Rapport du Chef d’Escadron BLANC Cdt le 3/94e R.A.M.

94-ac89a

Le 3/94 faisait partie de l’artillerie de la 29e Division. Il a été engagé sur la Somme dans les conditions suivantes :

I° – Avec le groupement du Colonel Clamens Cdt. Le 94e RAM., P.C. à Pertain en appui direct du 112e RIA du 30 mai au 3 juin inclus, positions, à Potte et Morchain.
Avec les allocations de munitions qui lui étaient allouées (un quart d’unité de feu par jour) il a pu, à la demande de l’infanterie, faire beaucoup de mal à l’ennemi. Outre quelques tirs effectués par des sections nomades, plusieurs concentrations très efficaces ont été déclenchées dans les soirées des 2 et 3 juin.
Dans la soirée du 3 juin la 8e batterie a eu un chef de section tué (M. des Lis Piétri ) et trois blessés ; à la 9e batterie, un chef de pièce blessé.

II° – Avec le groupement du chef d’escadron Charnalet Cdt le I/94, P.C. à Languevoisin en appui direct du 3e RIA, du 4 au 6 juin inclus.

L’occupation des positions de Mesnil le petit et des observatoires, la mise en place des moyens de transmission ont eu lieu dans la nuit du 3 au 4 et dans la matinée du 4 le groupe est prêt à tirer au profit du 3e RIA. La 9e batterie avait été laissée à Potte pour assurer une permanence d’appui au 112e RI.
Dans la journée du 4 juin, le groupe effectue des tirs d’accrochages et quelques tirs d’efficacité avec des sections nomades. En particulier une mission d’interdiction (donnée par le groupement ) sur un carrefour devant le front du 3e RIA.
Le plan de feu pour la défense de la position est transmis aux batteries dans l’après-midi.

Résumé de la situation du groupe après l’attaque allemande

À partir de la nuit du 4 au 5 juin, les batteries ont tiré presque sans arrêt, face à l’Est dans leur zone d’action normale pour l’appui du 3e RIA et parfois dans la zone du 3/112e à la demande du groupement voisin.
Toutes les munitions stockées sur la position de Potte-Morchain (environ 5000 coups) ont été ramenées à Mesnil au prix de grands efforts.

Nuit du 4 au 5 juin.

Vers 22 heures le groupe effectue un tir d’arrêt dans sa zone d’action éventuelle au profit du 112e .
Vers 23 heures le village de Mesnil le petit où se trouve le P.C. du groupe et bombardé par l’artillerie ennemie ; toutes les liaisons téléphoniques sont coupées mais elles peuvent être réparées rapidement.
On entend une violente canonnade vers le nord du secteur de la D.I. à partir de 3 heures.
Le 3e RIA fait connaître qu’il ne se passe encore rien sur son front, on ne sait pas exactement ce qui se passe à gauche, mais on se tient prêt à toute éventualité.

5 juin.

Le groupe tire au profit de l’infanterie dès le début de l’attaque allemande. Dans la matinée la 7e batterie est placée face à l’ouest sur ordre de l’A.D. pour tirer éventuellement sur des infiltrations d’engins blindés ennemis qui se produiraient sur les arrières de la Division.
Vers 15 heures les tirs des 7e et 9e batteries ont pu être déclenchés efficacement sur une colonne d’engins blindés longues de 2 km et en marche sur la route nationale, direction nord-sud (observation précise du lieutenant observateur qui s’était avancé avec un ER 22 jusqu’à quelques centaines de mètres de la route ).
L’artillerie du groupement voisin a été bousculée dans la matinée. Une batterie du 2/94 est recueillie sur la position du 3/94 vers 11 heures. Les deux autres batteries devront se replier dans la nuit suivante, ces batteries seront dans la mesure du possible ravitaillées en munitions par le 3/94 et renforceront utilement son action dans la journée du 6. Aucun ravitaillement n’arrivera plus au groupe après ce jour midi. Des munitions d’artillerie seront encore reçues dans la nuit du 5 au 6.

