Le sacrifice de deux artilleurs à Amiens

À la mémoire du maître-pointeur Maurice Ballon et du maréchal-des-logis Marcel Camus

Les corps de deux artilleurs tués auprès de leur pièce ont souvent été photographié par les Allemands. Ce canon de 75 se trouvait en position boulevard d’Alsace-Lorraine et l’automobiliste qui gare son véhicule à cet endroit est loin de s’imaginer le drame qui s’est déroulé à cet emplacement le 20 mai 1940.

 

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L’affaire est évoquée dans « La tragédie d’Amiens » du docteur vasselle 1 :

« Le bruit de la fusillade que l’on entendait depuis quelques instants dans la direction des routes d’Albert et de Corbie venait de s’apaiser, lorsque le capitaine Tassart aperçut à la jumelle les premiers engins blindés qui s’avançaient lentement dans le haut du boulevard de Beauvillé alors que le boulevard était encore encombré par des civils qui s’en allaient et que la colonne allemande semblait suivre pour s’en faire une protection.

Le tir dans ces conditions était difficile, aussi le capitaine Tassart pointant lui-même la pièce, tira quelques obus au-dessus des évacués qui se dispersèrent aussitôt dans les rues adjacentes ou s’abritèrent dans les maisons. Ce résultat atteint, un chariot attelé de deux chevaux, qui restait abandonné au milieu des branchages tombés sur le sol, formait un amas derrière lequel des chars ennemis avaient stoppé. Sur la hausse de 1000 m, un tir fut exécuté à cadence accélérée, le chariot fut rapidement bousculé.

Comme on n’avait que 100 coups par pièce, il fallait économiser les munitions, le tir fut arrêté et il y eut une accalmie assez longue. Rien ne bougeait plus chez l’adversaire. Puis des balles étant venues siffler proximité des artilleurs, ils répondirent par quelques obus. L’ennemi déclencha alors un feu très violent par obus de petit calibre et balles de mitrailleuse et presque aussitôt un char déboucha sur la droite du boulevard. Un tir sur la hausse de 700 m le mis hors de combat. Un 2ème char qui s’avançait au milieu de la chaussée parut atteint lui aussi. Un 3ème char qui cherchait à gagner le pont par la gauche du boulevard, ouvrit le feu sur les servants du canon. Ils ripostèrent aussitôt, les occupants du char prirent la fuite laissant quelques cadavres sur le terrain2

C’était un succès dont le capitaine Tassart félicita le pointeur qui venait de faire preuve d’un grand sang-froid, mais quelques instants plus tard, un 4ème char apparut, à 400m près du pont, suivant de très près la rangée d’arbres. Il fallut pour la prendre en enfilade, déplacer légèrement la pièce puis quelques obus furent encore tirés et une nouvelle accalmie survint. On croyait l’objectif atteint lorsque l’ennemi reprenant son tir envoya un obus qui frappa de plein fouet l’appareil de pointage du 75 et tua le maître-pointeur Ballon et le maréchal-des-logis Camus.

Est-ce la fin de la lutte ? Pas encore. Les capitaines se transforment en servants. Callers écarte les corps de ces deux artilleurs qui viennent de tomber vaillamment à leur poste de combat, il recharge la pièce et avec l’aide de Tassart, il tire quelques coups de canon, mais c’est au jugé, sans appareil de pointage, et les chars, de plus en plus nombreux, descendent vers le pont. Balles et obus de petit calibre sifflent de tous côtés. Le capitaine de Franssu et l’ordonnance du capitaine Tassart qui sont sur la gauche du boulevard, voudraient se rapprocher de la pièce, ils en sont empêchés par la violence des tirs ennemi qui ne permet pas de traverser la chaussée. Toute résistance devient impossible3. Le capitaine Tassart rassemble les artilleurs restés autour de lui et ordonne le repli en se défendant au fusil ».

 

Un complément se trouve dans les archives municipales d’Amiens qui lève le voile sur la présence surprenante de Marcel Camus, artilleur du 42e RA, loin de sa division4, voici la lettre du 8 décembre 1940 de Pierre de Fransu, lieutenant-colonel d’artillerie, maire de Noyelles-sur-Mer :

« Cinq pièces d’artillerie de 75 détachées de mon dépôt de La Fère et commandées par le capitaine Tassart ont été engagées le 20 et 21 mai au nord et nord-est d’Amiens.
L’une d’elle se trouvait boulevard d’alsace-Lorraine à 400m au sud du pont sur la Somme (côté droit du boulevard).
Cette pièce après avoir détruit plusieurs chars fut atteinte par un obus de plein fouet qui tua la maître pointeur Ballon et le chef de pièce le maréchal-des-logis Camus.
Le capitaine Tassart ayant été grièvement blessé et tous mes officiers ayant été blessés ou prisonniers, ayant moi-même été emmené en captivité, j’apprends par des tiers que ces deux braves auraient été inhumés par le soin des Allemands auprès de leur pièce sur le boulevard même … »5.

 

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Maurice René Albert, né le 07-05-1917 à Saint Mard de Fresne (27)
Parc d’Artillerie Divisionnaire (de La Fère), maître-pointeur, recrutement de St Lô, matricule 8484
Carré militaire d’Avranches (Carré P, tombe n°17)

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Camus Marcel 6, né le 29-12-1896 à Berny-Rivière (02)
Maréchal-des-logis au 42e RA, chef de pièce, recrutement de Soissons, matricule 415
Commémoré sur le monument de son village natal

 

© Marc Pilot – Picardie 1939 – 1945 – juillet 2012


 

  1. VASSELLE Pierre, La tragédie d’Amiens mai-juin 1940, Léveillard 1952
  2. Le retrait provisoire des blindés a pu faire croire à leur mise hors de combat mais détruire un panzer avec un 75 modèle 97 à 700 m n’était guère possible. D’autre part aucune photo de chars détruits dans ce secteur n’est connue
  3. La position des corps, côte à côte, trouve ainsi son explication
  4. Le 42e RA se battait en effet à Stonne au même moment mais nos deux artilleurs ne l’avaient pas suivi et se trouvaient au dépôt du Parc d’Artillerie Divisionnaire de La Fère où ils constituèrent une équipe de circonstance pour défendre Amiens en urgence
  5. S’ils furent peut-être initialement inhumés sur place, la mairie d’Amiens précise qu’ils furent enterrés au nouveau cimetière Saint Pierre
  6. Sa fiche SGA indique à tort qu’il est tombé le 12 juillet 1940.