65e BCA

Au soir, le Capitaine Leppert, décide de porter le bataillon à Vignemont. On ignore toujours où se trouve exactement la Division. Rencontré le matin à Lagny, le chef d’État-Major de la 29e DI n’a pu indiquer aux chasseurs les nouveaux PC du Colonel Galy ou du Général Gérodias.


8 juin 1940

Dans la nuit, après avoir quitté la forêt de Thiescourt, le 65e BCA traverse donc Élincourt et atteint le petit village de Vignemont le 8 juin 1940, vers 3H du matin, après une marche de 15 kms. Épuisé de fatigue, il s’endort immédiatement sur place, dans le fossé du chemin, malgré le froid du petit jour.

Après quelques heures de repos, une soupe est improvisée par le Capitaine Ançian pendant que l’officier adjoint établit le contrôle de ce qui reste du bataillon si durement éprouvé. Voici à cette date, la situation du 65e BCA telle qu’elle sera remise au Colonel Galy et au Général Gérodias à Ressons-sur Matz :

État-Major
Commandant le bataillon Capitaine LEPPERT
Officier adjoint Lt AMAUDRIC du CHAFFAUT
Section de commandement 3 chasseurs
Section de transmissions 2 sous-officiers  et 38 chasseurs

 

1ère Compagnie
Sous-Lieutenant FOUQUE 5  sous-officiers et 74 chasseurs

 

2e Compagnie
Lieutenant BENEZIT
Sous-Lieutenant RAYNAUT
Sous-Lieutenant GUIRAN
9 sous-officiers
69 chasseurs

 

3e Compagnie
Sous-Lieutenant BARREAU 6 sous-officiers et 62 chasseurs

 

Compagnie d’Accompagnement
Sous-Lieutenant RENUCCI 7 sous-officiers et 67 chasseurs

 

Compagnie Hors-Rang
Capitaine ANCIAN 3 sous-officiers et 45 chasseurs

 

Service de Santé
Médecin-Lt FREREJEAN
Médecin-Sous-Lt PETIT
2 sous-officiers
23 infirmiers ou brancardiers

Soit au total : 11 officiers, 34 sous-officiers, 381 chasseurs, y compris 140 muletiers environ.

L’armement comprend : 13 FM, 4 mitraillettes, 268 fusils ou mousquetons, une trentaine de pistolets et quelques grenades (un certain nombre de fusils ont été enterrés dans les abris de Nesle, ou ont brûlé dans les camionnettes à Avricourt).
Le train muletier est au complet, il compte 133 mulets ou chevaux.
Le train de combat a été complètement détruit à Avricourt.

Le train régimentaire (Lieutenant Jean, Sous-Lieutenant Jouffré et quelques hommes) n’est pas compris dans ces chiffres. Il a conservé 3 camionnettes et se trouve dans la forêt d’Halate (Nord de Senlis).

Ces effectifs seront toutefois renforcés, dès le lendemain, par les rescapés d’Avricourt (Capitaine Desaphy, Sous-Lieutenant Chevallier, qui recevra le commandement de la 1ère Cie, Adjudant Tahut, et deux chasseurs) et par la section du Lieutenant Hilpert (23 hommes), retour de Hombleux, avec sa camionnette et 4 mitrailleuses.

En les comptant, le bataillon a cependant perdu 56% de son effectif en deux jours.

Le Capitaine Caput, presque seul rescapé de la demi-brigade encerclée et écrasée dans Liancourt, s’est joint à son ancien bataillon. Mais, dès le lendemain, il rejoindra le Commandant Valo, du 24e BCA, qui a pris le commandement de la 6e Demi-Brigade, constituée maintenant par le peloton moto, le 24e BCA encore intact, la CHR et quelques rescapés du 25e BCA (140 hommes en tout) et par les 450 officiers et chasseurs du 65e BCA.