Les échelons du groupe sont dispersés dans un bombardement d’avion et une incursion d’engins blindés dans le bois d’Herly. Le commandement avait fait connaître que les chars ennemis seraient contre-attaqués par nos chars, mais il apparaît que le flot des engins ennemis ne pourra pas être arrêté.

6 juin.

Le groupe continue à tirer sans arrêt au profit de l’infanterie malgré les bombardements ennemis. Dans la matinée les positions sont en particulier sévèrement bombardées à basse altitude par avions sur lesquels on tire avec toutes les armes automatiques, les mousquetons et même à la 8e batterie avec obus à balles fusants lorsque l’avion pique perpendiculairement au front de batterie.
Le personnel fait preuve d’une ténacité admirable, d’autant plus qu’ils doivent tirer un lot de munitions qui donnent des éclatements prématurés.
Au cours de la journée la situation du groupe devient rapidement très précaire du fait de l’avance ennemie à l’arrière du front. Les liaisons (moto et cycliste) qui ont été envoyées vers l’arrière pour porter des renseignements et demander des ravitaillements ne sont plus revenues. Le détachement d’observation avec le poste ER 22 qui surveillait la zone arrière et avait permis la veille le déclenchement des tirs sur la route nationale n’a plus donné signe de vie. Un observateur envoyé dans cette direction à bicyclette est revenu ayant rencontré des engins blindés ennemis à moins d’1 km des positions. D’autre part un observateur avancé mis en place à Potte ( flanc gauche de nos positions ) pour surveiller les mouvements de l’ennemi, et relayé par fil avec le groupe, doit se replier au début de l’après-midi après avoir signalé une progression inquiétante dans cette région non couverte par de l’infanterie (jusqu’à Morchain, Potte même).
Le groupement mis au courant de la situation a confirmé que la mission du groupe reste de tenir sans esprit de recul, qu’aucun changement de position n’est à envisager.

Des observatoires rapprochés sont occupés par chaque batterie et l’observatoire du groupe est maintenu malgré des tirs dans le clocher de St Nicaise qui domine bien toute la région.
L’appui de l’infanterie se fait toujours dans de bonnes conditions ; toutes les liaisons téléphoniques du groupe sont maintenant en bon état de fonctionnement, en particulier avec l’observatoire, le P.C. du Chef de Bataillon d’infanterie, avec le groupement. Lorsque cette dernière sera définitivement coupée, vers 17 heures, on communiquera avec lui par ER 12.
Mais à partir de 17 heures , les batteries doivent être alertées à deux reprises pour faire face à une menace de flanc. D’après les renseignements donnés par l’observatoire du groupe, des tirs de la 7e batterie peuvent être déclenchés sur du personnel a découvert au sud de Licourt.
Enfin vers 18 heures, pendant qu’un violent bombardement de 105 s’abat sur le village de Mesnil le petit, une attaque d’infanterie (environ une compagnie, déployée, suivie par des camions ) débouche à environ 1200 m dans la direction sud. Le feu est ouvert immédiatement par 3 canons du 2e groupe Maccarez, mis en batterie à proximité du P.C. et par la 7e batterie. L’ennemi éprouve des pertes et reflue derrière un mouvement de terrain où le tir de la 7e batterie le poursuit d’après les observations de l’observatoire du groupe, relié en inter communication. L’observatoire voit que l’ennemi s’approche facilement du village à l’ouest et menace de le déborder dans cette direction.
La 7e batterie fait face en débouchant tous les obus à balles à distance. Le commandant de groupe qui a rendu compte de la situation au groupement par ER 12, demande instamment au Chef de Bataillon de lui envoyer un petit renfort d’infanterie. Le chef de bataillon dont le P.C. risque aussi d’être attaqué de moment à l’autre est dans l’impossibilité de le lui fournir. Il conseille d’essayer de se décrocher et de rallier le point d’appui de Mesnil- St Nicaise plus facilement défendable.
Entre temps, un lieutenant de la 7e batterie est venu au P.C. du groupe et rend compte que la batterie n’a plus de munitions et qu’elle est soumise au tir de l’infanterie ennemie ; les deux autres batteries n’ont plus que quelques obus à balles, les munitions des armes automatiques ont été épuisées dans les tirs contre les avions et il y a peu de munitions pour les armes portatives. La liaison par ER 12 avec le groupement est interrompue.

