Le 22e Régiment de Marche de Volontaires Étrangers (1ère partie)

Régiment hors norme que le 22e R.M.V.E !

Jamais peut-être dans l’histoire de l’armée française contemporaine un régiment n’aura connu un destin si éphémère, si héroïque et si tragique à la fois. Qu’il nous soit permis, avant de narrer les combats dans la Somme autour de Marchélepot, de revenir à la genèse de cette unité.

* * * * *

Une des conséquences inattendues de la déclaration de guerre conjointe de la France et de la Grande-Bretagne à l’Allemagne hitlérienne, le 3 septembre 1939, fut de voir arriver des étrangers, non seulement de tout l’hexagone mais aussi du monde entier, venus se mettre au service de la France pour combattre le fascisme.

Pour certains, la France représentait alors le dernier rempart aux ambitions terribles et démesurées que le chancelier et führer allemand, Adolf Hitler, entendait imposer à l’Europe entière. Pour d’autres, les valeurs humanistes, républicaines et démocratiques issues de la Révolution française devaient être défendues vaille que vaille.

 

Le régiment de « l’Armée du Salut »

Surprises, les autorités militaires françaises le furent au cours de ce mois de septembre trente-neuf. Que devaient-elles faire de tous ces étrangers ne se comprenant pas – une cinquantaine de nationalités seront représentées au sein des volontaires étrangers – qui venaient s’enrôler dans l’armée française et envahissaient les bureaux de recrutement ? Quelle pourrait être la valeur de ces futurs soldats au combat ? Beaucoup étaient sceptiques.

En fait, le futur régiment allait être constitué majoritairement de réfugiés espagnols républicains et d’immigrés juifs d’Europe centrale, tous très motivés par le combat antifasciste. Les républicains espagnols s’engagèrent à l’automne 1939 auprès du bureau de recrutement de Perpignan tandis que les juifs d’Europe centrale, entre autres, le firent à Paris.

Passées les premières semaines d’incertitude, l’idée germa d’envoyer tout ce monde cosmopolite à Barcarès, dans les Pyrénées-Orientales.

Fin septembre, près d’un mois après la déclaration de guerre, une circulaire ministérielle enjoignait de diriger tous les engagés volontaires étrangers vers ce lieu proche de Rivesaltes. Là, ils furent encadrés par des officiers et sous-officiers, anciens légionnaires de l’armée d’Afrique, rappelés lors de la mobilisation générale et qui végétaient jusqu’alors au camp de Sathonay près de Lyon. Le but était alors de constituer des régiments de volontaires étrangers et non pas des régiments de la Légion étrangère car cette dernière, à la suite de désaccords en haut lieu refusa d’admettre les nouveaux venus en son sein. Le 2e R.M.V.E fut donc créé le 24 octobre 1939 à Barcarès. 

VILLIERS MORIAMÉ

Le lieutenant-colonel Pierre VILLIERS-MORIAMÉ en prit le commandement, secondé par l’infatigable commandant Raoul Émile DERAIN, son chef d’état-major, tous deux issus du dépôt de la Légion.

Situé au bord de la Méditerranée, le camp, occupé jusqu’à présent par les républicains espagnols, offrait un aspect rebutant où l’inconfort prédominait. Les installations étaient insalubres avec des baraques à moitié démolies, bien souvent dépourvues de vitres, donc « aérées ». Il n’était pas rare que le sable s’incrustât partout ; dans les dortoirs, les habits, mais aussi la nourriture.» 

La mer s’invitait aussi dans le camp lors des tempêtes et les installations devaient être alors évacuées.

« Le camp était composé de baraques en bois en très mauvais état où logeaient au moins cent vingt personnes. A l’intérieur, c’étaient des bat-flancs avec de la paille. Nous dormions dans des sacs de couchage gris. Mais, au bout de quelques semaines, ceux-ci avaient changé de couleur avec les déjections de puces. Ces baraquements ne comportaient pas de fenêtres et n’étaient pas pourvus d’éclairage. Nous avons dû installer l’électricité. Les cuisines n’avaient pratiquement pas de toits. Dès que la Tramontane soufflait, le vent transportait le sable qui se mélangeait à notre nourriture. Tout ce que nous mangions était rempli de sable.» 1

Il fallut déployer un génie exceptionnel pour tous ces hommes afin de rendre le camp et les baraquements vivables. Le système « D » pas toujours orthodoxe fut de mise pour les soldats de ces régiments de volontaires étrangers abandonnés là par l’administration et l’intendance militaires.

