit porter de toute urgence un détachement composé d’une demi-compagnie, une section de mitrailleuses et un canon de 25 à Roiglise où il formera « bouchon » ; aucun éclaircissement n’est donné… Ces effectifs ne peuvent être prélevés que sur le 3e bataillon, malgré la menace qui plane sur le flanc droit du régiment.

Grâce à l’esprit de camaraderie dont font preuve les officiers du P.A.D. 29 qui stationne aux envi­rons de la ferme Haussu, trois camions de cette unité transportent le groupement en deux voyages qui coïncident avec une accalmie dans l’activité de l’aviation allemande.

L’installation est terminée à 19 heures et le lieutenant Guépin, commandant la 9e compagnie et chargé de la défense de Roiglise, rend compte que l’on se bat à une dizaine de kilomètres au nord de l’Avre où de sérieuses infiltrations ennemies se seraient produites entre des points d’appui qui tiennent encore. En outre, une lutte violente semble se livrer vers le sud-est…

Ces divers renseignements sont confirmés vers 20 heures. Quelques chars amis arrivent à Fresnières ; leurs équipages sont chargés de préparer l’entrée en action d’une division blindée en vue de dégager les points d’appui encerclés entre Somme et Avre. A la même heure, le sergent-chef Paris, commandant la section d’éclaireurs motocyclistes, rend compte, de la lisière nord du bois d’Avricourt qu’il a atteinte, que des éléments amis se replient au sud d’Avricourt et qu’un combat semble engagé à quelques kilomètres au nord-est du village. Aucun élément des voisins n’est arrivé à sa hauteur.

Au soir du 5 juin, le 109e est donc orienté face au nord et couvert de ses propres moyens à l’est. Son Ier bataillon a réalisé intégralement le dispo­sitif prévu; il a la 2e compagnie à Beuvraignes, la 3e au cimetière national et à 97. Le 3e bataillon a sa 10e compagnie au saillant nord-ouest du bois de Crapeaumesnil, la 11e vers la ferme Sébastopol; les deux sections qui restent de la 9e compagnie sont l’une à la ferme Capron, l’autre à la ferme Haussu. La pénétrante de Roye est barrée par la 6e compagnie à Crapeaumesnil et par la 7e au bois des Loges (nous savons Roye encore tenu par des éléments de la 29e D.I.). Celle d’Amy est défen­due par le 3e bataillon à Roiglise et au carrefour du chemin de Crapeaumesnil.

La couverture est obtenue par les missions don­nées aux 5e et 7e compagnies; la section d’éclaireurs est au sud d’Avricourt.

Le capitaine Habert a tendu un barrage anti­chars continu devant la ligne principale, avec maximum de densité entre le cimetière de Cra­peaumesnil et le bois du même nom; sur ce front de 1.800 mètres, quatre pièces de 25 sur les sept que possède le régiment sont installées. Deux canons de 37 battent la trouée du Buvier, un est à la sortie nord de Fresnières.

L’artillerie a deux batteries dans les couverts du bois des Loges et du bois 500 mètres est de Fresnières; la troisième est dans les vergers nord-est de Fresnières. Toutes peuvent agir en D.C.B. dans les coulées du Buvier et d’Amy. Les tirs d’arrêt prévus sont indiqués au croquis I. Le groupe devra, en outre, retarder l’ennemi au plus loin avec maximum de feux sur les deux axes de péné­tration.

La compagnie de commandement a organisé Fresnières et ses abords.

Dans la nuit, une section de la B.D.A.C. est affectée au sous-secteur. Elle est installée vers le cimetière de Fresnières d’où elle peut agir soit dans la trouée du Buvier, soit dans celle du chemin d’Amy.

Les travaux de terrassement, entrepris avec ardeur, sont très avancés, malgré les nombreux survols de l’aviation allemande qui contraignent la troupe à lâcher fréquemment l’outil pour l’arme automatique.

Le 6, vers 3 heures, la lre compagnie rejoint le régiment. Elle s’installe dans la partie sud du bois des Loges, en réserve de régiment. Mais; à 5 heures, l’ordre arrive de la réexpédier à Cuvilly.

 

2° / Journée du 6 juin

Durant toute la nuit, c’est un défilé de chars vers Roye et Amy et la journée du 6 s’ouvre en l’espoir d’une heureuse issue de leur action.

Pas de nouvelles jusqu’à 12 heures. Cependant, de la cote l01, il apparaît bien que la lutte est sévère au delà de Roye. Toujours maîtresse incon­testée de l’air, l’aviation ennemie, très nombreuse, attaque en piqué dans tout l’horizon, sous un ciel d’une pureté absolue. Au sol, des flammes, des fumées cachent les villages.

Une reconnaissance d’officier est alors poussée jusqu’à Champien, où se trouve le Q.G. de la 29e D.I. Les renseignements rapportés laissent prévoir l’échec de nos chars et la fin de la résis­tance amie au nord de l’Avre.

La direction du nord redevient la plus mena­çante et l’hypothèque mise sur la 7e compagnie est levée à 13 heures; le commandant Boix l’uti­lisera tout entière face au nord, dans les condi­tions fixées par l’ordre initial. A la même heure, une nouvelle liaison avec les voisins de droite permet de constater la présence d’éléments de la 7e D.I.C. à Balny et à Candor. Quoique les ordres reçus par eux laissent entendre qu’ils ne pousse­ront pas davantage vers le nord, la 5e compagnie est remise aux ordres de son chef de bataillon; elle devra s’installer immédiatement dans la partie nord-est du bois rectangulaire et défendre les boqueteaux est de 101, dont celui du coude 51-68. Enfin, la section qui est installée au carrefour de Crapeaumesnil reçoit une mission de surveillance seulement, en raison de sa situation par trop en flèche; la pièce de 75 viendra à 51-68 dès la tombée de la nuit.

Rappelée, la section d’éclaireurs motocyclistes rejoint Fresnières sans avoir aperçu l’ennemi, mais elle a eu le spectacle d’un repli hâtif des éléments qui se battaient au nord et au nord-est d’Avricourt.

Il en est de même devant le front du sous-sec­teur à partir de 15 heures. Les routes de Roye et de Roiglise sont sillonnées de groupes, les uns en ordre, d’autres épars et non encadrés. Roye est en flammes et les avions ennemis s’y acharnent toujours; il en est de même à Roiglise. A 19 h 30, la chute de cette localité est annoncée par certains de ses défenseurs, qui ont réussi à échapper aux Allemands après leur capture.

Le détachement Guépin avait une mission redoutable. Selon les ordres reçus du commande­ment, il devait barrer les routes de Roye et de Champien aboutissant à Roiglise et, pour cela, pousser son canon de 25 jusqu’au carrefour central du village et non le laisser au sud de l’Avre dont le passage était défendable dans des conditions infiniment meilleures. Alors que les rives maréca­geuses de la rivière forment un obstacle absolu aux chars, Roiglise est composé presque unique­ment de maisons aux frêles murs de brique, sépa­rées par de nombreux jardins ou vergers. Le terrain est un véritable « charodrome » au nord, à l’ouest et à l’est.

Le lieutenant Guépin installe donc la pièce de 25 au carrefour et forme deux groupements tem­poraires avec la section du sous-lieutenant Jarrot ; l’un, composé d’un groupe de combat et d’un groupe de mitrailleuses, barre la sortie nord de Roiglise sur le chemin de Champien, sous le com­mandement du sous-lieutenant chef de section; l’autre, de composition identique, est placé sous les ordres de l’adjudant Verry, commandant la section de mitrailleuses, à la sortie vers Roye, La section du sergent-chef Mazoyer (2 groupes) a le groupe Justaud sur la route de Noyon et l’autre au pont. Un groupe de la section Jarrot assure la sécurité de la pièce de 25.

Le 6, vers 13 heures, des avions allemands bom­bardent, non loin du pont de l’Avre, une colonne de chenillettes chargées du ravitaillement en essence des chars amis opérant en avant de Champien. Le sergent-chef Mazoyer a une jambe presque arrachée par des éclats de bombe. Avec deux de ses hommes blessés en même temps que lui, il est évacué. Mais avant le départ de la voiture sanitaire, ce sous-officier, qui devait mourir le lendemain, demande si les hommes blessés ont pu être évacués et si l’essence parviendra aux chars. Premier acte d’abnégation dont les combats qui vont suivre offriront d’autres exemples.

A 16 h. 30, le lieutenant Guépin est vers le groupe nord du village car, depuis une heure, l’ar­tillerie ennemie bombarde la crête en avant, d’où l’on entend tirer des armes automatiques. Bientôt, les chars ennemis atteignent les lisières; deux ou trois d’entre eux les contournent par l’ouest, tirant à obus et à balles traceuses dans les hangars bondés de paille et sur les maisons. Celle qu’occupé le groupe Jarrot est incendiée.

Revenu aussitôt au canon de 25, Guépin désigne aux servants deux blindés embossés à l’ouest du bosquet clairsemé, mais qui disparaissent avant que les servants aient eu le temps de viser et de tirer. Peu de temps après, la pièce était détruite à revers par les chars et le lieutenant Guépin grièvement blessé.

Le groupement Verry, les groupes Chevallier et Justaud sont submergés sous une trombe de blindés qui ont réussi à s’infiltrer dans les jardins.

Ainsi finit le « bouchon » de Roiglise dont certains défenseurs, et parmi eux le sous-lieutenant Jarrot, pourront rejoindre leur bataillon ainsi que nous l’avons dit plus haut. Ils seront réincorporés dans les deux sections de leur compagnie.

Pendant la nuit, une inspection du commandant du régiment vers le bois rectangulaire et la section aux avant-postes lui font constater que ses ordres ont été incomplètement exécutés. La 6e compagnie s’est étendue depuis Crapeaumesnil jusqu’aux boqueteaux est de 101, sur un front de 1.400 mètres environ; la 5e n’a pas repris à son compte la défense de ces espaces boisés situés devant le bois rectangulaire. L’attention du commandant du II/109 est attirée sur ce fait.

La section d’avant-postes est fort bien installée, mais la pièce de 75 est restée avec elle. L’aspirant qui la commande tient à se battre avec les fan­tassins. Retirer ce matériel serait d’un fâcheux effet sur le moral de la section d’infanterie. Le canon reste donc en place.

Bientôt, dans cette nuit lugubrement éclairée par les incendies qui embrasent les villages d’entre Somme et Avre, Verpillières et Amy, subitement bombardés dans la soirée, une rumeur descend vers le sud. Au milieu d’éléments d’infanterie et de véhicules de toutes sortes qui encombrent les chemins, quelques chars reviennent de leur opé­ration manquée.

Le 109e est prêt à accepter le combat.

 

Le combat

 

1°/  La journée du 7 juin

Vers 7 heures, cinq engins blindés apparaissent à 1.000 mètres de Crapeaumesnil, sur la route de Roye, dans le champ de tir d’une pièce de 25 ins­tallée au nord-est de l’église sous les ordres du sergent Bugeaud. Au premier obus, Bugeaud stoppe un des chars qu’il a laissé approcher à 800 mètres, puis il le met en flammes aux coups suivants; les autres blindés se retirent précipitamment. A la même heure, une patrouille de la 10e compagnie a reconnu Amy inoccupé.

A 9 heures, les observateurs signalent un ras­semblement important de chars, camions, infan­terie et cavalerie à 500 mètres de Roye, aux abords de la route de Crapeaumesnil. Peu de temps après, une concentration analogue est signalée à Verpillères et à Amy. Le groupe d’appui la canonne, mais sans résultat apparent. Par contre, il détruit vers 11 heures une batterie ennemie en position entre Roye et Amy.

C’est à ce moment, en effet, qu’un violent bom­bardement s’abat soudainement sur la cote 101, Crapeaumesnil et sur le carrefour 53-74. Sous sa protection, une trentaine de blindés débouchent de Verpillères et d’Amy en direction de Crapeaumesnil. Six d’entre eux sont détruits par la pièce de 75 placée avec la section en avant-postes qui se replie aussitôt après. Les engins ennemis s’arrêtent à l.000 mètres au nord du chemin de Beuvraignes — Amy, hors de portée des canons de 25. Violem­ment bombardé, ses lignes téléphoniques coupées, l’observateur d’artillerie est totalement neutra­lisé et le groupe d’appui ne bombarde pas cet objectif.

Pendant toute la matinée, l’action est ainsi localisée devant le front du 2e bataillon, unique­ment avec engins blindés et bombardement par artillerie et avions. L’air est sillonné par des vols incessants d’avions de reconnaissance.