 

9 juin 1940

A la nuit tombante, le bataillon reçoit l’ordre de rependre la route, et par Antheuil et Monchy, parvient à minuit à Rémy, ou il doit passer la nuit.
Mais, dès 3H du matin, le 9, le Lieutenant Demerval, officier de liaison de la 6e Demi-Brigade à l’ID, apporte l’ordre de traverser l’Oise immédiatement à Pont-Sainte-Maxence et le bataillon se remet immédiatement en marche. Il traverse Arsy, Sacy-le-Petit, reçoit une rafale de mitrailleuse d’un avion qui pique soudain sur la colonne, passe à Bazicourt et atteint la route nationale d’Estrées-Saint-Denis.
Là, un immense convoi de camions, de chars, de voitures à chevaux, de pièces d’artillerie est immobilisé sur deux rangs, à perte de vue. Colonne par un, les chasseurs commencent à le doubler sur le bas-côté, mais l’interminable file se remet lentement en route par saccades.
L’Oise est enfin traversée à Pont-Sainte-Maxence, barré par d’énormes chicanes qui ralentissent la colonne et gardé par deux chars lourds, puis le bataillon s’établit dans la forêt d’Halatte, en lisière de la route.
Depuis Vignemont, l’étape atteint 35 kms. Dans l’après-midi, le bois est bombardé par l’aviation.

Cependant, vers 16H, le Capitaine Desaphy, le Sous-lieutenant Chevallier, l’Adjudant Talut et les deux chasseurs qui ont échappé à l’embuscade d’Avricourt, atteignent à leur tour le pont de Pont-Sainte-Maxence, qui sautera aussitôt après leur passage, sous le bombardement de quelques avions qui atteignent malheureusement le dispositif de mise à feu du pont.

65e BCA

 
65 bca

bergonsi
François Bergonsi , 3e Cie, recrutement de Marseille, matricule 6471, classe 1933 déclaré tué à Nesle le 10 juin 1940
65 bca
29 mai 1940

Dans la nuit, malgré la fatigue, le bataillon se remet donc en marche, traverse la petite ville de Roye et atteint Gruny au petit jour, le 29 mai. Mais de nouveau, dans l’après-midi, arrive l’ordre de repartir : le bataillon doit aller occuper dans la nuit le village de Curchy, quelques kilomètres plus au Nord.

 

30 mai 1940

À minuit, les chasseurs reprennent donc la route. Depuis six nuits, sauf le 26 à Marest, ils n’ont cessé de marcher avec chargement complet. Ils traversent Crémery et Étalon et atteignent Curchy au petit jour, le 30 mai. Le bataillon a reçu l’ordre de s’organiser en point d’appui fermé dans ce village. Malgré la fatigue et le manque de sommeil, il se met aussitôt à la construction de ses barrages anti-chars.

 

31 mai 1940

Le lendemain, les travaux sont activement poussés. Les barrages sont renforcés et des abris constitués. Le Lieutenant Ollivier, de la C.R.E., détaché depuis quelques jours au 65e, a mis en batterie ses deux canons anti-chars de 25.

 

1er juin 1940

La liaison téléphonique avec la 6e demi-brigade a été assurée. Dans le milieu de la journée, le 1er juin, la lisière Nord du village, tenue par la 2e Cie, est bombardée par des percutants à fusée instantanée. D’après l’épaisseur des éclats, le calibre doit dépasser le 105. Le centre du village reçoit également des fusants. Dans l’après-midi, le bataillon reçoit l’ordre de se porter à la petite ville voisine de Nesle dans la nuit. Il sera relevé à Curchy par le 25e B.C.A. qui occupera également les hameaux de Fonches, Fonchette et Hyencourt.

 

2 juin 1940

À une heure du matin, le 2 juin, le 65e B.C.A. quitte donc Curchy et, par Manicourt, atteint Nesle avant le jour. Il a reçu l’ordre de s’organiser dans la ville même en points d’appuis fermés et de tenir solidement par des barrages anti-chars cet important nœud de communications. Les travaux sont aussitôt entrepris avec le concours d’un détachement du Génie divisionnaire, commandé par le Lieutenant Balmelle, (Sous-Lieutenant Ricolfi, Sergent Olive-Perrot). La C.H.R. du bataillon et l’échelon muletier s’établissent à Billancourt à 2 km. 5oo environ au Sud de Nesle, La liaison téléphonique est aussitôt réalisée avec ce village par la section des Transmissions qui relie également le P.C. à un central organisé à Nesle par le Génie.