Le Commandant de groupe décide de porter le groupe dans le point d’appui d’infanterie. Il met les 8e et 9e batteries au courant de sa décision et donne l’ordre à la 7e de rejoindre Mesnil-St Nicaise après avoir mis le matériel d’artillerie hors d’usage. Le mouvement est possible, l’ennemi n’ayant pas encore renouvelé son attaque de la lisière nord du village où une pièce de la 9e batterie a été mise en position sur la route en avant de la barricade. Le commandant de groupe fait détruire un certain nombre de documents et de matériel du P.C., puis se porte vers les 8e et 9e batteries. Elles ont déjà pris toutes les dispositions pour évacuer les positions. Deux pièces de la 8e ont pu être sorties de batterie à bras, le reste du matériel a été mis hors service. Le matériel auto de chaque batterie et de l’état-major de groupe qui a pu être récupéré a été mis en route vers Nesle en passant à travers champs par la lisière est de la ville. Quelques hommes de la 8e batterie qui viennent d’être blessés sont renvoyés en même temps. Le commandant du 2e groupe qui avec son état-major avait lié son sort à celui du 3e, rejoint avec lui Mesnil-St Nicaise.

Les artilleurs sont mis à la disposition du chef de batterie, commandant le 3e RI qui leur fait distribuer des cartouches et des grenades. L’observatoire du groupe est resté en place. Il signale qu’on aperçoit quelques chars français entre Nesle et Mesnil. Le 3e groupe forme immédiatement trois sections qui avec un groupe de combat et un lieutenant d’infanterie seront mis en route vers Mesnil le petit dans l’espoir que les chars pourront faire le tour du village et le dégager. Mais le lieutenant revient au bout de 20 minutes déclarant il y a des chars allemands en vue et aucun char français.

L’ennemi a occupé la lisière nord du village, les artilleurs sont remis en place sous le commandement de leurs officiers au lisières de Mesnil-St Nicaise pour contribuer à la défense du point d’appui. On voit de l’infanterie ennemie déployée à faible distance au nord du village, mais elle ne paraît pas pousser son attaque.
Le chef du bataillon communique avec le P.C. du régiment à Languevoisin où se trouve également le P.C. du groupement d’artillerie. Il prévoit qu’un ordre de repli lui sera donné dans la nuit. À la tombée de la nuit il transmet au 3/94 l’ordre de rejoindre le 1/94 à Languevoisin.

Repli du groupe.

Le mouvement du 3/94 vers Languevoisin s’effectue sans incident à travers champs en s’éloignant le plus possible de la route de Nesle pour franchir le canal à l’est de cette ville. Le 1/94 est rejoint à Languevoisin vers 23 heures au moment où il se mettait lui-même en route pour effectuer un mouvement de repli. À partir de là le 3/94 continue son mouvement avec lui sous les ordres du Commandant Charnalet.
Les unités font mouvement pendant la nuit jusqu’à la Ferme de l’Hôpital où le 1/94 devait se mettre en batterie. Au lever du jour le colonel Lassagnes venu en cet endroit avec le Général Gérodias donne de nouveaux ordres pour continuer le mouvement de repli en gardant la liaison avec le P.C. de l’A.D.. Les unités sont mises en route immédiatement en utilisant un couvert situé à 200 mètres au sud et on voit bientôt des engins motorisés ennemis faisant irruption à la Ferme de l’Hôpital en dispersant quelques éléments d’infanterie amie.
Les nouveaux ordres reçus par le commandant Charnalet au P.C. de l’A.D. à Ressons sur Matz vers 14 heures furent les suivants : « La 29e D.I. se regroupera le 8 juin dans une zone située à environ 20 km au sud-ouest de Ressons sur Matz. Le 94e RAM occupera les villages de Lieuvillers et Erquinvillers. » Les C.R. ont reçu directement un ordre de mouvement pour se rendre à Noroy et ravitailler les unités dans la matinée du 8 juin.