Devant le Ier bataillon, rien n’est signalé. La première action ennemie sera le bombardement des lisières est de Beuvraignes vers midi.

Au 3e bataillon, la matinée est calme également jusqu’à midi. Le commandant Jacquot, accom­pagné du capitaine Legueu et du lieutenant Richard, en profite pour parcourir à cheval le tour de son dispositif. Mais, si l’aller se fait sans incident, le retour est mouvementé. Aux abords de la ferme Sébastopol, le petit groupe essuie des tirs lointains d’armes automatiques auxquels s’a­joutent quelques obus à son passage vers la partie nord-ouest de la lisière, tenue par la 10e compagnie. Cette promenade prend fin vers 12 heures, au moment où un bombardement d’aviation massif, mais inefficace, s’abat à l’intérieur du bois, loin des effectifs dilués qui en occupent la lisière.

La prise de contact ne tardera pas à animer toute l’étendue du sous-secteur.

A partir de 13 h. 30, des éléments d’infanterie apparaissent de part et d’autre de la route Roye — Crapeaumesnil, à 3.000 mètres environ. Ralentis par les tirs du groupe d’appui exécutés sur demande de l’infanterie, ils s’infiltrent dans les blés, en direction de Beuvraignes et de Crapeaumesnil, appuyés violemment par leur artillerie, puis mar­quent un temps d’arrêt dans l’angle mort formé par les pentes nord de la croupe de Beuvraignes. Deux bataillons ennemis sont ainsi déployés entre la limite ouest du sous-secteur et le chemin d’Amy — Fresnières.

Devant le 3e bataillon, ce sont des cavaliers qui, par Verpillères et Amy, réussissent à arriver à 1.500 mètres du bois de Crapeaumesnil et mettent pied à terre pendant que la partie nord-ouest du bois est violemment bombardée. Ils commencent immédiatement leur infiltration dans les cultures et parviennent vers 15 heures à 200 mètres du bois, devant son saillant nord-ouest. Le feu d’infanterie et d’artillerie des défenseurs les contraint alors au recul, certainement avec des pertes sévères, car les cris des blessés dominent de temps à autre le bruit du combat.

A 16 heures, la ferme Sébastopol est assaillie à son tour. Le sous-lieutenant Lucas est tué alors qu’il sert lui-même un fusil-mitrailleur dont le tireur vient d’être blessé. Bombardés, les bâti­ments sont incendiés et évacués par la section qui l’occupait; ses hommes s’installent à la lisière du bois et, devant leur résistance farouche, l’ennemi ne cherche pas à pousser plus avant. Les défen­seurs de la ferme Capron ne sont pas inquiétés.

A l’ouest, l’infanterie a repris sa progression et, vers 16 heures, elle arrive à 800 mètres de Beuvraignes qui est en butte à un tir très dense d’obus et de bombes. Les parties est et nord sont parti­culièrement visées et bientôt un coup malheureux fait sauter un train de munitions immobilisé à la gare depuis la veille; les hommes de la 2e com­pagnie seront ainsi pris jusqu’au soir entre les trajectoires des canons ennemis et le feu roulant des obus qui éclatent dans un vacarme continu à quelques pas d’eux.

Mais la résistance n’en est pas amoindrie pour autant. Les armes automatiques et les mortiers du capitaine Pouteau causent des ravages parmi les groupes ennemis qui s’arrêtent à 500 mètres du village et du cimetière national où la section de la 3e compagnie a résisté tout aussi vaillam­ment. De ce côté, un char s’est avancé à l’ouest de la route de Crapeaumesnil mais, pris à partie par un canon de 25, il s’est immédiatement replié hors de portée.

Au centre, le bombardement de Crapeaumesnil et de 101 redouble à 16 h. 30, par canon et par avion. Sa plus grande intensité coïncide avec le débarquement d’importants effectifs sur le chemin Crapeaumesnil — Amy; il y a là la valeur d’un bataillon. Malgré le tir neutralisant qui la coiffe, la section de mitrailleuses de l’adjudant Emile Martin, installée sur 101, ouvre le feu en débit rapide sur ce magnifique objectif, pendant que le groupe d’appui le bombarde. En quelques ins­tants, les troupes allemandes sont dispersées dans toutes les directions.

A ce moment, trois avions français apparaissent et mitraillent à terre. L’enthousiasme est tel que des hommes sortent de leurs tranchées et se préci­pitent en avant; ils réintègrent avec peine leurs emplacements de combat. D’ailleurs, l’action de nos aviateurs sera fugitive. Leur apparition a été saluée par une D.C.A. formidable dont les projectiles criblent le ciel en un clin d’œil. Le cœur gros, les fantassins voient deux appareils s’abattre en flammes…

D’une extrémité à l’autre du sous-secteur, il leur reste le plaisir d’avoir rendu extrêmement coûteuse la prise de contact de l’ennemi, dont les pertes doivent être sérieuses si l’on en juge d’après l’intensité de la circulation des brancardiers à l’arrière du champ de bataille.

Aucun mouvement n’est entrepris par l’assail­lant jusqu’à 19 heures, quoique son artillerie continue à bombarder sévèrement la partie du sous-secteur qui englobe Beuvraignes, Crapeaumesnil, 101 et le saillant nord-ouest du bois de Crapeau­mesnil. Il prépare une action de force sur la 6e com­pagnie, étirée à l’extrême ainsi que nous l’avons vu.

A 19 heures, la manœuvre allemande s’exerce en direction du boqueteau 600 mètres est de 101 avec une trentaine de chars. La pièce de 25, action­née par le sergent Nikola, en démolit cinq en un instant, mais est à son tour détruite par un des obus tirés par les blindés. Nikola est grièvement blessé ainsi que le caporal-chef Polner. Trouvant le passage libre, les chars, suivis bientôt de fan­tassins, chassent du boqueteau la section qui l’occupait et avancent en direction de 101, prenant ainsi à revers la section de Greef, celle de l’adju­dant Martin et la pièce de 25 où se trouve le lieu­tenant Chenel. Masqués par la crête, les défenseurs du bois rectangulaire ne peuvent intervenir.

Les groupes Bulin et Lauteres, du groupe franc Perceval, quittent alors leurs emplacements du sud de Crapeaumesnil et se portent à l’est de 101 pour protéger le flanc de la 6e compagnie, qui ne dispose plus que de deux F.-M. et d’un groupe de mitrailleuses sur ce mouvement de terrain depuis le repli de la section de droite et la destruction d’un F.M. de la section de Greef.

Les chars s’arrêtent avant d’atteindre 101, mais l’infanterie s’infiltre en rampant, fort bien appuyée par son artillerie. Le lieutenant Perceval et six hommes sur sept du groupe Bulin sont blessés. Aucun ne consent à être évacué et le septième sert le fusil-mitrailleur du groupe; sous ses rafales précises et pressées, l’ennemi est cloué sur place pendant plusieurs heures. Cependant, la défense de la 6e compagnie est ébranlée à un point tel qu’une attaque, d’ailleurs puissante, va en venir à bout.

A la tombée de la nuit, le bombardement redouble de violence et le lieutenant Brutel est bientôt dans l’impossibilité de communiquer avec l’arrière. Derrière ce déluge de feu, les Allemands se ruent en masse du nord et de l’est, accompagnés des blindés signalés précédemment. Ils chantent et sonnent dans leurs clairons nos sonneries du « Rassemblement » et du « Cessez le feu ». En tenue légère, ils progressent rapidement à la faveur de l’obscurité naissante.

La section du sous-lieutenant Rippert, qui occupe la sortie nord de Crapeaumesnil, est submergée et son chef blessé; l’ennemi s’en­gouffre dans le village, prenant à revers la section de mitrailleuses du sous-lieutenant Limay, qui est grièvement blessé, et le groupe Corade, du groupe franc, qui lui sert de soutien. Il arrive également au contact de la pièce de 25 où se tient le lieutenant Chenel, de la C.R.E. Ce magnifique officier, debout sur le parapet qui protège le canon, fait le coup de feu au mousque­ton et abat les ennemis les plus audacieux. Il tombe à son tour, frappé d’une balle à la tête.

Sur le plateau 101, la section de Greef est bous­culée et le P.C. de la 6e compagnie est bientôt assailli de toutes parts. Une dernière et splendide résistance déconcerte alors l’ennemi. Les lieute­nants Brutel, de Greff et Perceval, l’adjudant Emile Martin combattent avec les groupes Bulin et Lauteres. Sur les treize hommes du groupe franc Perceval, chargés de protéger le repli de ce qui reste de la 6e compagnie, sept sont déjà blessés, dont le lieutenant. Ce faible détachement va opérer sa propre retraite dans des conditions dignes de la Vieille Garde.

Il forme le carré autour du soldat Ringuet qui, trente minutes auparavant, a eu les deux pieds fracassés par un éclat d’obus et qui est porté par ses camarades moins blessés que lui. Les soldats Odot et Delunsch, debout, le F.M. sous le bras, exécutent à bout portant des tirs en fauchant; des rafales de chargeurs entiers répondent aux sommations de l’ennemi qui hurle : « Kapout, 2e bataillon ». Le franchissement de chaque haie, de chaque obstacle que Ringuet heurte de ses pieds ensanglantés demande un temps intermi­nable; chaque fois, Odot et Delunsch font face aux assaillants et abattent les plus audacieux.

Trompés par une résistance aussi acharnée, les Allemands s’arrêtent et le groupe franc peut alors gagner le bois des Loges où son troisième élément, le groupe Corade, est déjà arrivé. Encerclé lui aussi, il a réussi à assurer le repli d’un groupe de mitrailleuses du lieutenant Limay; grièvement blessé de deux balles au cou, le sergent Corade a été ramené par son caporal. Le soldat Ménard, blessé à la jambe et capturé par l’ennemi, a cepen­dant réussi à s’échapper et à rejoindre ses cama­rades.

La section Chalopet, installée au sud-ouest de Crapeaumesnil, a été entraînée dans le reflux de sa compagnie.

La perte de Crapeaumesnil et celle de 101 sont connues à 22 heures au P.C.R.I. Tout l’Etat-major du régiment se porte à la sortie sud-ouest de Fresnières pour rallier la 6e compagnie. Cette opération se fait aisément. Sans un mot, la cohue se reforme en troupe disciplinée, fait demi-tour et va s’établir à cheval sur la route de Crapeau­mesnil, entre le bois des Loges et le bois rectan­gulaire, à hauteur du Buvier. A la lueur de l’in­cendie de Crapeaumesnil, le front est de nouveau reconstitué dans le quartier du 2e bataillon. Le groupe franc Perceval entre à son tour dans la composition des éléments ainsi rameutés.

L’attaque allemande a été accompagnée et suivie d’actions aux aspects divers sur les autres parties du front.

A l’ouest, l’ennemi, nettement arrêté dans les cultures devant Beuvraignes, tente une infiltra­tion par la voie ferrée. Il est rapidement mis hors de combat par le feu de la section Bouchard. Sur cette partie du front, la nuit sera marquée par des tirs intermittents d’armes automatiques.

Il n’en est pas de même à l’est.

Dès la chute du bois occupé par la section de droite de la 6e compagnie, l’ennemi s’infiltre en direction du coude 51-68 par les haies et bouquets d’arbres; il est repoussé par la section de la 5e com­pagnie qui s’y trouve (sergent-chef Frantzwa). Il n’insistera pas durant toute la nuit. Son effort se portera plus à l’est.

Le repli de la 6e compagnie a découvert le flanc gauche de la 10e et, dès 20 heures, un débor­dement du. bois de Crapeaumesnil est esquissé, bientôt arrêté par le feu de la section Braun. La tentative est répétée au crépuscule sans plus de succès. Il en est de même des invites de l’ennemi à cesser la lutte : « Nous ne vous en voulons pas, rendez-vous ! »; des rafales sont les réponses à ces propos.

Cependant, le commandant Jacquot prend les mesures qui s’imposent pour pallier la menace qu’il sent s’affirmer sur son flanc gauche. Il or­donne d’abord une concentration des feux de ses quatre mortiers sur les rassemblements ennemis que le bruit décèle vers la bifurcation du chemin de Crapeaumesnil et décide d’exécuter, avec son groupe franc, un coup de main sur ce point.