 

3 juin 1940

Le 3 juin, deux sections, de la 3e Cie, sous les ordres du Sous-Lieutenant Barreau vont occuper le petit village de Herly à 2 km à l’Ouest de Nesle. À Nesle même, chasseurs et sapeurs achèvent la construction de très solides barrages anti-chars. Les voies d’accès secondaires sont interdites définitivement. Au contraire, les deux grands axes Amiens-Ham et Péronne-Roye sont coupés par des barrages en chicanes. Des camions chargés de pavés attendent derrière les barricades le moment d’être poussés dans les chicanes, où d’étroites tranchées ont été creusées à l’écartement de leurs roues. Pour permettre passage des convois amis, ces tranchées sont obturées par un madrier qu’il suffira d’enlever le moment venu : les camions seront alors poussés dans la chicane où ils s’enfonceront jusqu’au moyeu. Des tranchées, des abris, des emplacements de mitrailleuses, de canons de 25 et de canons de 37 sont activement construits. Chaque fois que cela est possible, ces abris sont creusés dans le sol, en dehors des maisons, mais, le plus souvent, les chasseurs sont malheureusement contraints de s’organiser dans des maisons. Les caves les plus solides sont aménagées et étayées.

 

4 juin 1940

Un observatoire est établi dans la partie Nord de la ville, sous le toit d’une maison. Au premier étage sont placées les mitrailleuses du Sous-Lieutenant Chevallier qui n’a pas pu trouver d’autre emplacement pour avoir un champ de tir convenable. Ce point d’appui est gardé par la 1ère Cie (Lieutenant Brunel et Lieutenant Repellin). Plus à l’Ouest et au Sud, les sections Voglimacci et Valo gardent les entrées des routes de Curchy et de Roye avec un canon de 25 et un canon de 37.

Dans le sud de la ville, le Lieutenant Poilroux et le Sous-Lieutenant François-Julien tiennent un second point d’appui avec deux sections de la 3e Cie. Tous ses abris détruits par le bombardement, le Lieutenant Poilroux, réfugié dans des maisons avec une de ses sections, tiendra encore le 6 à la nuit et disparaîtra après une belle résistance. On apprendra longtemps plus tard qu’il a été fait prisonnier avec un certain nombre de chasseurs. Dans le centre de la ville, sur la place, un réduit central avec un canon de 25, la section Fouque et le P. C. est installé à l’abri des murs épais de la mairie. Immédiatement à côté, dans les caves de l’Hospice que le docteur Frèrejean fait étayer, s’établit le poste de secours. Ce réduit sera particulièrement bombardé. Le canon de 25 sera atteint par plusieurs coups directs et les abris finiront par s’effondrer sous l’avalanche des bombes, après avoir longtemps résisté. Le Lieutenant Ollivier et de nombreux chasseurs y disparaîtront. Au cours de l’après-midi, la partie Sud de la ville est bombardée par fusants, et un détachement des Transmissions est envoyé à Herly pour réaliser la liaison téléphonique avec le P.C. à Nesle et avec le 25e B.C.A à Curchy.

Dans la mesure du possible, le 65e s’est préparé à la lutte. Il ne lui reste plus maintenant qu’à attendre l’assaut allemand qui ne va pas tarder.

Le 5 juin 1940, la bataille de France commence Quand, le 17 mai, la 29e D.I. fonçait dans la nuit vers la Somme, elle s’attendait à attaquer aussitôt, face au Nord, pour tenter de couper les divisions motorisées allemandes si hardiment lancées, de Sedan à la Manche. Mais, depuis plusieurs jours déjà, la VIIe armée, du Général Frère, à laquelle appartient maintenant la 29e D.I. (Ier Corps d’Armée), n’attend plus l’ordre d’attaquer vers le Nord pour donner la main à l’armée du nord attaquant vers le Sud. Cette opération, qu’un ordre du jour du général Weygand, nous a fait espérer jusque vers la fin du mois de mai, ne peut plus être réalisée maintenant. Ce sont, au contraire, les Allemands qui attaquent avec une énorme supériorité d’effectifs et de matériel. La bataille de France est commencée… Les 19e et 29e D.I. vont recevoir l’effort principal de l’ennemi, attaquant, de sa tête de Pont de Péronne, droit vers le Sud, avec une énorme masse d’engins blindés. La 29e Division Alpine, avec` ses mulets, ses 75 de montagne et ses canons de 37, occupe un front de 17 km, sur la Somme, au Sud de Péronne, à cheval sur le canal du Nord, avec le 11e R.I.A à l’Ouest du canal et le 3e R.I.A. à L’Est et avec la 6e demi-brigade en profondeur. À sa droite, la 3e D.L.I. À sa gauche, la 19e D.I. Derrière elles, en deuxième position, les 7e D.I.N.A. et 47e Division de réserve.