Tout manquait. L’équipement du soldat fut à l’aune de toute cette entreprise. Les volontaires reçurent de tous les magasins d’habillement des casernes de France des reliquats oubliés. Effets bleus de chasseurs, chemises neuves mais inadaptées, brodequins déformés et décousus aux semelles fatiguées. 2

Pierre Abonyi se souvient de cette époque : « Nous n’avions aucun tenue identique. Pour ma part, j’avais un pantalon de zouave, une veste de chasseur alpin. Seuls le calot et les bandes molletières étaient de couleur kaki. Pour finir j’avais une capote bleu horizon de la guerre 14-18. Quand j’ai eu ma première permission pour revenir à Paris, la première chose que j’ai faite, fut de m’habiller en civil car j’avais honte de cette tenue disparate. » 3

Malgré tous les obstacles rencontrés et trop peu d’encadrement au sein des compagnies, l’instruction fut poussée. Les exercices de combat, les marches se succédèrent. Heureusement, l’armement léger ne faisait pas défaut pour les compagnies de combat. Mais il fallut trouver des spécialistes pour celles de commandement et d’engins. Là le matériel spécifique manqua. Peu importe, le régiment alla de l’avant.  

Après la visite d’un général inspecteur d’armée, et son avis favorable, le régiment fut jugé opérationnel. Le 2e R.M.V.E changea de numérotation. Dorénavant et définitivement, par décision ministériel du 18 février 1940, il devint le 22e Régiment de Marche de Volontaires Étrangers (22e R.M.V.E.), à compter du 25 février 1940.

Après un court séjour au camp du Larzac, le régiment fut enfin pourvu de vêtements neufs couleur kaki, de ceinturons de cuir fauve, mais aussi bien chaussé. Les volontaires étaient perplexes. Il était loin de temps où le régiment était raillé comme étant celui de « l’Armée du Salut ». Pourtant, il était écrit que le sort continuerait à s’acharner sur lui. En effet, l’intendance n’avait prévu aucune bretelle de fusil, de bidon, de cartouchière pour cette unité. Le régiment « ficelle » venait de naître.

 

Le régiment « Ficelle »

Depuis longtemps, les volontaires du 22e, lassés de porter leur fusil à l’épaule ou à la main, avaient acheté de la grosse ficelle pour remplacer la courroie. Il fallut se résoudre à faire la même chose pour tous les objets constituant le barda habituel du fantassin de 1939 (bidon, havresac, couverture, tente, etc.).

Après le lancement de l’offensive allemande, le 10 mai 1940, le 22e R.M.V.E. se trouvait cantonné en Alsace. « Aussi, ce ne fut pas en vain que le poste « Radio-Stuttgart », bien renseigné, put, certain soir de mai, annoncer l’arrivée au front du 22e Régiment à ficelles, en lui souhaitant bonne chance. Ce titre devait rester au régiment, mais il s’en fit un titre de gloire… » 4

 

La campagne de France (mai-juin 1940)

Début mai 1940, le 22e R.M.V.E fut rattaché à la 19e Division d’Infanterie (Ier C.A. – 7ème Armée) qui stationnait en Alsace. Il y remplaçait le 71e régiment d’infanterie. A cette occasion, il perçut de cette unité les cuisines roulantes et les mitrailleuses de 20 m/m avec leurs munitions qui lui manquaient en échange de quelques mitrailleuses Hotchkiss de 8 m/m.

Mais bientôt, la division dut s’ébranler et faire mouvement après les premiers revers dans le Nord de la France. Le 22e était embarqué en chemin de fer à Dannemarie et Montreux-Vieux (Haut-Rhin) dès 23 heures 30 dans la nuit du 18 au 19 mai, pour partir dans la matinée du 19. Le convoi progressa lentement, passa par le sud de Paris, et ce ne fut que le 21 mai au soir que les trains stoppèrent à l’Isle-Adam (Val d’Oise) et dans ses environs.

Là, des convois automobiles prirent en charge les troupes pour les diriger vers le Nord afin de les amener à Conchy-les-Pots et Boulogne-la-Grasse (communes du département de l’Oise, limitrophes du département de la Somme) où elles stationnèrent le 22 mai.

Carte Santerre 22RMVE mai

La 19e division devait progresser en direction générale Nord vers Bray-sur-Somme. Le régiment continua donc sa remontée et occupa, le 23, Tilloloy. Les positions de combat furent prises le lendemain 24. La marche se fit alors en direction de Péronne.