L’opération a eu lieu, à 23 heures. Le groupe arrivait à proximité de son objectif quand, au moment de s’élancer en avant, deux chiens se pré­cipitèrent sur lui. Il fallut les tuer à coups de baïonnette et leurs hurlements donnèrent l’alerte aux Allemands qui ouvrirent le feu. Son coup manqué, le groupe revint à la ferme Haussu, non sans avoir abattu un guetteur avant de se retirer.

L’ennemi envoie à son tour, vers 4 heures, une reconnaissance qui est signalée par le guetteur du groupe Camp, de la 10e compagnie. Dans l’aube incertaine, le sous-officier interpelle ces inconnus qui lui répondent : « Français ! » mais avec un fort accent allemand. Un blessé, soutenu par un gradé, s’avance même dans sa direction. Ne se laissant pas abuser par cette manœuvre, le sergent Camp et son groupe alerté continuent à observer et se rendent enfin compte qu’une importante patrouille, commandée par un officier, cherche à les encercler. Se sentant décelé, l’officier tire un coup de revolver sur Camp qui abat son adversaire au fusil; simul­tanément, le fusil-mitrailleur du groupe ouvre le feu, ainsi qu’une mitrailleuse voisine. La patrouille allemande se retire en désordre, abandonnant de nombreux cadavres sur le terrain et un sous-officier et deux hommes qui sont faits prisonniers.

La soirée et la nuit sont plus calmes devant la 11e compagnie, où la ferme Sébastopol flambe. Un groupe réussit à y pénétrer et en ramener le corps du sous-lieutenant Lucas.

La section Maranger n’a pas été inquiétée à la ferme Capron.

A la lisière nord du bois des Loges, dont l’ennemi n’a pas encore pris le contact, le bombardement est la seule manifestation à enregistrer. Elle est malheureusement opérante, car elle jette le désarroi parmi la section du lieutenant Chatot, qui est tué d’un éclat d’obus ainsi que deux fusiliers-tireurs. Le capitaine Lemaître rétablit son dispo­sitif dans la nuit; en particulier, il organise une nouvelle défense sur le layon central du bois.

Ainsi, à l’aube du 8, les piliers de la poche créée par l’ennemi tiennent toujours et la résistance qui en anime les défenseurs semble durable. Mais le Ier bataillon est maintenant très en flèche et les couverts qui bordent le chemin d’Amy, peu ou mal battus par la 5e compagnie, offrent à nos adversaires des cheminements pour déborder le bois de Crapeaumesnil. Par ailleurs, la 7e compagnie est sans liaison avec le bataillon Chauvelot et elle n’a aucune vue sur l’espace qui s’étend à droite de celui-ci. La protection des flancs intérieurs des I et III/109 est donc à envisager.

La situation au centre suscite des appréhensions encore plus vives. Que vaut le regroupement de la 6e compagnie exécuté en pleine nuit, immédiate­ment après un échec? Quel est l’effectif récupéré? Comment le commandement est-il organisé sur cette nouvelle ligne située en terrain nu et dominée à moyenne distance par le mamelon loi? Fidèle à sa tactique d’exploitation brutale de toute brèche qu’il a créée, il est très probable que l’en­nemi tentera très tôt de pousser en direction de Lassigny ou de Roye-sur-Matz.

Pour obvier à cette menace, la compagnie de commandement, personnel du P.C.R. I. compris, est installée à l’ouest de Fresnières tout en gardant le village; la section de mitrailleuses du lieutenant Bridon est avec elle. La 7e compagnie placera un groupe de mitrailleuses en flanquement en direc­tion de la corne sud-est du bois rectangulaire. Le groupe d’appui, encore très combatif malgré les nombreux bombardements dont il a été l’objet, reçoit comme mission de première urgence la défense antichars dans les deux trouées de Crapeaumesnil et d’Amy.

Enfin, le retour de la 1re compagnie est demandé au général commandant la division. Il est accordé : la compagnie Simonpieri rejoindra le régiment aux premières heures du 8 juin.

 

2° / Journée du 8 juin

 Dès l’aube, le bombardement de la partie nord-ouest du bois de Crapeaumesnil atteint une intensité impressionnante, surtout au saillant tenu par la 3e section de la 10e compagnie. Des infiltra­tions y sont bientôt signalées, considérablement gênantes parce que l’ennemi a installé des mitrail­lettes sur quelques layons; elles sont rapidement enlevées par une contre-attaque menée par le lieutenant Lot à la tête d’une dizaine d’hommes, et une accalmie se produit dans l’action de l’infan­terie allemande.

Cependant, le bombardement continue toujours aussi sévère sur cette partie du sous-secteur et, bientôt les pertes de la 10e compagnie deviennent inquiétantes; par contre, le reste du front n’est pas sérieusement assailli. La 1re compagnie, arrivée à Fresnières à 7 heures, est donc installée dans le boqueteau est du village, d’où elle prolon­gera vers l’arrière l’action de la 10e.

A 9 heures, l’ennemi pousse en direction des boqueteaux sud de 51-68 à la faveur des couverts et du tir de ses mortiers d’infanterie. La section de Mollans, de la 1re compagnie, part alors en renfort de la section de la 5e installée au coude même; le lieutenant de Mollans est blessé, mais ses hommes réussissent à contenir l’avance alle­mande sur ce point.

Vers le même moment, la ioe ne présente plus une densité de feux suffisante pour tenir face au nord tout en assurant la protection rapprochée de son flanc gauche. Le commandant Jacquot met à la disposition du lieutenant Lot ce qui lui reste de la 9e compagnie : le mortier de 60, la section du sous-lieutenant Gaurier à peu près complète et celle du sous-lieutenant Jarreau réduite à un groupe de combat. Ce renfort est réparti sur les deux faces de la compagnie. Le groupement nord, commandé par le sous-lieutenant Gaurier, parvient entre les 1re et 4e sections au moment où la lisière est l’objectif de tirs violents d’artillerie et d’infanterie. Son chef est tué pendant qu’il exécute sa reconnaissance; ses hommes s’instal­lent cependant et mettent en fuite quelques petits groupes qui avaient pu s’infiltrer entre les sections Texier et Delpeu.

L’ennemi élargit en effet son action vers|l’Est et la 11e compagnie est, vers 9 h. 30, violemment bombardée à son tour par artillerie et mortiers d’infanterie pendant que des infiltrations se pro­duisent dans le grand vide qui sépare sa droite de la ferme Capron, celle-ci demeurant toutefois en dehors de l’action. Malgré les pertes (20 % de l’effectif en deux heures), la 11e tient grâce à l’énergie du capitaine Denis, du sous-lieutenant Arnoud et de l’aspirant de Saint-Phalle; le bois est purgé des groupes ennemis qui avaient réussi à y pénétrer.

A 10 h. 30, la situation est rétablie sur tout le front du 3e bataillon et vers le chemin d’Amy. L’ennemi va orienter son effort sur Beuvraignes, l’autre bastion qui borde la brèche de Crapeaumesnil à l’ouest.

Le quartier du Ier bataillon est relativement calme jusqu’à 10 heures; les tirs intermittents d’artillerie sur les lisières nord et est de Beuvrai­gnes et sur la cote 97 sont les seules manifestations de l’activité ennemie.

Le bombardement prend une plus grande inten­sité à partir de 10 heures. Il est accompagné du tir d’un canon à trajectoire très tendue qui, installé vers la voie ferrée, détruit les emplace­ments visibles d’armes automatiques, particu­lièrement à la section Bouchard. Notre artillerie ne réussit pas à la contrebattre efficacement.

Vers 13 h. 30, la pression de l’infanterie alle­mande s’accentue, sous l’appui d’un redouble­ment des feux d’artillerie et des tirs de chars installés au sommet des pentes ouest du thalweg d’Amy. Son mouvement est ralenti par le groupe d’appui et stoppé par les feux des 2e et 3e compa­gnies, mais des renforts nombreux arrivent alors du nord et du nord-est et progressent vers le cimetière national; ils exercent bientôt une vio­lente poussée entre la voie ferrée et le cimetière.

C’est sur ce front étroit, et particulièrement vers la sortie est de la localité, que la lutte va se loca­liser entre des forces ennemies évaluées à un bataillon et la 2e compagnie du 109e , prolongée par la section de la 3e établie au cimetière.

Un compte rendu de la section Bouchard signale, vers 12 heures, la situation critique du groupe de mitrailleuses Revillon, qui semble entouré par l’ennemi. Le capitaine Pouteau fait immédiate­ment tirer son mortier de 60 à l’est de ce groupe et part lui-même vérifier le renseignement. Il constate que le phénomène du claquement, ignoré du chef de ce groupe, a causé une interprétation erronée de la situation : le tir d’un groupe F.V., installé vers le cimetière, est à la source de cette confusion. L’ennemi est encore à 200 mètres, mais progresse lentement à l’abri des cultures.

Afin de protéger plus efficacement son flanc, le capitaine pousse un groupe de la section Eymery au nord de la route d’Amy; malgré le bombar­dement et la fusillade très vive, le groupe est en place quinze minutes après avoir reçu sa nouvelle mission.

L’artillerie allemande pilonne sans arrêt le cimetière et les emplacements de la section Bou­chard; vers 13 heures, un agent de transmission annonce au commandant de compagnie la capture du groupe de mitrailleuses Revillon, le repli de la section Bouchard et celui de la section de la 3e qui occupait le cimetière. Les deux groupes restant de la section Eymery sont utilisés à col­mater la brèche créée d’une manière si inattendue. Afin d’agir avec toute la célérité possible, le capi­taine et le chef de section placent eux-mêmes cha­cun un groupe aux emplacements abandonnés, pendant que le lieutenant Bouchard reçoit l’ordre de rallier ses hommes au sud du chemin d’Amy et de s’opposer à toute infiltration entre les mai­sons.

Malheureusement le groupe de la section Eyme­ry, qui devait colmater la droite des emplacements ainsi récupérés, est décimé peu de temps après son installation et la situation du point d’appui du cimetière n’est pas éclaircie. Le flanc droit de la 2e compagnie est-il menacé de très près, alors que Pouteau n’a plus aucune réserve?

Des chefs de cette trempe n’abdiquent jamais: A l’ouest, la section du lieutenant Roux n’est pas accrochée et la liaison est solide avec le 44e régi­ment. Le capitaine y bondit, charge Roux de rétablir la situation et de renforcer la défense de la droite avec un de ses groupes.

Suivi du groupe Groselier, le lieutenant se dirige vers la ferme la plus proche du cimetière en cheminant au ras du sol. Après quelques arrêts, le petit détachement y parvient puis, en rampant, réussit à atteindre un emplacement d’où il découvre le groupe placé au nord du cimetière. Impossible d’aller plus loin car les balles de plusieurs armes automatiques viennent s’écraser sur le mur à un mètre au-dessus des têtes. Le F.M. est donc installé à l’endroit atteint, d’où son tir complétera celui du groupe installé vers les croix.

Il s’agit maintenant de remettre de l’ordre au nord du chemin d’Amy. Roux récupère quelques hommes installés dans la cour de la ferme, réussit à leur faire franchir le chemin et à les pousser à hauteur du groupe de mitrailleuses Gaillard et de la pièce de 25 Cordier, du 44e régiment, restés stoïquement à leur poste; de plus, le capitaine lui envoie un détachement composé de cuisiniers et de conducteurs. Bientôt, un front est reconstitué depuis la section Culson jusqu’au cimetière.

Une reconnaissance effectuée personnellement par Roux lui fait constater que la section de la 3e n’a pas quitté son poste de combat où le lieu­tenant Larousse se tient lui-même.

Après avoir chargé le sous-lieutenant Bouchard de prendre le commandement des éléments dispa­rates ainsi rassemblés, et installé le groupe Groselier dans la ferme dont les murs sont percés de créneaux après une heure d’efforts, Roux regagne le P.C. de sa compagnie, rendu très difficilement accessible par une mitrailleuse allemande qui, mettant à profit le flottement que ces événements ont suscité, s’est installée à 100 mètres au nord du cimetière; ses rafales balaient tout le terrain situé entre ce point et les emplacements qui vien­nent d’être occupés. D’autres armes automatiques renforcent les éléments qui ont enlevé le groupe Revillon et préparent une nouvelle progression.

L’avance ennemie ne se produira pas. Le mortier de 60 de la compagnie en anéantit toute tentative. La mitrailleuse est l’objet d’un bombardement de 75 demandé par le commandant Chauvelot au 44e R.I., pendant que les mortiers de 81 la pilon­nent avec des obus à grande capacité. Ses servants s’enfuient et la pièce restera muette jusqu’à la rupture du contact.