Le commandant Charnalet fait transmettre aux unités l’ordre de rallier Ressons sur Matz dans la soirée. La colonne à pied du 3e groupe y arrive à 18 heures. Un camion et une camionnette rejoignent également le reste de la colonne avec le capitaine d’Allard et Arnal (7e), Grillon (8e) n’a pu être retrouvé sur l’itinéraire de repli qui lui avait été fixé et ne rejoint pas. Au cours du repli les colonnes ont été bombardées et ont dû se mettre à couvert à plusieurs reprises pour échapper aux coups de l’aviation ennemie.

Combat d’Erquinvillers

Le 8 au matin tous les éléments du 3/94 qui avaient pu rejoindre Ressons sur Matz le 7 au soir sont transportés à Erquinvillers par camions fournis par la Division, en même temps que le 2/94 qui doit cantonner dans cette même localité.

La situation était la suivante :
- E.M. du groupe : Cdt Blanc, Lts Dumoulin, Martin, Lecourt, Robert, vétérinaire Lt Courrège.
- 7e batterie : Lt Chalet
- 8e batterie : Lt Derome
- 9e batterie : Cne Nomdedeu, Lt De Gérin
- environ 150 sous-officiers et hommes comprenant la presque totalité de la 8e, la moitié de la 9e, et 1/5 de la 7e batterie.
N’avaient pas encore rejoint : une partie des échelons qui avaient dû se replier un jour avant le groupe est indépendamment de lui,
une partie de la colonne auto, qui la veille n’avait pu être touchée par l’ordre.

Au cantonnement d’Erquinvillers, le groupe doit faire le bilan des moyens qui lui restent et se reformer le plus tôt possible. Le personnel est harassé par les efforts fournis sur les positions pendant les journées précédentes et la très dure marche forcée qu’il vient d’effectuer en se repliant. Il n’a presque pas mangé depuis le 6 au matin, mais le moral et la bonne volonté de tous sont admirables.
C’est ainsi qu’une équipe de pièce de la 8e batterie ayant du, au cours du repli de la veille, laisser son canon au nord de Lagny par suite de la mort des mulets qui le traînaient, est volontaire pour aller chercher dans la nuit du 7 au 8 la pièce qu’elle avait camouflée en lieu sûr. N’ayant pu mener à bien cette tentative par suite de l’encombrement extraordinaire de la route, cette même équipe a bien voulu repartir le 8 au matin d’Erquinvillers et est allé jusqu’au contact de l’ennemi sur une ligne tenue par le 7e RIC.
Ainsi le commandant de groupe apprenait le 8 à 15 heures qu’une D.I. coloniale appuyée par son artillerie, résistait sur le parallèle Noyon- Lassigny. Il semblait donc qu’un peu de repos allait pouvoir être accordé au personnel dans la zone de regroupement fixé par la 29e D.I. D’autre part des officiers d’état-major étaient venus vers 15 heures, pour cantonner des services de la 19e D.I.

À 15 heures 30, le chef d’escadron Charnalet réunissait à Erquinvillers les mandants des 2e et 3e groupes pour leur donner des ordres. Au cours de cette réunion on apprend par le civil que des éléments motorisés ennemis ont été vus dans les environs. Le commandant Charnalet donne l’ordre de vérifier au plus tôt ce renseignement et de prendre immédiatement des dispositions pour la défense du village, lui-même part aussitôt rejoindre le 1/94 à Lieuvillers.
Les chefs d’escadron commandant les 2e et 3e groupes décident en commun accord de mettre chacun en état de défense les lisières occupées par leurs groupes ( 2/94 à l’ouest, 3/94 à l’est ). En même temps le commandant Blanc envoie en observation dans le clocher le Lt Lecourt qui vient rendre compte quelques instants après le départ du commandant Charnalet que quelques automitrailleuses ennemies sont en vue arrêtées vers le carrefour sur la route nationale en direction de Clermont. Le chef d’escadron peut aussitôt vérifier ce renseignement en montant dans les combles de la maison où se trouve le P.C. du groupe. Il voit que 5 ou 6 automitrailleuses se mettent en route sur la route nationale en direction de Clermont à partir du carrefour tandis, que 2 ou 3 engins blindés sont visibles arrêtés aux environs du second carrefour. Le village n’est pas encore attaqué mais il apparaît que toute la zone de stationnement de la D.I. est menacée d’encerclement.
Le lieutenant Lecourt est envoyé immédiatement en voiture porter ces renseignements au commandement. Mais quelques instants après de nouveaux engins blindés apparaissent à la suite des premiers vers les deux carrefours, et une vingtaine d’automitrailleuses ou chars et un certain nombre de side-cars s’engagent sur la route partant du second carrefour. Il est 16 heures 30 lorsque le village apparaît ainsi directement attaqué. Un engin blindé engagé sur la route de Lieuvillers à une distance de 100 m du second carrefour semble simplement surveiller en direction de ce village. Le commandant Blanc envoie le capitaine Nomdedeu au bureau de poste pour envoyer un message au commandement, mais ce message ne peut être transmis.
L’envoi d’une nouvelle liaison par la route est devenu impossible, il n’y a donc plus qu’à faire face et à se défendre jusqu’au bout, le mieux possible, en souhaitant que le commandement ait la possibilité de faire dégager le village. On espère ainsi que les unités voisines alertées, et en particulier les C. R. auront le temps de prendre des dispositions de repli.