 

5 juin 1940

Le 5 juin, l’attaque prévue depuis quelques jours se déclenche.

Les divisions blindées allemandes attaquent sur l’axe Péronne-Roye, à la jonction de la 19e et de la 29e D.I. Plus de 500 chars diront les observateurs de la VIIe Armée, attaquent l’aile gauche de la 29e D.I. Aussi nombreux sont ceux qui attaquent la 19e.

Sur la droite de la division, le 3e R.I.A. attaqué uniquement par de l’infanterie, résiste sans trop de peine. Une poche créée un moment entre Voyennes et Offoy est colmatée avec l’appui de chasseurs du 24e et du 65e B.C.A. Mais à l’Ouest, les blindés ont attaqué par vagues et la situation est tout de suite beaucoup plus critique ; pourtant le 112 résiste courageusement sur place. La bataille n’atteint donc pas immédiatement les emplacements où la 6e demi-brigade, chargée de donner de la profondeur au dispositif et de couvrir ses flancs Est et Ouest, reste en attente, 25e à gauche, 65e au centre, 24e à droite. A quelques kilomètres au Nord, Misery, Licourt, Omiécourt sont bombardés, investis par les chars et vigoureusement attaqués par l’infanterie, mais le 112 n’abandonne aucun de ses points d’appui. Malheureusement, à l’Ouest, la 19e D.I. a dû céder du terrain et le 22e Régiment de Volontaires Étrangers est très profondément pénétré par les chars ennemis. La liaison avec la 19e D.I. est ainsi rompue et la 29e Division se voit tournée sur son flanc gauche par les blindés qui s’infiltrent dans un véritable couloir. Fonches, Fonchette, Curchy, Liancourt sont ainsi débordés et attaqués de flanc par les chars. Mais le 25e B.C.A. et la 6e demi-brigade résistent héroïquement dans ces villages et, plus au Nord, le 112 tient encore. Couvert au Nord par le 112e et à l’Ouest par le 25e, Nesle n’est pas encore atteint.

Ce répit permettra au 65e B.C.A. d’intervenir avec abnégation en se portant au secours des camarades en danger.

C’est ainsi qu’à 17 heures, il fait parvenir au P.C. du 112e R.I.A. dans Pertain investi par les chars, un camion chargé de 10.000 cartouches de mitrailleuses ; le Lieutenant-Colonel Nauche dont le téléphone n’a pas encore été rompu, remerciera lui-même en termes émus.

C’est ainsi que la section de mitrailleuses du Lieutenant Hilpert est envoyée en appui de feu au 2e bataillon du 3e R.I.A. â Hombleux, sur la rive Est du canal du Nord, où les Allemands ont réussi à progresser quelque peu entre Voyennes et Offoy.

C’est ainsi surtout que la 2e Cie du 65e B.C.A. (Lieut Benezit, Sous-Lieut. Guirant, Adjudant-Chef Aubert, Sergent Liberotti) va contre-attaquer en direction du bois de Dreslincourt et dégager un groupe du 294e R.A.L.T. qui, débordé, a déjà commencé à démonter ses culasses. Toute la région est sillonnée par les chars allemands, aussi l’ordre reçu prescrivait-il un itinéraire passant par Hattencourt, où les chasseurs devaient recevoir l’appui d’une compagnie de chars R. 35 (Capitaine Detcharry). Mais il est tard et le temps presse : le Commandant de Jankowitz ordonne donc de prendre l’itinéraire direct par Curchy. Le Lieutenant Benezit prend aussitôt les devants en camionnette avec le Sergent Liberotti et 3 F.M. Mais à peine est-il à 3 km de Nesle qu’il doit traverser un violent bombardement d’artillerie et ne peut continuer la progression qu’à pied, en utilisant les fossés de la route. Peu avant Curchy, il est pris sous des rafales de mitrailleuses, mais il continue à avancer en rampant au milieu des blés. Il atteint enfin le bois de Dreslincourt vers 22 h 30 et met aussitôt ses F.M. en batterie. Le restant de la Cie sous les ordres du Sous-Lieutenant Raynaut parvient à passer entre les chars et le rejoint vers 23 h. 3o. Les abords du bois dégagés, les chasseurs s’organisent face au Nord et à l’Ouest et les artilleurs renforcent leur plan de feu avec deux mitrailleuses St-Étienne et 2 F.M. 1915.