Ainsi, vers 17 heures, la 2e compagnie est tou­jours maîtresse de la partie du champ de bataille qui a été confiée à sa garde, malgré la forte pression qu’elle subit. A partir de 18 heures, l’ennemi va l’accentuer encore sur tout le front du régiment.

A l’ouest, le bombardement fait rage sur Beuvraignes et sur le cimetière national, pendant que l’infanterie s’engage cette fois dans la trouée de Crapeaumesnil. Elle ne peut tourner de près le Ier bataillon car le commandant Chauvelot, inquiet pour son flanc découvert depuis la veille, a obtenu de son voisin de gauche une section de fusiliers-voltigeurs qu’il a installée face à l’est, au sud de 97.

L’avance ennemie s’effectue donc droit au sud et ses premiers éléments peuvent arriver jusqu’à 100 mètres de la lisière nord du bois des Loges où la 7e compagnie tient bon, sous l’énergique impul­sion du capitaine Lemaître et du sous-lieutenant Prinzbach. Là encore, des tentatives de démorali­sation (propos défaitistes exprimés dans le fran­çais le plus correct), sont arrêtées par les rafales des fusils-mitrailleurs.

Devant le bois rectangulaire, l’infanterie attaque vers 18 h. 30, appuyée par l’artillerie. Cette action échoue sous le feu des armes automatiques de la 5e compagnie et le tir du canon ennemi qui s’abat sur ses propres fantassins.

Une demi-heure plus tard, l’attaque est reprise entre le bois rectangulaire et le bois de Crapeaumesnil avec appui d’artillerie et accompagnement d’une cinquantaine de blindés. Le capitaine Habert, en tournée à ce moment vers la 5e compagnie, alerte la, batterie en position dans les vergers de Fresnières qui tire à toute volée sur la crête de la bifurcation du chemin de Crapeaumesnil. Im­pressionnés par le barrage brutal ainsi réalisé, chars et infanterie refluent.

Opiniâtres, les Allemands tentent le déborde­ment du bois rectangulaire par l’ouest. Certaines fractions réussissent à en atteindre la corne sud-ouest; ils sont plaqués au sol par les feux du P.C.R.I. et de la section de mitrailleuses Bridon.

Ces différentes actions sont accompagnées d’un renouveau d’activité de l’infanterie ennemie sur le bois de Crapeaumesnil dont un bombardement intermittent a été la seule manifestation depuis la fin de la matinée. La 10e compagnie a subi des pertes qui l’ont épuisée. La 1re compagnie doit la relever à la tombée de la nuit mais, vers 20 heures, les Allemands réussissent à s’infiltrer dans le bois entre la 3e et la 2e section et derrière la 3e, d’où une arme automatique bat le layon central.

La 11e compagnie subit, elle aussi, une violente pression dont les résultats sont des infiltrations sur plusieurs points de son front, jusqu’à l’arrière des sections qui tiennent la lisière.

Au soir du 8 juin, le régiment est donc fixé à petite distance par une infanterie qui, malgré ses pertes, tente de progresser quand même. A l’ouest, les 2e et 3e compagnies sont serrées de près. A l’est, le 3e bataillon a son dispositif ébréché par quelques infiltrations suffisamment profondes pour gêner sérieusement la défense. Au centre, l’as­saillant est au contact très proche du bois des Loges et du P.C.R.I. ; le long du chemin d’Amy, des groupes adverses sont arrêtés de justesse par la section de Mollans et celle du sergent-chef Frantzwa.

Déjà difficile naturellement sur ce front de 7.500 mètres, la liaison est perdue avec le Ier ba­taillon depuis la chute de Crapeaumesnil. Il en est de même vers le 3e bataillon. A 18 heures, le P.C. de la ferme Haussu a été bombardé et incendié; grâce à l’énergie des cadres, du dévoue­ment du médecin-lieutenant Guyot qui réussit à sauver les nombreux blessés réunis dans les bâti­ments de la ferme, la majeure partie du personnel sort heureusement de cette dure épreuve, mais dans un désarroi préjudiciable au bon fonctionnement de l’organe de commandement. Seul, le P.C. du 2e bataillon est facilement accessible, car il a été rappelé à Fresnières le matin du 8, afin de coor­donner la défense du bois rectangulaire et celle du village au moment où la poussée allemande s’a­vérait dangereuse en direction de Canny-sur-Matz.

Enfin, le ravitaillement en vivres n’est pas parvenu le 8 aux unités; celles du Ier bataillon n’ont rien perçu depuis le 6 au soir; toutes les tentatives faites en vue de pousser les roulantes vers Beuvraignes ont échoué du fait du bombar­dement par canon et par avion. Les cadres et les hommes n’ont pas pris un seul instant de repos et les nerfs sont soumis à une tension pénible, que l’activité soudainement accrue de l’aviation enne­mie accuse encore.

Telle est la situation lorsque les ordres de repli parviennent au P.C.R.I.

 

3° / La rupture du contact

 C’est d’abord, à 18 heures, l’ordre de charger les impedimenta de façon à permettre leur déplacement éventuel dès la nuit tombante. A 19 h. 15, un ordre préparatoire : « Préparez-vous à décro­cher. Prévenez votre groupe d’appui qu’il partira avant vous »; cet ordre est transmis aux unités à 19 h. 30 sous la forme suivante : « Se préparer à un repli, probablement dès la nuit selon ordres ultérieurs ».

L’ordre d’exécution arrive à 21 heures. Pour le 109e, il s’agit de se porter dans la région de Rouvillers — Cressensac par Conchy-les-Pots, Cuvilly, Belloy, Moyenneville, soit ‘une étape de 32 kilomètres dont 26 à exécuter sous la seule protection d’arrière-gardes légères avant de passer sous celle de la 29e D. I., qui doit tenir le cours de l’Aronde. Les chefs de corps sont autorisés à prescrire des grand’haltes dans des emplacements camouflés si, au lever du jour, l’état de la troupe et le danger aérien l’exigent.

Or, la nuit a une durée d’environ six heures, de 22 à 4 heures. Il est donc certain que l’Aronde ne sera pas atteinte avant l’aube, car on ne peut espérer faire marcher les hommes à la vitesse horaire de 4 kilomètres, et les appareils ennemis qui survolent sans arrêt le sous-secteur interdisent de dévoiler les mouvements de repli par des dépla­cements amorcés de jour. Les motocyclistes de la section d’éclaireurs, les cyclistes du P.C.R.I. et de la compagnie de commandement partent cependant vers 21 heures pour jalonner l’itinéraire afin d’éviter toute erreur de parcours et toute perte de temps; eux seuls sont en mesure d’être placés de jour, sans hésitation, jusque sur l’A­ronde.

Le repli est organisé de la façon suivante :

  • à 22 heures : départ des éléments non au contact;
  • à 22 h. 30 : départ des éléments au contact sauf des sections maintenues jusqu’à 0 heure au
    carrefour sud de Beuvraignes, au cimetière national, à la sortie sud-est de Fresnières.

Les ordres partent du P.C.R.I., à 21 heures. Ils touchent rapidement le commandant Boix, mais il n’en est pas de même aux Ier et 3e batail­lons. Les motocyclistes envoyés auprès du comman­dant Chauvelot doivent passer par Roye-sur-Matz, Conchy-les-Pots et Tilloloy. Retardés en outre par l’état des chemins et par le bombardement de Beuvraignes qui continue sans trêve, ils ne s’acquitteront de leur mission qu’à 23 heures.

Le sous-officier de liaison envoyé au 3e bataillon disparaît dans le bombardement de la ferme Haussu et c’est à 22 heures que le commandant Jacquot recevra une copie de l’ordre qui lui était destiné.

Les agents de transmission des I et III/109 accompliront des prouesses pour atteindre leurs commandants de compagnie, particulièrement ceux des 10e et 11e; assaillis dans le bois par les fractions ennemies qui s’y sont infiltrées, ils sau­ront leur échapper et exécuter leur mission. Le soldat Crinière accomplit là son vingtième va-et-vient depuis le début du combat; la volonté farouche de faire tout son devoir lui donna la force de transmettre le dernier ordre, malgré la fatigue extrême qui semblait devoir le terrasser.

Grâce à la lucidité d’esprit des chefs de bataillon et à l’énergie de tous les cadres, le décrochage s’opère cependant. Très fatigué lui-même, l’ennemi ne réagit que par des feux mal ajustés. Le III/I09 bouscule les éléments qui ont pénétré dans le bois de Crapeaumesnil; les I et II/109e se dégagent aisément. Il en sera de même des sections laissées en « arrière-garde ».

Le 109e quitte volontairement et en ordre le terrain qu’il a défendu avec l’énergie que l’on attendait de lui. Mais il est déjà certain qu’il n’atteindra pas l’Aronde avant le jour : touchées tardivement par les ordres de repli, les unités du I/I09e rompront le contact à partir de 0 heure et, à 23 h. 30, le commandant du III/109e rallie encore les siennes vers les bâtiments embrasés de la ferme Haussu.

* * *

Les forces matérielles en présence étaient iné­gales. D’un côté, des chars, une aviation et une artillerie nombreuses, une infanterie remarquable­ment armée, équipée et entraînée. De l’autre, absence complète de blindés et très éphémère apparition de quelques avions dont les deux tiers seront abattus par la D.C.A. puissante de l’en­nemi, manque total d’armes antiaériennes spécia­lisées, déficit de trois canons de 25, infanterie dont une partie des hommes va recevoir le baptême du feu sans pouvoir se couvrir d’obstacles naturels sérieux et dans un dispositif peu dense, aux nom­breux intervalles, un seul groupe d’artillerie dure­ment frappé avant sa mise en place, dont l’obser­vatoire sera neutralisé dès le début du combat et qui sera violemment bombardé pendant toute l’ac­tion; les feux d’armes automatiques seront eux-mêmes grandement réduits par les cultures.

Mais les forces morales étaient à égalité. Malgré sa grosse supériorité matérielle, l’ennemi ne passa pas. Il ne put exploiter son succès local du 7 parce que la résistance acharnée de la poignée d’hommes d’un groupe franc sur loi’ le rendit circonspect, parce que l’admirable conduite du combat des 2e et 10e compagnies ne lui permirent pas d’agran­dir la brèche précairement colmatée à hauteur du Buvier, parce que le moral des cadres et des hom-mes fut à la hauteur de la mission qu’ils avaient reçue.

Et cependant la lutte fut sévère. Le 109e y perdit une centaine de tués, dont cinq officiers, malgré l’existence de tranchées creusées à tous les emplacements de combat; le tir fusant de l’artil­lerie causa les pertes les plus nombreuses, alors que les bombes n’en provoquèrent qu’en terrain découvert. Deux cents blessés environ furent évacués grâce au courage des médecins et des bran­cardiers : le médecin-capitaine Neimann, du Ier ba­taillon, assura personnellement le ramassage des blessés jusqu’aux postes de combat avancés, sans souci de la mitraille de toute nature qui frappait à ses côtés. Quant aux pertes de l’ennemi, elles furent certainement considérables si l’on en juge par l’activité déployée, à l’arrière du champ de bataille, par son personnel sanitaire.

Cette tenue au feu eut pour résultat un décro­chage relativement aisé, sauf au 3e bataillon, malgré l’existence d’un contact étroit et la volonté manifestée par l’ennemi de ne pas le relâcher.

Le régiment part ainsi vers de nouvelles mis­sions avec la certitude d’avoir rempli totalement celle qui lui fut confiée sur un champ de bataille déjà illustré au cours de là première guerre mon­diale.

Il va monter un dur calvaire.

109e RI, de Crapeaumesnil à Senlis

109e RI

 


DE CRAPEAUMESNIL À SENLIS (9-12 juin 1940)

Du 8 au soir au 12 juin, le 109e participe à une manœuvre en retraite de grande amplitude qui, après un court arrêt sur l’Oise, l’amène sur la position de la Nonette, dans la région de Senlis.

L’intensité de l’effort demandé pendant la marche, dans une ambiance qui s’assombrit peu à peu pour devenir finalement catastrophique, désarticule le régiment et le prive de ses principaux moyens matériels. Cependant, l’épreuve ne l’anéantit pas : après un court repos, les quelques effectifs qui lui restent trouvent encore l’énergie nécessaire pour arrêter l’ennemi.