Les dispositions prises pour la défense des lisières du village dans la zone de cantonnement du 3e groupe sont les suivantes : le groupe n’a aucun matériel d’artillerie, la plupart de ses armes automatiques sont dans les voitures qui n’ont pas encore rejoint et d’ailleurs les cartouches de ses armes ont toutes été tirées sur les positions. On devra donc uniquement utiliser les mousquetons dont le nombre est hélas inférieur à celui des hommes, et éventuellement contre les engins blindés, des bouteilles d’essence préparées à l’avance. Une réserve de cartouches qui avaient été transportée dans le camion du groupe, est immédiatement distribuée.
Les défenseurs bien encadrés par leurs officiers et leurs sous-officiers sont répartis dans les immeubles d’où l’accès au village peut être le mieux barré, et prennent leurs postes de tir ou d’observation aux fenêtres, combles et jardins. En particulier la défense du P.C. du groupe, une maison inhabitée en lisière du village, est organisée. Avec le commandant de groupe se trouvent dans cette maison : le capitaine Nomdedeu, le lieutenant Dumoulin, le lieutenant Martin, le vétérinaire Courrège et 4 hommes armés de mousquetons. Le lieutenant Derome commande le personnel de la 8e, le lieutenant de Gérin celui de la 9e et le lieutenant Chalet la 7e. Le sous-lieutenant Robert commande le personnel de l’E.M. du groupe et ayant peu d’armes à sa disposition, prend au début de l’attaque le parti de se replier avec quelques sous-officiers et hommes sans doute désarmés.
De la maison, P.C. du groupe, le chef d’escadron peut facilement observer l’ennemi et communiquer à la voix avec la 8e batterie.
Vers 16 heures 45, la fusillade est déclenchée à la lisière nord, lorsque les automitrailleuses ennemies viennent mettre à terre, à bonne portée de fusil, des combattants dont la plupart sont armés d’armes automatiques. L’ennemi riposte naturellement aussitôt par des rafales d’armes automatiques et canons de 25 sur les embrasures des immeubles, du PC et même du clocher où il n’y a plus personne. À partir de ce moment-là il fait preuve d’une certaine prudence. Sa tactique apparaît la suivante :
D’une base de feu de mitrailleuses lourdes et de canons de 25 et à une certaine distance des lisières à environ 500 m, il vient déposer au moyen d’engins blindés et le plus près possible du village, de préférence sous un couvert, des combattants, isolés ou par groupe de 2 ou 3, et armés soit de mitrailleuses légères, soit de mortiers lance-grenades ou de grenades à manches. Dès le début de l’attaque une automitrailleuse est venue mettre le feu à une grange située à environ 100 m à l’est d’Erquinvillers, sur la route de Lieuvillers, sans doute pour signaler l’objectif à l’aviation. Une voiture blindée T.S.F. stationne dans le champ un peu à l’écart du gros des engins blindés à une distance d’environ 500 m.