A Nesle même, la journée est relativement calme. Vers 4 heures du matin, un immense vrombissement emplit le ciel : une centaine d’avions allemands survolent la ville mais ils se dirigent vers le Nord-Ouest.

Dans la matinée, nouveau bombardement par fusants la maison où la section des Transmissions a son abri est atteinte, mais les radios continuent leur écoute ; les Transmissions se transporteront peu après au réduit central.

Vers 11 heures, la lisière Nord de la ville, à son tour, est, bombardée, beaucoup plus sérieusement d’ailleurs. A la fin de l’après-midi, trois avions de chasse français fondent soudain sur l’avion de reconnaissance allemand qui faisait sa tournée habituelle et l’abattent en quelques secondes. Ce sont, croyons-nous, les seuls avions français que le 65e aura vus pendant toute la durée de la campagne. Plus tard, de nombreux chars ennemis sont aperçus s’infiltrant entre Nesle et Herly. A Herly, les chasseurs du Sous-Lieutenant Barreau ont dispersé avec leurs F.M. quelques éléments d’infanterie allemande qui progressaient vers l’Est, venant d’Étalon. Dans la soirée, la 6e demi-brigade informe le bataillon que des chars B français doivent traverser Nesle dans la nuit ou au petit jour pour contre-attaquer et dégager les points d’appui qui, encerclés, tiennent toujours. Mais les guetteurs, placés pour guider les chars, attendront en vain. Au cours de la nuit, des convois d’artillerie et quelques chars R. 35 traversent Nesle mais ils battent en retraite vers le Sud. Les chasseurs apprendront plus tard que la contre-attaque de chars, écrasée par l’aviation, n’a pas pu déboucher de ses bases de départ. Aux 1.000 chars allemands, qui viennent d’enfoncer l’aile droite de la 19e D.I. et de s’infiltrer entre les points d’appui de l’aile gauche de la 29e DI, la VIIe armée n’a à opposer, en effet, que la contre-attaque d’un bataillon de chars légers et d’un bataillon de chars B. Cette contre-attaque, orientée d’abord du Sud-Est vers le Nord-Ouest, devait se redresser vers le Nord-Est le long du couloir de pénétration des chars, ennemis, et on pouvait espérer qu’elle dégagerait ainsi les points d’appui encerclés de la Division. Mais son débouché tardif, le 6 au matin, sans appui d’aviation en face d’une puissante aviation de bataille allemande, la vouait à l’insuccès. Nos chars, pris à partie un à un par l’aviation ennemie entièrement libre de ses mouvements, seront cloués sur place, ou contraints à se replier, sans avoir pu remplir leurs missions. Les points d’appui ne seront pas dégagés.

 

6 juin 1940

Les points d’appui du 112 et des chasseurs tiennent encore, complètement investis. Mais en raison de l’immense front de la division, ces points d’appui sont forcément assez distants les uns des autres et les forces ennemies s’infiltrent entre eux, et continuent leur progression pendant que leurs avions, maîtres de l’air, bombardent tranquillement, comme à l’entraînement, les centres de résistance qui n’ont pas encore été attaqués, et plus généralement tous les villages. A son tour, le 65e B.C.A. déjà largement débordé à l’Ouest et au Sud, devra subir le plus effroyable bombardement aérien avant de recevoir le choc des chars et des fantassins allemands.

Dès le petit jour, de nombreux blessés arrivent, qui sont soignés au Poste de Secours, par les docteurs Frèrejean et Petit et évacués par des moyens de fortune. A 7H., bref bombardement d’artillerie (105) sur la lisière Sud de la ville.

A 9H. 25, Nesle subit un premier bombardement aérien, extrêmement violent, qui dure près d’une heure et occasionne plusieurs incendies. Un dénombrement hâtif fait ressortir 15 tués, presque tous enterrés dans leurs tranchées ou leurs abris, et d’assez nombreux blessés. La section de l’Adjudant Voglimacci (1ère Cie) est particulièrement éprouvée, ainsi que celle du Sous-Lieutenant François-Julien, dont le sous-officier adjoint, sergent Robert, est tué ainsi que cinq de ses hommes, et dont le chasseur Perroti est blessé. L’abri d’un canon de 37, soigneusement enterré dans la chaussée d’une rue, a reçu une bombe qui a écorné l’un de ses angles. Le souffle de la bombe a détruit les deux maisons de chaque côté de la rue, mais les occupants de l’abri sont sains et saufs. Les communications téléphoniques sont coupées avec le central de Nesle et avec Billancourt.