Le combat de Senlis est une suite d’actions sporadiques livrées immédiatement après une installation hâtive. Inquiétant en un point tant par l’importance tactique du terrain perdu que par les pertes en hommes qui y sont subies, il n’aboutit pas à un important succès ennemi.
En cristallisant l’énergie de tous, l’attitude splendide de certains éléments retarde l’attaque adverse pendant la durée espérée du commandement.


I. – LE REPLI DERRIERE L’OISE
(8 AU SOIR – 10 JUIN)

La journée du 9

À partir de Conchy-les-Pots, le tragique de la situation générale apparaît. Les incendies de villages forment deux demi-cercles de feu à 20 kilomètres environ de part et d’autre de l’itinéraire suivi. Seule une trouée sombre existe, entre Creil et Compiègne, semble-t-il. La traînée d’un rouge sinistre va-t-elle la gagner avant notre arrivée ?

Telle est la pensée des hommes du régiment, dont la colonne s’étend sur plus de 6 kilomètres le long de la route nationale où les villages sont déserts. Le pesant silence n’est troublé que par le piétinement accablé des fantassins, les indications des jalonneurs et, recouvrant le tout de temps en temps, par le fracas d’obus de gros calibre éclatant vers Canny-sur-Matz et Conchy-les-Pots, ou par la rumeur du combat qui parvient des zones où s’est produite la percée ennemie.

Au lever du jour, les premiers éléments du régiment arrivent dans les couverts sud de Belloy, les derniers atteignent Cuvilly. La fatigue est telle qu’un repos est indispensable ; la vitesse de marche est tombée à 2 kilomètres et nombre d’hommes se traînent lamentablement, le corps courbé, le visage terne et semblant hors d’état de continuer. Le commandant du régiment ordonne une halte dans les couverts de Belloy, puis il part à Moyenneville pour prendre contact avec les éléments de la 29e D.I. qui doivent en assurer la garde.

Il n’y trouve qu’un flot d’émigrants poussés par la panique et quelques fractions de corps voisins qui franchissent hâtivement le pont de l’Aronde. Aucune défense n’est établie en ce point. Intrigué, le colonel va jusqu’à Beaupuits. Rien, si ce n’est la queue d’un régiment d’artillerie en marche vers Grandvilliers.

Sans chercher à éclaircir davantage une situation qui lui paraît bizarre, le commandant du régiment revient à Moyenneville. Il y trouve ses secrétaires venus aux renseignements et leur dicte cet ordre pour le commandant Barthe, chef de l’E.M.R.I, resté dans les bois de Belloy : « Chaque fraction exécutera dans les couverts de Belloy une halte de vingt minutes ; il est impossible d’en donner davantage. Les bataillons ne se rassembleront qu’aux cantonnements qui seront indiqués au passage à Grandvilliers ! »

Cet ordre parti, le colonel file vers Grandvilliers. C’est au cours de ce trajet que la situation lui est exposée dans sa simplicité tragique par un officier de l’E.M. 47e DI., lancé à la recherche des chefs de corps. L’ennemi est à Compiègne et à Clermont ; il faut atteindre au plus tôt Pont-Sainte-Maxence où seront donnés de nouveaux ordres. La marche est donc prolongée de 17 kilomètres afin d’échapper à l’enveloppement..

À Grandvilliers, les T.C. sont déjà arrivés ainsi que les jalonneurs, dépassés par les derniers élé¬ments du régiment ; le colonel expédie les premiers à Pont-Sainte-Maxence et, avec les cyclistes et les motocyclistes, attend le régiment. Les fractions qui passent, longuement échelonnées, sont exténuées ; les havresacs ont disparu, mais les armes sont encore au complet. La réaction des cadres et celle des hommes sont à peine perceptibles lorsque la prolongation de la marche leur est annoncée. Aucun murmure ne se fait entendre, le poids de la fatalité marque chacun de son empreinte. On marche machinalement, tête baissée, le regard éteint.

Que se passe-t-il à l’arrière ? Aucun bruit de combat ne parvient et, bientôt, un des derniers jalonneurs arrive ; il rend compte que l’ennemi n’a pas repris le contact et que la queue de colonne a dû franchir l’Aronde. Il est 9H30 lorsqu’un ordre, daté de 6H00 est remis au commandant du régiment :
– la 29e D. I. ne couvre plus le repli sur l’Aronde ; elle doit dégager à l’avance les itinéraires ;
– le repli se fera sous la protection du G. R., puis sous celle d’arrière-gardes d’infanterie installées sur la ligne Sacy-le-Grand – Le Marois – Bazimont – Houdaincourt ; le 109e est chargé de la défense de ces deux derniers points.

Il apparaît bien que cette mission ne sera pas réalisée à temps par les troupes à pied. La section d’éclaireurs moto et les cyclistes présents sont donc dirigés sur Houdaincourt, sous les ordres du commandant de la section d’éclaireurs. Les trois pièces de 25 tractées et de l’infanterie renforceront ultérieurement ce détachement.

Et la marche continue péniblement vers Estrées-Saint-Denis. Jusque-là, il y avait de l’ordre dans les unités. Dès l’arrivée sur la route N.17, le régiment se disloque parce que la chaussée n’est plus praticable aux piétons. Des véhicules de toute nature, de l’artillerie lourde tractée au fourgon hippo, en tiennent toute la largeur, avançant de 100 mètres, puis stoppant pendant de longues minutes. Les bas-côtés sont encombrés de civils en marche vers le sud.

Les fractions en ordre se faufilent d’abord entre les camions, mais bientôt les hommes, ayant perdu toute agilité, fuient l’écrasement. Comme il y a de nombreux véhicules vides, l’autorisation est donnée aux cadres d’y faire monter les unités, et l’ordre est communiqué sur toute la profondeur de la colonne non encore engagée sur la route N. 17 de se rallier à la sortie sud de Pont-Sainte-Maxence, C’est le seul moyen de franchir l’Oise à temps, à condition qu’en tête de l’immense cohue, le mouvement soit régulé.

C’est dans cet espoir que le commandant du régiment fonce, suivi de deux sous-officiers, à motocyclette. Il est bientôt contraint de se plier à l’allure de la masse qui le précède et il est plus de 15 heures lorsqu’il franchit l’Oise, où deux officiers de 1’E.M.47 font régner la discipline. Au passage l’indication du regroupement du régiment est reçue : en bordure ouest de la route de Senlis, à 1000 mètres au sud de Pont-Sainte-Maxence.

Vers 15 h. 30 arrivent les premiers éléments du régiment, une compagnie environ. Des guides sont installés sur la route pour orienter les arrivées suivantes. Au pont de l’Oise, le mouvement est continu et, vers 16H00, des fractions de toutes les unités ont débarqué : elles représentent environ l’effectif de trois compagnies F.V., mais de bataillons différents.

Malheureusement, l’élan est bientôt rompu. Des avions ennemis surviennent et, en toute quiétude, attaquent la longue colonne à la bombe et à la mitrailleuse. Une bombe fait jouer le dispositif de destruction du pont, qui s’abîme dans l’Oise… Sur une dizaine de kilomètres, camions, voitures auto et hippo, voiturettes, étroitement imbriqués, sont immobilisés au nord de la rivière. La troupe les abandonne et, par les bas-côtés ou en pleins champs, reprend sa marche vers Pont-Sainte-Maxence.

Près des maisons du pont soufflées par l’explosion et où l’incendie fait bientôt rage, il se passe des actes d’héroïsme. Oubliant l’étape de 50 kilomètres qu’ils viennent d’accomplir et la faim qui les tenaille, des hommes, énergiquement encadrés, organisent un va-et-vient avec des barques trouvées sur la rive, des portes, des tonneaux. Des blessés sont ainsi ramenés sur la rive sud.

Par la suite, une passerelle d’écluse, découverte à 2.000 mètres à l’est du pont, sert de passage, mais en colonne par un. Les armes lourdes des bataillons et de la C. R. E. sont encore à 5 kilomètres au nord. Elles seront amenées cependant en partie jusqu’à l’Oise ; quelques mitrailleuses sont portées sur la rive sud, les autres sont précipitées dans la rivière. Les canons de 25 n’ont pu dépasser la colonne des véhicules ; les servants les mettent hors d’usage. Les voiturettes doivent être également abandonnées.

Au crépuscule, Pont-Sainte-Maxence est parcourue par des isolés appartenant à de nombreux régiments et à toutes les armes. A la sortie sud, c’est le désordre. Les guides du 109e n’arrivent plus que très difficilement à se faire entendre des hommes du régiment, étroitement mélangés aux autres isolés dans un vacarme assourdissant. Ils réussissent cependant à en récupérer quelques centaines ; d’autres vont camper non loin du bivouac sans le savoir ; d’autres, enfin, ne quitteront le flot qui les entraîne qu’aux environs de Senlis. Ils rejoindront en plein combat.

Ainsi se termine cette journée du 9 juin. Le régiment a échappé à l’étreinte ennemie, mais il n’a plus de T.C. hippo, plus d’armes lourdes et un nombre important de ses hommes, même parmi les plus braves, sont tombés anéantis de fatigue dans un fossé de la route avant de franchir l’Oise. Par ailleurs, la rivière est à peine gardée par des éléments clairsemés du 94e R.I ; bien que l’ennemi n’ait pas encore repris le contact, le détachement replié de Houdaincourt est installé de part et d’autre du pont, selon les indications du commandant de la division.
Et, sur la ligne même de cette mince couverture, face aux maisons de la rive droite qui flambent, le colonel rend compte au général des péripéties de cette dure journée. L’effectif récupéré ne sera vraiment connu que le lendemain matin. Pour le moment, un silence absolu règne au bivouac ; un sommeil pesant a abattu cadres et hommes. Sur la route, le regroupement des retardataires continue. Enfin, pour hâter la remise en état de la troupe, l’officier d’approvisionnement amène des vivres au bivouac qu’il a réussi à trouver après avoir sauvé la quasi-totalité de son T.R.

La journée du 10

Après un repas littéralement dévoré, l’appel est fait aux premières heures du 10. Les vides sont nombreux : la moitié de l’effectif du 7 au soir, mais nous espérons en retrouver plus tard. Le moral remonte car, lorsque des volontaires sont demandés pour aller récupérer des armes sur la rive droite, l’ennemi n’étant pas encore en forces, il faut en réduire le nombre. Parmi les actes de bravoure accomplis au cours de cette mission, voici celui du groupe franc du II /109e, commandé par le lieutenant Perceval, dont nous avons relaté la conduite à la cote 101, le 8 juin au soir.

Vers 11 heures, pendant que le caporal-chef Leroy et quelques hommes aident les brancardiers à dégager morts et blessés des décombres du pont, le chef de groupe franc reçoit l’ordre de repasser sur la rive droite et de couvrir une récupération de matériel. S’il est attaqué par l’ennemi, il devra se replier. Le sergent Lanteres, les soldats Debruère, Pignard, Desresmais et le sergent-chef Belperrin, celui-ci de la C. A. 2, l’accompagnent.

Il est près de midi quand le détachement arrive sur les bords de l’Oise, à 400 mètres à l’ouest de la passerelle. Sur la rive opposée, un soldat français demande du secours. Immédiatement, le groupe franchit l’Oise en barque. Ce soldat, c’est le chasseur Pierre du 71e B. C. P.

Invité à attendre, près de la barque, le retour de la patrouille, il répond : « II reste un capitaine et trois sous-officiers de mon bataillon dans la ville, je veux vous accompagner. » Il n’a pas vu d’ennemis dans les rues, mais désigne, à 400 mètres au nord de la passerelle, une ferme occupée par les Allemands.

Se basant sur ces renseignements, le groupe, suivi du chasseur Pierre, longe l’Oise à l’abri de la berge, jusqu’à la hauteur des premières maisons. Elles ne sont séparées de la rivière que par de petits jardins entourés de murs et un chemin de terre. Les hommes, montés sur la berge, vont bondir dans les jardins. A ce moment, des rafales de mitraillettes les plaquent au sol. Un râle et un bruit de chute dans l’eau : c’est le sergent Lanteres qui, atteint de plusieurs balles, la poitrine rouge de sang, tombe à la renverse dans l’Oise. Deux Allemands, embusqués dans les jardins, sont abattus, mais, des maisons, l’ennemi continue à tirer. Le sergent-chef Belperrin est blessé à la jambe, le chasseur Pierre est atteint par plusieurs balles à la poitrine et aux cuisses. Ils sont portés sur la barque.