De notre côté nous opérons comme suit : économiser à tout prix les munitions en ne tirant qu’à bon escient et surtout pas sur les engins blindés (aucun side-car ne s’avance à portée de nos fusils ), mais observer attentivement de tous côtés et sans relâche en se camouflant le plus possible, en particulier les points où les automitrailleuses viennent s’arrêter et où elles ont pu déposer des combattants. Tirer à coup sûr dès que ceux-ci approchent et se déplacent pour prendre un poste de tir.

L’ennemi paraissant disposer de grandes quantités de munitions tire beaucoup. Le combat dure ainsi pendant 4 heures et l’ennemi subit des pertes élevées.
Vers 18 heures 30, la maison de la lisière nord du village occupée par le maréchal des logis Paskowski et des hommes de la 8e batterie s’écroule en partie sous un tir violent de canons de petit calibre et de mitrailleuses lourdes. On apporte au PC du groupe un homme blessé assez gravement par balle. Les défenseurs de cette maison qui disposaient d’un bon champ de tir sur les vergers de la lisière nord sont obligés d’occuper près du sol des emplacements moins favorables. On peut craindre que l’ennemi puisse en se faufilant dans ces vergers pénétrer dans le village par l’ouest. D’autre part le commandant de groupe n’entend pas de fusillade à la lisière ouest du village et se demande si le 2/94 la tient toujours. On apprendra plus tard que le commandant du 2/94 disposant d’un nombre très faible de combattants avait été très vite cerné par l’ennemi dans la ferme qui lui servait de P.C.. Un sous-officier envoyé en liaison vers lui s’était heurté à des feux continus de l’ennemi.
À peu près en même temps l’ennemi a réussi à attaquer la lisière sud-est du village. Le lieutenant Derome commandant la 8e batterie doit replier un groupe de défenseurs placé en bordure de la route, mais l’accès du cantonnement sera toujours interdit à l’ennemi. Une automitrailleuse est venue passer deux fois dans le village, mais sans troubler la défense et sans pouvoir déposer des combattants. Chaque fois des défenseurs de la 8e batterie ont été volontaires pour lancer sur l’engin des bouteilles d’essence enflammée, qui n’ont pas eu l’efficacité espérée.

Vers 20 heures l’ennemi à déposé à l’abri d’un mur de clôture, des combattants qui vont essayer d’occuper une petite maison basse en bordure de la route et contigüe au PC. Cette maison était habitée par un ménage de cantonniers qui s’était enfermé chez lui le mieux possible dès le début de l’alerte. Mais l’observation des défenseurs étant restée bonne, le premier combattant ennemi qui apparaît au coin de l’immeuble, mal abrité par un camion civil arrêté à cet endroit, et abattu par le tir de la 8e batterie. Le lieutenant Derome ayant vu que le soldat ennemi tenait à la main un papier, s’est précipité à cet endroit avec un magnifique courage et avec l’aide d’un canonnier a transporté le corps dans le PC du groupe.
Après 20 heures l’ennemi réussit à occuper la maison basse de la manière suivante. Il pousse en avant de lui le lieutenant Delbourg en lui demandant de crier « Ne tirez pas…. rendez-vous ». Le lieutenant Delbourg officier de l’approvisionnement du groupe ne dit rien et Derome lui crie d’avancer. Le lieutenant Delbourg se porte au milieu du carrefour tandis que Derome fait tirer ses hommes sur le coin de l’immeuble. Ce tir n’atteint pas Delbourg mais l’ennemi peut bientôt briser une fenêtre du rez-de-chaussée de la maison du cantonnier et entrer à l’intérieur.
On apprend plus tard que le lieutenant Delbourg avait été fait prisonnier dans les conditions suivantes : vers 16 heures 30, il avait appris à Noroy que l’ennemi été signalé dans les environs immédiats, il était venu aussitôt à Erquinvillers pour alerter son groupe. L’attaque ennemie se déclencha en effet peu après son arrivée dans le village et pendant qu’il revenait à pied à Noroy il fut surpris par deux automitrailleuses ennemies qui le ramenèrent vers Erquinvillers. Pendant l’attaque du village Delbourg reste exposé aux balles de nos mousquetons. Ayant occupé la maison basse, mais ne pouvant en déboucher, l’ennemi lance des grenades à l’intérieur du P.C.