Le 1er Bataillon, commandé par le chef de bataillon Volhokoff, part d’Hattencourt, le 24 mai, vers 10 heures. En passant par Chaulnes, le Chef de bataillon demande un peloton du G.R.D. 21 pour éclairer sa route. On ne peut le lui donner.[…] 5

Le I/22 reçut l’ordre d’attaquer Berny-en-Santerre le 25 mai : Monté dans un side-car, et muni d’un fusil mitrailleur le commandant Volhokoff reconnaît lui-même Ablaincourt et Pressoir, la distillerie et les premières maisons de Berny. Une compagnie est alors engagée dans le village ; mais presque aussitôt elle est attaquée par l’ennemi. Pour la dégager, le Commandant fait donner les deux autres Compagnies. Aussitôt, les canons et mortiers allemands entrent en action. […] Pour répondre, le 1er Bataillon du 22e Étranger n’avait que ses mortiers. Après une courte préparation, les voltigeurs entrent dans le village ; les fusils mitrailleurs les précèdent et tirent sans arrêt ; derrière eux, les grenadiers nettoient les maisons. Deux mitrailleuses allemandes gênèrent l’attaque, pendant un bon moment. Elles furent réduites par les mortiers. […] 6

L’action coûta au I/22, quatre tués et une quarantaine de blessés. 7. Occupé le même jour par une compagnie du 41e R.I. soutenue par le II/22, le village de Villers-Carbonnel fut aussitôt abandonné.

Au cours de ces actions, le régiment perdit :

– un officier blessé, le capitaine Houdoy, 3ème compagnie ; 
– sept sous-officiers blessés ;
– quarante-neuf volontaires blessés ;
– cinq volontaires tués et trois disparus.

 

Villers-Carbonnel

Carte postale de Villers-Carbonnel écrite par un soldat allemand
entre les 29 et 31 mai 1940

Deux jours plus tard, le 26 mai, le II/22 porta une nouvelle attaque sur Villers-Carbonnel. « Le bataillon du commandant Carré parut d’abord avoir une tâche facile et s’empara du village. Les voitures du bataillon suivirent et s’installèrent. Malheureusement, l’affaire tourna mal. Des éléments ennemis, soutenus par quelques engins blindés, vinrent de Pont-les-Brie, et contre-attaquèrent. Un repli rapide s’imposa, dans un assez grand désordre. Une vingtaine de voitures furent perdues… » 8Le bataillon dut se replier sur Fresnes-Mazancourt où il s’organisa.

Quant au III/22, il attaqua vers Barleux, le même jour, dimanche 26 mai, ce fut là aussi sans succès et le bataillon fut contraint de revenir dans ses lignes de départ. L’échec du 2e bataillon sur Villers-Carbonnel l’aurait de toute façon contraint à abandonner le village, trop isolé au nord. Ainsi le baptême du feu ne fut pas très probant pour les différents bataillons du 22e R.M.V.E., victimes de leur inexpérience au combat. 

Les pertes de la journée s’élevèrent à :
– officiers blessés : capitaine Pithon, capitaine Pourchet, sous-lieutenants Jaunâtre et Sivitsky, aspirant Mura ;
– sous-officiers blessés : 10 ; volontaires blessés : 56 ; disparus : 130. 9

En fait, plusieurs dizaines, plus certainement entre cent et deux cents hommes, furent capturés à Villers-Carbonnel par les Allemands.

Les derniers jours de mai 1940 furent occupés, pour les bataillons du 22e R.M.V.E., à la mise en défense d’une sorte d’éperon censé briser toute attaque allemande venant du nord, constitué des trois villages : Fresnes-Mazancourt – Misery – Marchélepot, sans que l’idée d’une attaque générale sur Péronne ne soit pour autant écartée.

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© Eric ABADIE & Picardie 1939 – 1945 – janvier 2016

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  1. Témoignage de Pierre Abonyi, le 30 juillet 2010.
  2. Livre d’or du 22eMV.E. – 1939-1945.
  3. Témoignage de Pierre Abonyi, le 30 juillet 2010.
  4. Livre d’or du 22eMV.E. – 1939-1945.
  5. In BOURDAIS Louis, Souvenirs et témoignages sur les opérations et les combats de la 19e Division pendant la guerre 1939-1945, Amicale des Anciens 1939-1940 du 41e RI, Rennes 1947 p.127 à 129.
  6. In BOURDAIS Louis, Souvenirs et témoignages sur les opérations et les combats de la 19e Division pendant la guerre 1939-1945, Amicale des Anciens 1939-1940 du 41e RI, Rennes 1947 p.127 à 129.
  7.  In BOURDAIS Louis, Souvenirs et témoignages sur les opérations et les combats de la 19e Division pendant la guerre 1939-1945, Amicale des Anciens 1939-1940 du 41e RI, Rennes 1947 p.127 à 129
  8. In BOURDAIS Louis, Souvenirs et témoignages sur les opérations et les combats de la 19e Division pendant la guerre 1939-1945, Amicale des Anciens 1939-1940 du 41e RI, Rennes 1947 p.127 à 129.
  9. Journal des marches et opérations du 2e régiment de marche des volontaires étrangers pendant la campagne contre l’Allemagne du 2 septembre 1939 au ………… 19… (26 mai 1940).