Du sergent Lanteres qui a les deux bras croisés sur la poitrine, il ne reste qu’un cadavre qu’entraîne le courant. Le lieutenant Perceval nage vers lui, le saisit par un pied, essaie vainement de le ramener. Le soldat Debruère tente un effort désespéré, mais inutile ; quelques bulles montent à la surface, puis on ne voit plus rien… Le repli est ordonné.

Pendant ce temps, les Allemands, embusqués aux fenêtres des maisons, continuent à tirer sur la barque. Enfin, sous la protection des F.M. du 94e R.I. en batterie sur la rive gauche, le groupe franc repasse l’Oise emmenant les deux blessés.

Au bivouac, la matinée est marquée par le survol de nombreux avions ennemis et par l’arrivée d’un ordre concernant la défense de l’Oise. Il est en cours d’exécution lorsqu’un contre-ordre arrive : « La division va s’installer vers Senlis, dans les défenses du camp retranché de Paris. »
À peine reposées, les unités du 109e vont entreprendre pesamment une marche de 15 kilomètres.

 

II. – LE COMBAT DE SENLIS (11-12 JUIN)
L’installation (10 soir -11 matin)

Au 109e est confiée la défense du centre de résistance de Senlis, de part et d’autre de la route de Paris. Les précisions seront données à Senlis où se trouve le P.C. du commandant du centre.

Le régiment est amputé de son 2e bataillon, affecté à la 23e demi-brigade qui a beaucoup souffert lors du repli de la veille. Il lui reste la valeur d’un bataillon au total, y compris la C.R.E. qui, ainsi que les compagnies d’accompagnement des bataillons, agira comme compagnie de fusiliers-voltigeurs. Mais, selon les renseignements, les ouvrages sont déjà occupés par des éléments du camp retranché. Il s’agit donc simplement de les renforcer ; les I et III / I09e sont maintenus avec leurs effectifs du moment.

À partir de 16H00, les balles claquent sur les rives de l’Oise. Des éléments ennemis sont signalés vers Pontpoint et Roberval ; bientôt, dans cette dernière direction, le bruit de la fusillade descend vers le sud.

Jalonné par les cavaliers du groupe de reconnaissance, l’itinéraire passe par le carrefour de Pontpoint, Chamant, Villemétrie ; la traversée de Senlis est interdite. Sous quelques tirs de harcèlement, le régiment s’ébranle à 20H00 et, lentement, reprend sa marche en direction du carrefour de la Muette que son chef lui a donné comme point de première .destination, avant de partir lui-même à Senlis pour se mettre au courant de sa mission.

Le P.C. du centre de résistance est dans le point d’appui du « Château » (P.A.2). Le colonel y accède peu après un tir ennemi d’artillerie lourde longue qui obstrue, non loin de là, la patte d’oie des routes menant de Senlis à Pontarmé, à Creil et à Compiègne. Ce bombardement a fortement impressionné les occupants de Senlis qui, composés d’hommes de vieilles classes et de recrues indigènes, reçoivent le baptême du feu ou revivent, dans une atmosphère infiniment moins martiale, leurs souvenirs de 1914-1918. Le capitaine Millet, commandant du centre de résistance, s’efforce de remonter le moral avec une belle crânerie. Il y parvient peu à peu, mais ne cache pas ses appréhensions au commandant du régiment. La garnison des ouvrages est composée de ces vieilles classes, de spahis qui, hier encore, étaient instruits à Senlis et de marins servant des pièces de 47 ; ces éléments disparates ne sont amalgamés ni tactiquement, ni surtout moralement. Quant aux effectifs, ils sont réduits à une trentaine d’hommes par point d’appui dont chacun est organisé de manière à être occupé par une compagnie au complet ; or, de Senlis au sud-est de Villemétrie, il en existe cinq et les compagnies du 109e compteront de 20 à 50 hommes au début du combat…

Rendez-vous est pris pour le 11 à l’aube, au P.C. Millet d’où les guides conduiront les unités du 109e. Dans cette nuit noire, les reconnaissances seraient inopérantes et, en raison de l’extrême fatigue de la troupe qui est en butte à des tirs de harcèlement, il faut que tous les cadres, chefs de bataillon inclus, demeurent auprès d’elle.

Il est une heure lorsque, après avoir repris liaison avec la colonne, le colonel arrive au P.C. qui lui est fixé : la maison forestière de la Muette. A la lisière de la forêt, un escadron de spahis est déployé. Installé au début de la nuit entre Oise et Nonette avec mission retardatrice, il a reçu l’ordre de se replier avant que le contact soit pris avec l’ennemi. Peu après, cet ordre est généralisé ; les troupes indigènes partiront vers l’arrière dès leur relève. Décidément, la lutte semble devoir reposer entièrement sur le 109e.

Les premiers éléments du régiment arrivent vers 3H00 au carrefour de la Muette. L’épuisement est total ; à peine arrêtés, cadres et hommes s’abattent d’un bloc et dorment d’un sommeil profond, malgré la fraîcheur très vive de l’aube. Un repos est accordé jusqu’à 6H00 aux éléments arrivés, puis commence le mouvement qui est une relève partielle. Tout se passe sans accroc, malgré la traversée du terrain découvert qui sépare la lisière nord de la forêt des rives de la Nonette, car un événement fortuit favorise ce déplacement. Le ciel est soudain obscurci par une épaisse couche de fumée d’où descendent des particules de suie : ce sont les incendies des dépôts d’essence de la région parisienne qui camouflent ainsi l’occupation du terrain.

Le 3e bataillon occupe P.A.1, P.A.2 et une barricade à la sortie de Senlis, ainsi que le bois qui fait face à l’Hôtel-Dieu. Le Ier bataillon tient P.A.3, P.A.4 et P.A.5. La C.R.E., arrivée à 11H00, et les secrétaires, cuisiniers, etc… du 3e bataillon, sont installés à la lisière nord-est de ta maison forestière de la Muette, que le personnel du P.C.R.I. organise en point d’appui.



La journée du 11 juin

La fin de l’installation (7H00) coïncide avec le début de la prise de contact à la gauche du sous-secteur, alors que la liaison n’est pas encore établie avec les voisins de ce côté. Le tir des mitrailleuses ennemies se déplace peu à peu vers le sud et aucune réaction amie n’est perceptible du P.C.R.I. Cependant, des tirs exécutés par un F.M. de la 10e compagnie réussissent à arrêter les éléments qui s’avancent vers le terrain de manœuvre. De ce côté, l’affaire en restera là pendant toute la journée du 11, la 29e D.I., voisine de gauche, ayant poussé son G.R. vers le terrain de manœuvre à midi.

Il n’en est pas de même à P.A.1. Ce point d’appui est ainsi organisé et occupé :
- 2 ouvrages bétonnés en construction, armés d’un canon de 25 et occupés au total par 1 sous-officier et 4 spahis ;
- 1 élément de tranchée tenu par 2 sous-officiers et 6 spahis ;
- 1 mitrailleuse agissant en D.C.A., servie par 3 hommes et 1 mitrailleuse enfilant le chemin du moulin ;
- 4 spahis sont installés au pont détruit de la Nonette avec mission « d’incendier les blindés ». Cette faible garnison est renforcée par les 15 hommes de la 11e compagnie avec un F.M. et le point d’appui passe aux ordres du capitaine Labouyse, adjudant-major du 3e bataillon, secondé par l’adjudant Jean Martin.

La lutte est très brève. Trente minutes après l’arrivée de ce renfort, alors que la garnison est au travail, une section de fantassins ennemis surgit du pont de la Nonette, surprend les spahis qui s’y tiennent et une dizaine d’hommes du 109e occupés à creuser un emplacement de combat au sud du chemin de l’Hôtel-Dieu-des-Marais. C’est le désarroi : quelques coups de 25 sont tirés, le F.M. des hommes du 109e s’enraye, les spahis se replient et les Allemands de même, car une rafale de 75 survient fort opportunément. La mitrailleuse de tir à terre est actionnée ; privée d’affût, elle est maintenue en position de tir par un homme couché sur le dos et tenant la pièce par les tourillons. L’adjudant Jean Martin assomme un Allemand qui était resté sur la position et voulait le ceinturer…

Mais deux soldats du 109e sont tués, le capitaine Labouyse, l’adjudant Bornet et six soldats sont blessés, il reste deux ou trois hommes qui, totalement isolés, se replient sur Senlis et le bois de la Muette sans être inquiétés par l’ennemi ; ils y rejoignent ceux qui, capturés au début de l’action, se sont libérés à la faveur du bombardement ami. P.A.1 est perdu et sa chute coïncide avec d’importantes infiltrations dans P.A.2, dont les organisations, implantées dans la partie sud de Senlis, barrent la route de Paris.

ll y a là, occupés et servis par des hommes de vieilles classes et des marins :
- 1 canon de 75, 1 canon de 25, 1 canon de 47 de marine ; ces pièces battent les deux rues qui forment la route de Paris après leur réunion au sud de la Nonette ;
- 3 F.M. 1915 : 2 avec la pièce de 75, 1 avec le canon de 25.

Toutes ces armes sont installées dans des emplacements de fortune. Le « château » de Senlis devait constituer l’ossature du point d’appui, mais aucune organisation n’y a été entreprise.

C’est l’adjudant-chef Spatz qui, avec 20 hommes de la 11e compagnie du 109e, renforce P.A.2 et sera l’âme de la défense (croquis n° 4).

Il est à peine arrivé à B, où il a installé son P.C., que deux groupes d’infanterie allemande apparaissent. Il prend lui-même le F.M., laisse approcher l’ennemi et tire ; les deux groupes sont anéantis. Quelques instants plus tard, il ouvre le feu sur des motocyclistes… Puis le calme renaît.

Spatz va alors se rendre compte de la situation en A ; il y trouve la pièce de 75 abandonnée, les deux F.M. enrayés, deux blessés et deux morts. Dans la rue, il aperçoit un groupe important d’ennemis rassemblés à qui le chef donne des ordres. Il met un des F.M. en état de servir, tire deux chargeurs et détruit le bel objectif qu’il a pris pour cible.
Il part chercher un sous-officier et un homme qu’il poste en A. À ce moment, un obus éclate contre le bouclier de 75 et blesse Spatz à la cuisse. B étant calme, il y vient se faire panser. Mais un char est signalé au carrefour et semble hésiter sur la direction à suivre. Le canon de 25 est pointé et chargé. Le blindé se dirige vers B, s’arrête et repart plusieurs fois. Spatz attend, comptant en voir apparaître d’autres, mais ce char est seul ; il approche lentement, cherchant certainement un objectif. Un premier obus l’immobilise, un deuxième le perce en pleine tourelle.

Malgré la blessure qui le fait souffrir, l’adjudant-chef retourne en A. Le sous-officier et le soldat amenés en renfort, il y a un instant, sont mourants et les Allemands neutralisent le poste par un tir violent de mitrailleuses. Il décide donc d’abandonner A et de baser la défense sur B et D. Après avoir récupéré un marin laissé seul en C, il installe un groupe au carrefour E.

L’artillerie donne quelque répit à ce détachement en tirant sur les carrefours situés de part et d’autre du château. Vers 14H00, le groupe franc Richard, avec qui marchent le commandant Jacquot et le capitaine Legueu, apparaît au carrefour E ; il part en avant pour nettoyer les deux rues aboutissant au château. Spatz accompagne cette magnifique formation. Il est alors grièvement blessé ; une balle lui fracture le tibia. Le sergent-chef Holweg et deux hommes l’emportent sous les rafales d’armes automatiques. A peu près au même instant, le lieutenant Richard est tué à la tête de ses hommes, mais ces sacrifices ont permis de rétablir la liaison avec le « château » où commande le capitaine Millet
Or, cette garnison vient de manifester des signes de lassitude. Il a fallu refouler de la lisière du bois de la Muette une partie de ses hommes, qui s’y étaient repliés sans ordre.

Le commandant du régiment n’a aucune réserve depuis le début du combat. Il songe cependant à dégager ou reprendre le château avec sa C.R.E., qui représente une unité constituée d’une quaran¬taine d’hommes, au moral élevé. Mais faut-il lui faire quitter les emplacements qu’elle occupe déjà à la lisière nord de la forêt alors que le château est peut-être abandonné entièrement par sa garnison ? Le trou que son départ créera dans la ligne ténue installée à la lisière risque d’être exploité par une avance ennemie, que tout laisse supposer comme probable : bombardement incessant de la lisière par l’artillerie, tirs intermittents de la 10e compagnie à l’ouest de la route de Paris et renseignements du I / 109e, annonçant la prise de contact sur le front du P.A.3,

Une décision du général commandant la division lève l’hésitation du commandant du régiment ; le G.R. est mis à sa disposition à 14H30, Cette belle unité arrive à 15H00 au P.C.R.I. ; un de ses pelotons renforce la défense de la 10e compagnie non encore liée à la D.I. de gauche, un autre renforce le Ier bataillon, le reste est maintenu en réserve. L’ordre est alors donné à la C.R.E. de dégager P.A.2.