Bientôt les Allemands font avancer dans la rue jusque devant le P.C. un canonnier français qui, les bras en l’air vient crier « Rendez-vous…. ou sinon les maisons seront détruites ». Comme aucune réponse n’est donnée, le manège est renouvelé plusieurs fois. Le canonnier affolé supplie qu’on se rende, que « C’est un ordre du commandant Rodet ». On saura plus tard que ce canonnier appartient au 2e groupe, fait prisonnier depuis un certain temps et dont tout le personnel a été conduit au nord d’Erquinvillers en passant au nord du village.

Le lieutenant Derome demande ce qu’il doit faire, ses hommes n’ont plus de munitions. L’autorisation de se rendre est donnée par le commandant de groupe car il n’y a plus de cartouches nulle part et toute résistance est devenue impossible. À la réflexion il a paru évident qu’il n’y avait plus aucune autre alternative à ce moment-là, le sacrifice de vies humaines eut été vain. D’autre part la majorité des maisons était occupée par des civils, femmes et enfants, qui dès le début de l’attaque avaient été mis dans les caves.

À 21 heures 30, presque à la tombée de la nuit, le personnel du 3e groupe se rend la mort dans l’âme et retrouve bientôt sur la route le personnel du 2e groupe qui l’accompagnera dans l’odyssée lamentable de la captivité. La résistance a duré plus de 4 heures et nos pertes ont été faibles, tandis que l’ennemi a eu un assez grand nombre de tués. On espère que cette résistance aura épargné aux unités voisines et en particulier au C.R. l’attaque de l’ennemi qui se fixe pendant la nuit aux lisières d’Erquinvillers et sur la route nationale de Saint-Just à Clermont.

Il convient de louer l’esprit admirable de sacrifice de tous les officiers qui ont secondé jusqu’au bout le Commandant de groupe en faisant preuve d’un mépris absolu du danger et qui ont su entraîner magnifiquement leur personnel et l’animer du même esprit. Tous d’ailleurs avaient déjà fait leurs preuves au cours des attaques subies sur la Somme jusqu’au 6 juin au soir, ou avant que fut donné l’ordre de repli, ils se sont trouvés face à l’ennemi dans les tranchées du point d’appui d’infanterie, bien isolés, à lutter jusqu’au bout.

En captivité, nous avons passé la nuit du 8 au 9 dans une carrière sur la route nationale au nord d’Erquinvillers, au centre du point d’appui ennemi et avons pu constater que l’attaque ennemie venait de la direction ouest (Amiens ), coupant la route nationale de Saint-Just, qui le 8 au soir était encore occupée par nos troupes. Un groupe d’artillerie motorisée ennemie pris position dans la nuit à hauteur de notre carrière. Dans la matinée du 9, des chars français ont contre-attaqué, mais hélas se sont heurtés à un trop grand nombre d’engins blindés.

Méritent d’être cités à l’ordre, particulièrement pour leurs belles conduites au combat d’Erquinvillers : le capitaine Nomdedeu, les Lieutenants de Gérin, Derome, Dumoulin, Martin, Delbourg, Courrège.

Je demande que la croix de la Légion d’honneur soit décernée aux Lieutenants Derome et Delbourg qui ont accompli des actes de bravoure particulièrement remarquables.

Le capitaine Nomdedeu, qui a, en toutes les circonstances critiques, fait preuve de qualités remarquables de jugement, de sang-froid et de courage, mérite, étant donnés son âge et ses états de service de la guerre 14-18, d’être récompensé par la rosette d’officier de la Légion d’honneur.

En outre, j’appuie très fortement les propositions établies d’autre part pour le personnel troupe dont la bravoure a été admirable.

Je demande que la médaille militaire soit décernée au Maréchal des Logis Christini et au Brigadier-chef Barthélemy qui se sont particulièrement distingués et ont donné l’exemple des plus belles vertus militaires.

Le chef d’escadron BLANC.

(Marc Pilot – Picardie 1939 – 1945 -juin 2012)