Le capitaine Habert décide de mener cette action avec une quinzaine d’hommes placés sous son commandement direct. Le lieutenant Maupin amènera le reste de la compagnie sur nouvel ordre.
Un spahi connaissant parfaitement le terrain sert volontairement de guide au détachement qui débouche de la forêt à 16H00. A la sortie sud de la ville, il prend contact avec le groupe franc du 3e bataillon qui, comme nous l’avons vu plus haut, a nettoyé les rues qui mènent au château.
De fait, le détachement y arrive sans essuyer un coup de feu. Il trouve là une dizaine d’hommes au moral très bas ; ils sont affaissés. Aucune surveillance aux fenêtres et portes, aucun aménagement de combat. Les blessés se lamentent dans le hall.

Le capitaine Millet informe le capitaine Habert de la présence de groupes ennemis dans le parc d’où ils harcèlent les défenseurs. Les deux officiers décident d’exécuter une sortie avec les hommes du 109e, ceux qui composent la garnison étant hors d’état de fournir un tel effort. L’action se fera en deux temps :
- nettoyage des abords du château par un groupement commandé par le capitaine Habert ;
- pousser tout le détachement sur la Nonette, sous les ordres du capitaine Millet.

Vers 16H4, le groupement Habert tente de s’infiltrer dans le parc. Dès son premier bond, des tirs de mitrailleuses l’arrêtent et le contraignent à revenir à son point de départ.

Le deuxième temps est alors exécuté. Sous l’impulsion des deux officiers, le détachement s’élance en faisant feu de toutes ses armes. La progression continue malgré le tir adverse. L’enthousiasme est général. Le soldat Breton., muni de son F.M., s’installe crânement au milieu de la chaussée et, debout, injurie l’ennemi invisible en le conviant en combat singulier. Des hommes arrivent sur la Nonette et s’installent dans un lavoir, conduits par le sergent-chef Deneux. Il est 18H00.

Sentant leur flanc menacé, les groupes ennemis se retirent au nord de la rivière. La mission est donc remplie. Elle a coûté un tué (le spahi qui s’était offert comme guide) et six blessés dont quatre graves : leur évacuation est assurée.

Le château est organisé par le reste de la C.R.E. amené par le lieutenant Maupin. Le capitaine Millet prend le commandement d’ensemble.

Mais le répit sera court. De nombreux effectifs allemands débarquent au nord de Senlis et, bientôt, repassent la Nonette, s’infiltrant de chaque côté du château. L’insuffisance des munitions et la fatigue des combattants incitent alors le capitaine Millet à donner l’ordre de repli, qui s’opère à 22H00, à la faveur de la nuit. P.A.2 est également perdu.
Au cours de cette journée du 11, la prise de contact s’étend peu à peu vers l’est. L’ennemi se présente à 9H30 devant le pont de Villemétrie, défendu par P.A.4, qui est ainsi organisé et armé :
- 3 abris légers bétonnés pour armes automatiques ;
- 3 abris légers sous rondins ;
- 1 grand abri de repos, de repérage facile, la terre de la fouille formant une grande tache blanche au milieu d’un champ de blé ;
- le pont n’est pas miné, mais deux lignes de mines légères y sont posées. Un réseau de barbelés à trois panneaux couvre le front du P. A. ;
- l’armement comprend 3 F.M.15, 1 mitrailleuse Hotchkiss, 2 canons de 25 ; il existe 2.000 coups au total pour les armes automatiques. 3 FM. 29 sont amenés par les hommes du 109e R.I.

La garnison comprend :
- une poignée de soldats du 74e, disciplinés, avec 3 sous-officiers énergiques ; 18 vieux soldats qui ont combattu en 1914-1918. Ils traitent le lieutenant Roux de « jeune » et lui précisent que leurs paquets sont arrimés sur leurs bicyclettes, parce que leur rôle n’est pas de se battre. Le lieutenant leur fait comprendre « qu’il est décidé à abattre ceux qui ne lui obéiront pas ». La suite du combat devait, écrit le lieutenant Roux, « montrer que ces gens étaient, en général, capables de bien faire, à condition d’être mis dans le creux. »
- d’excellents éléments du 109e : l’adjudant-chef Eymeri, l’adjudant Culson, le sergent Bourgeois, le caporal Vitrey, et 40 hommes. Ils renforcent les précédents et utilisent les armes de secteur laissées par les spahis.

Le sergent Buisson et deux soldats sont volontaires pour servir la mitrailleuse. La pièce est installée dans un abri destiné à un canon de 25 qui n’est pas en place et dont le créneau, trop large, sera meurtrier. A l’extrême droite du P.A., le sergent Bourgeois et un caporal, jeune séminariste, sont installés, les pieds presque dans l’eau, avec un F.M. 29 et un F.M. 15.

Le lieutenant Roux, un des héros de Beuvraignes, commande P.A.4. Pendant que ses hommes s’installent rapidement, il termine sa reconnaissance par le pont, dont il amorce les mines antichars alors que les premiers coups de mitraillette claquent.

La grande visibilité des créneaux est très tôt démontrée. À son P.C., Roux a juste le temps de s’aplatir pour échapper aux balles qui pénètrent à l’intérieur. Le feu ennemi devient rapidement nourri et meurtrier. Au créneau de la mitrailleuse, le sergent Cuisson et les deux servants sont blessés et la pièce est enrayée. Sous les balles, l’adjudant-chef Eymeri va remplacer Buisson, remettre la pièce en état et réconforter les blessés qui ne pourront être évacués que de nuit. Le point d’appui est la cible des tirs d’infanterie et d’artillerie adverses. En progressant par bonds. Roux parvient néanmoins à établir la liaison avec ses différents groupes.

Vers 14 heures, il se rend compte du ralentissement du tir de ses armes automatiques et, pendant une accalmie, un gradé vient lui annoncer à trop haute voix qu’il n’y a plus de munitions. Il a fallu, en effet, tirer sans cesse sur des éléments qui se déplacent par petits paquets dans la rue principale de Villemétrie, ou apparaissent aux fenêtres, ou progressent par bonds vers le pont.

Cette nouvelle est entendue des Allemands et bientôt une voix chaude, persuasive jaillit de leur côté : « Ne tirez plus, les gars, vous n’avez plus de munitions, déposez les armes et venez avec nous ! »
Très inquiet. Roux se demande quelle va être la réaction de sa troupe répartie sur une trop grande étendue pour qu’il en puisse toucher personnellement tous les groupes dans un délai que la situation exige très court. Il prend alors une décision de chef. Il bondit en terrain découvert et, à pleine voix, clame un mot prononcé jadis en pareille circonstance, insulte l’ennemi et ordonne à ses hommes de tirer. De place en place, des rafales très courtes de F.M. et de mitrailleuses répondent à son adjuration. Rassuré, Roux regagne son P.C. non sans avoir été copieusement salué par les rafales rageuses des Allemands.

À la nuit, le ravitaillement en munitions est réalisé. Le maréchal des logis Moser, du G.R.D.I, arrive avec 9 cavaliers et 3 F.M. Le moral est excellent.

L’ennemi n’a pas plus de succès devant P.A.3 qu’animé le capitaine Simonpieri, commandant la 1ère compagnie du 109e. Le système défensif, l’armement et les effectifs de ce P. A. sont les suivants :
- 3 abris bétonnés pour F.M. et un ouvrage plus important pour une mitrailleuse et un F.M. ; des éléments de tranchées inachevés et ne communiquant pas entre eux ;
- 1 canon de 25 et l de 47 de marine. Placés dans des abris non terminés et mal camouflés, ces deux pièces seront neutralisées dès le début de la prise de contact ;
- 1 mitrailleuse de 13,2 servie par des hommes du 212e R.I, non instruits ; la pièce ne pourra être mise en œuvre.
- le lieutenant Foléa, 17 sous-officiers et 78 hommes du 109e. Un blanc d’eau protège le P.A. au nord.

L’ennemi prend contact à 14H00 comme à P.A.4, il cherche à atteindre le moral des défenseurs : « Français, rendez-vous, la guerre est finie. » De même, la réponse de la Vieille Garde gicle des postes de combat. Quelques motos et une voiture blindée s’approchent alors du pont, mais se retirent sous le feu des défenseurs.

Le bombardement commence vers 15H00. Sous sa protection, plusieurs motos et des blindés avancent sur la route nord de la Nonette ; pris à parti par F.M., ces ennemis se retirent précipitamment, laissant même une voiture blindée sur place.

Le sort de P.A.5 inquiète davantage le commandant du régiment, car les nouvelles en sont inquiétantes. Là commande le lieutenant Larousse, secondé par les sous-lieutenants Granier et Liebert. La 3e compagnie, qui en compose la garnison, compte environ 35 hommes extrêmement fatigués et les organisations ainsi que l’armement qu’elle a trouvé sont à peu près nuls :
- aucun emplacement bétonné ;
- quelques ouvrages en superstructure, non achevés, profonds de 0 m 50 environ et qu’il est impossible de creuser davantage, l’eau apparaissant au-dessous de cette profondeur ;
- 2 F.M. 1915 et quelques fusils, aucune arme antichar.

L’ennemi rôde déjà à proximité du point d’appui, au nord de la Nonette, quand la 3e compagnie s’installe. Il réussit bientôt à s’infiltrer sous bois pendant que le point d’appui est l’objectif de l’artillerie allemande.

Vers 20H00, un compte rendu du commandant du Ier bataillon signale la situation critique de P.A.5, dont la garnison est presque entièrement encerclée. Peu après, un renseignement venu de l’arrière signale la chute du point d’appui. Un peloton du G.R. est alors envoyé au carrefour du Poteau de la Victoire, avec mission de couvrir la droite du I / 109e pendant la nuit et de rechercher la liaison avec le régiment voisin.
Fort heureusement, la situation est infiniment moins critique qu’elle apparaissait dans ces comptes rendus. Vers 23H00, le commandant Chauvelot fait connaître que P.A.5 est toujours tenu par la 3e compagnie et que, de ce côté, l’ennemi ne semble pas avoir franchi la Nonette avec des éléments importants.

En cette fin de journée du 11 juin, l’ennemi a été maintenu au nord de la Nonette, sauf à l’ouest du sous-secteur où la situation est sérieuse.

Le coup de main de la C.R.E. a eu pour effet de retarder l’ennemi dans sa poussée au sud du cours d’eau. Il n’en demeure pas moins que l’agglomération de Senlis est perdue. L’ennemi y sera probablement en force à l’aube et les effectifs exsangues du régiment ne permettent plus que de tenir sur place. Si les brillantes actions du groupe franc du III / 109e et celles de la C.R.E. ont fait une impression profonde sur les combattants de la lisière de la forêt, l’artillerie ennemie cause de cruels ravages parmi eux. Le poste de secours régimentaire, installé en plein air près du P.C.R. I., fonctionne sans interruption depuis midi.
Cependant, quoique manquant d’outils depuis la catastrophe de Pont-Sainte-Maxence, les hommes ont pu aménager, dans le courant de la journée, des trous de tirailleurs au pied des arbres ; des mitrailleuses et des F.M. ont été amenés par les officiers de l’I.D. qui sont allés les chercher à Paris et le G.R., quoique cruellement réduit en effectifs, lui aussi, est prêt à agir.

Le colonel décide donc de tenir à la lisière nord de la forêt ; les P.A.3, 4 et 5, attaqués plus tard que les précédents et vigoureusement défendus résisteront sur place. La section d’éclaireurs motocyclistes établit la liaison entre la 10e compagnie et les éléments de toutes sortes qui jalonnent la lisière au nord de la Muette ; elle s’installe à leur hauteur en bordure de la route de Paris. A minuit, la C.R.E. occupe le bois en L, saillant boisé situé à 1.000 mètres nord-est de la Muette d’où elle flanquera P.A.3. Le groupe franc du 3e bataillon demeure à la barricade du faubourg Saint-Martin en poste d’écoute. Le groupe d’appui (2 batteries) est prêt à exécuter un tir d’arrêt au plus près de la forêt, sur la route de Paris.

L’effort principal de la défense est ainsi porté au sud de Senlis, dans la zone qui commande l’importante pénétrante formée par la route de Paris et que barre, à hauteur du P.C.R.I, une section de 47 de la B.D.A.C., commandée par le lieutenant Tixier-Vignancourt.

La journée du 12

La nuit est marquée par des tirs de harcèlement fréquents sur la lisière de la forêt au nord et au nord-est de la Muette et vers P.A.5 ; de ce côté, le peloton du G.R., installé au carrefour Poteau-de-la-victoire, subit des bombardements qui le privent de la moitié de son effectif. Sur la route de Paris, le groupe franc du III / I09e est fréquemment inquiété. Mais tout le dispositif tient

Vers 3H00, le commandant du régiment a l’heureuse surprise de voir arriver à son P.C. les capitaines Hugo et Fady de la lère D.C.R. Ces officiers devancent un détachement composé d’une compagnie de chars 35 R et d’une compagnie de chasseurs portés mis à la disposition du 109e par le général commandant la division. Malheureusement, ces unités sont réduites à 5 chars et la valeur de deux sections de chasseurs… Elles arrivent vers 5H00 au carrefour de la Muette.

Ces faibles effectifs, bien fatigués par les marches et contremarches qu’ils ont effectuées la veille avant d’être affectés à la 47e D.I, participeront au maintien de l’intégrité de la position dans la région de la route de Paris, la plus importante et la plus menacée. L’ordre qui leur est donné fixe :
- leur mission : agir en direction carrefour de la Muette – bois en L ou carrefour de la Muette – corne N du bois est du terrain de manœuvre. L’objectif sera, soit le bois en L, soit la lisière nord du bois situé à l’est du terrain de manœuvre ;
- les modalités d’exécution : le détachement sera actionné par le commandant du régiment. Position de départ et de ralliement des chars : carrefour de la Muette.
- l’action de l’artillerie : appui direct des deux batteries de 75 de part et d’autre de la route de Paris à la sortie sud du faubourg Saint-Martin. Tirs de protection du 155 demandés sur la lisière sud de Senlis déjà bombardée la veille par l’artillerie lourde de la division.

L’arrivée de cet intéressant renfort coïncide avec celle d’une cinquantaine de soldats du régiment qui, égarés depuis le passage de l’Oise, ont réussi à retrouver leur unité malgré le désarroi qui règne à l’arrière. Quoique non remis de sa blessure, le lieutenant de Mollans est à leur tête. Le colonel peut donc renvoyer au P.C.D.I. le G.R., moins ses pelotons engagés. Il répond ainsi à un ordre du général, lui prescrivant de remettre cette unité à sa disposition dès qu’il l’estimera possible ; elle constituait la seule réserve de D.I, lorsque le général l’avait envoyée pour renforcer le 109e.

Jusqu’à 17H00, l’ennemi s’efforce de resserrer le contact qu’il a pris la veille ; il sera maintenu à distance par le feu et par un coup de boutoir lancé au sud de Senlis.

Dans la matinée, des éléments d’infanterie franchissent la lisière sud de Senlis et, utilisant les vergers, progressent vers le bois en L et le saillant forestier sud de l’Hôtel-Dieu-des-Marais. Stoppés par les feux de la C.R.E., de la 10e compagnie et des éléments divers qui tiennent la lisière entre ces deux saillants, l’ennemi reflue. À l’est, il s’enterre à la lisière de la ville ; à l’ouest, il ne dépasse pas les couverts de l’Hôtel-Dieu.
Mais des effectifs importants sont signalés dans Senlis et l’artillerie adverse bombarde sans arrêt la lisière du bois et les batteries amies. Vers 9H00, une trentaine de blessés passent au poste de secours et leur nombre s’accroît sans cesse ; la lisière est à peine tenue par des hommes clairsemés, épuisés par la fatigue et les privations. Bientôt, les minen entrent en action. Malgré les tirs qui la visent, notre artillerie riposte énergiquement sur les lisières et les carrefours de Senlis, contraignant de nombreux groupes allemands à changer fréquemment d’emplacements. La C.R.E., moins violemment bombardée dans son bois en L, exécute des « tirs au lapin » sur tout ce qui bouge devant elle. Quoique des renforts lui parviennent sans cesse, l’infanterie ennemie ne progresse pas, mais il est certain qu’elle attend le moment qui lui semblera favorable pour se ruer en avant. Pour comble de malheur, le détachement de la 1ère D.C.R. reçoit l’ordre de partir avec une autre mission, hors de la zone d’action de la 47e D.I. Des comptes rendus alarmants sont alors envoyés au commandant de la division qui ne peut que répondre de tenir quand même.

Vers 14H00, désireux d’en imposer à l’ennemi, le colonel autorise le commandant Jacquot à tenter un coup de main sur la bifurcation sud de la ville, en avant de la barricade dont les défenseurs n’ont plus de munitions. Le commandant Jacquot prend sous son commandement le groupe franc de son bataillon et une vingtaine d’hommes de la 11e compagnie, ayant à leur tête l’adjudant Jean Martin, dont nous avons vu l’action dans P.A.l la veille.

L’opération est menée très rapidement, sous un feu d’infanterie et d’artillerie des plus violents. Le commandant Jacquot charge l’adjudant Martin de tenir la barricade et d’interdire les infiltrations venant de l’hôpital. Puis, prenant avec le capitaine Legueu la tête du groupe franc, il atteint rapidement la barricade de la fourche. Les maisons situées dans le voisinage sont vite nettoyées à la grenade, tandis que les fusiliers tirent en marchant sur tout ce qui sort des maisons.

La situation est parfaitement rétablie, mais les pertes sont malheureusement sévères. Il faut signaler la belle attitude du sergent-chef Cathelin et du soldat Motreuil, du groupe franc, qui, ayant épuisé toutes leurs munitions, demeuraient debout dans la rue et injuriaient leurs ennemis. Ravitaillés, ils reprirent la lutte avec une telle ardeur que, le soir, ils s’effondrèrent, littéralement « forcés » et durent être évacués. L’exploit du soldat Breton était ainsi remarquablement réédité,

À 17H00, l’infanterie allemande n’a pas encore avancé, mais les pertes éprouvées du fait de l’artillerie ennemie et des minen deviennent catastrophiques. Entre la 10e compagnie, réduite à 30 hommes, et la C.R.E., moins cruellement touchée, la lisière est tenue, sur un front de 500 mètres, par une dizaine d’hommes. L’ennemi restera-t-il dans l’expectative, jusqu’à la tombée de la nuit ? Il semble attendre l’épuisement complet des défenseurs que l’action énergique du groupement Jacquot lui fait entrevoir comme non entièrement obtenue. Ses avions survolent la forêt, à très basse altitude depuis midi.

La situation est meilleure dans les autres points d’appui.
De P.A.3, des infiltrations blindées sont signalées à 10 heures dans les couverts nord de la Nonette. Rien ne Se produit jusqu’à 17H00.
Devant P.A.4, la garnison arraisonne des petits groupes qui défilent sans arrêt de Senlis vers Villemétrie, par la rive nord de la rivière. Certains d’entre eux se sont probablement installés dans les arbres, certainement dans les couverts et derrière les volets des maisons. Tout mouvement devient impossible à l’intérieur du point d’appui à partir de 10H00, du fait de la fusillade ennemie et surtout du pilonnage de l’artillerie dont les tirs s’abattent tantôt sur les organisations, tantôt sur le P.C. du commandant Chauvelot, situé en arrière, à la lisière du bois.

Pendant les accalmies, l’avion d’observation vient constater les dégâts et le tir recommence. L’artillerie amie riposte de son mieux, souvent efficacement, mais ces deux batteries sont insuffisantes pour répondre aux demandes qui arrivent sans cesse et, sur ordre du commandant du régiment, elles agissent par priorité aux lisières sud de Senlis. Cependant, les pertes de la garnison de P.A.4 sont légères et l’ennemi n’a pas encore tenté de franchir la Nonette.

Enfin, devant P.A.5, les Allemands se contentent de maintenir un contact étroit. A 18H00, la menace ennemie est toujours à l’état latent, mais son artillerie a totalement anéanti les occupants de la lisière, entre la 10e compagnie et le bois en L tenu par la C.R.E.

C’est à ce moment qu’arrivé un renfort qui permet de voir la situation sous un jour moins sombre : le Ier bataillon du 107e R.I. est mis à la disposition du commandant du 109e. Le commandant du régiment décide de donner à cette unité la garde de la partie de la ligne de résistance qui s’étend de la route de Paris incluse au bois en L inclus et de regrouper au carrefour de la Muette les éléments épuisés du 109e.

La reconnaissance de terrain est immédiatement entreprise, sous le bombardement, par le colonel, le chef de bataillon et son mitrailleur. De retour au P.C.R.I. où les commandants de compagnie sont rassemblés, le commandant Validire donne ses ordres et leur exécution est commencée, quand l’ordre de repli parvient au commandant du régiment…

Il est 20H30. Le bombardement d’artillerie et celui des mortiers d’infanterie visent maintenant la 10e compagnie. Des groupes ennemis s’insinuent entre les maisons de la lisière de Senlis ; ils sont stoppés par les feux de la C.R.E.

La rupture du contact s’opère aisément dans les couverts de la forêt de Pontarmé, même pour les garnisons de P.A.3 et P.A.4 qui décrochent de nuit. La C.R.E. assure la sûreté du mouvement jusqu’à 23 heures.

Le 109e reprend sa marche accablée vers Villeparisis, lieu de première destination qui lui est assigné.
Certes, le 109e n’a pas été énergiquement suivi au cours de sa retraite et, à Senlis, l’ennemi s’est borné à prendre un contact étroit. Mais n’est-ce pas à son attitude au feu qu’est due la prudence de son adversaire ?
Après les deux journées très dures des 7 et 8 juin, le régiment réussit à atteindre l’Oise, après une étape de 50 kilomètres exécutée devant la vision d’un demi-cercle de feu qui menace de se fermer totalement autour de lui, sous la mitraille des avions, au milieu du lamentable spectacle qu’offre la route de Pont-Sainte-Maxence dès l’aube du 9, et qui menace de se terminer sur la rive nord de la rivière après la destruction catastrophique du pont qu’il devait franchir. Malgré la lenteur de la marche due à l’épuisement physique ou au manque d’entraînement, les motorisés ennemis ne le rejoignirent pas. L’énergie déployée au cours des combats antérieurs est certainement un des éléments déterminants de cet événement.

Le courage manifesté pendant l’étape qui dura vingt heures en moyenne, sans autre repos qu’une halte de vingt minutes et sans ravitaillement, permit au 109e d’échapper à la menace venant du nord et des directions de Compiègne et de Clermont. Le 10 au matin, il manifestait de nouveau sa vitalité sur les rives de l’Oise ; le groupe franc Perceval en témoigne éloquemment.

À Semis, l’attaque allemande ne se produisit pas. Cependant, dès le début de la matinée du 11, le contact était effectif dans la ville et terminé sur tout le front du régiment vers 14H00 avec infanterie et blindés. Dès 7H00, la Nonette était franchie par surprise à Senlis, devant une vingtaine d’hommes encore incomplètement installés.
La situation en resta à ce point jusqu’au moment du repli. Toutes les tentatives de l’ennemi pour exploiter ce succès échouèrent devant l’attitude d’une poignée d’hommes résolus à lui en imposer. Les actions risquées par le commandant Jacquot, le capitaine Habert, le lieutenant Richard ; la splendide défense statique du lieutenant Roux, de l’adjudant-chef Spatz et de tous les éléments disséminés le long de la lisière, de la forêt de Pontarmé comptent certainement encore parmi les causes de stagnation d’un combat entrepris cependant par des troupes supérieures matériellement, physiquement et au moral exalté par la victoire.

Une fois de plus, le 109e a rempli sa mission, mais il est épuisé. C’était une troupe encore solide, qui rompait le contact le 8 au soir. C’étaient des hommes exténués qui composaient les unités exsangues, luttant désespérément les 11 et 12 devant la prise de contact allemande. Ce sont des ombres qui se dirigent maintenant vers un avenir que l’espérance n’éclaire plus.

Extrait de : Colonel MARCHAND Edmond, Un régiment de formation au feu, Editions Berger-Levrault, Paris 1947 (109e RI)

 

© Marc Pilot – Picardie 1939 – 1945 – mai 2012)]