Deuxième bombardement aérien de 12H35 à 13 H. qui fait 7 tués et 3 blessés à la section Valo, et 1 tué à la section Repellin, et coupe les fils téléphoniques de l’observatoire d’où le chasseur Roso continue avec le plus grand sang-froid à établir et faire parvenir ses comptes-rendus par coureurs. Les Transmissions travaillent à rétablir la liaison téléphonique avec Billancourt, par où l’on peut espérer recevoir des ordres. Malgré le bombardement qui reprend à 14H45, elles parviendront à rétablir un moment la communication à 17H. mais les fils seront de nouveau définitivement coupés peu après.

Le bombarderaient, le troisième de la journée, devient d’une formidable violence ; il durera jusqu’à 16 H 45. Pendant ces deux heures, une centaine d’avions se relaieront en permanence dans le ciel de Nesle, bombardant systématiquement la ville par zones, avec des bombes lourdes, puis avec des bombes incendiaires et parachevant leur oeuvre en bombardant en « piqué » les points importants de la ville malgré le feu des chasseurs qui tirent sur eux de leurs tranchées avec leurs F.M. et leurs fusils. Cependant, à 16H0, deux avions ennemis sont abattus et tombent en flammes à l’ouest et proximité de l’observatoire.

À 17H20, quatrième bombardement, court et violent.

Le bataillon a subi des pertes que l’on n’aura pas le loisir de chiffrer. Les abris établis dans des tranchées tiennent, encore pour la plupart, mais les points d’appui organisés dans les maisons sont littéralement écrasés et les barrages anti-chars nivelés. L’abri du groupe des mortiers de 81 notamment, s’est effondré sur-ses occupants et un seul chasseur a pu être dégagé. Le canon de 25 réduit central est détruit et le Lieutenant Ollivier a disparu, ainsi que plusieurs chasseurs de la C.R.E. Les abris de 3e Cie au Sud de la ville sont littéralement bouleversés. Le Sous-Lieutenant François-julien, renversé par le souffle d’une bombe, a été légèrement blessé au genou. Le chasseur Bousquet Cyprien a eu la cuisse traversée par un éclat de bombe alors qu’il tirait sur les avions. En divers endroits des chasseurs sont ensevelis, certains pourront être dégagés, d’autres périront sous les décombres. La circulation est impossible, même à motocyclette, car il est tombé tous les dix mètres. A pied même, il faudra près d’une heure pour aller du P.A. de la 3e Cie au P.C. du bataillon qui, cependant, ne sont guère distants de plus de plus de 150 mètres. De nombreuses maisons sont incendiées en effet, et interdisent, les rues. Des réserves d’essence, un camion de munitions, des entrepôts brûlent avec des explosions qui durent plusieurs heures. Le P. C. qui a reçu plusieurs bombes s’est écroulé. Le Sous-Lieutenant Michel enseveli sous les décombres, se dégage à grand peine et retourne aussitôt chercher la serviette dont il a la garde et où se trouvent des documents importants. On transporte le P.C. au Poste de Secours qui est voisin et dont les magnifiques caves ont déjà supporté plusieurs bombes, mais le Poste de Secours aussi finira par s’effondrer sous de nouvelles bombes. A peine dégagés, le Caporal Vier, les chasseurs Mir, Benzo et Meyer retournent sous les décombres enflammés, qu’ils arrosent avec l’eau d’un tuyau crevé par la bombe et travaillent avec acharnement pour déterrer les blessés ensevelis vivants. Ils en dégageront quatre, mais plusieurs resteront enterrés dans l’Hospice qui brûle. Chassés de leurs abris par l’incendie, le P.C., les infirmiers, la section des Transmissions, la section Fouque et divers éléments de la C.A. finissent par se rassembler dans la crypte de l’église. A ce moment (18H3o), les avions reviennent pour un cinquième bombardement et pendant un quart d’heure bombardent l’église « en piqué. ». Plusieurs bombes traversent la toiture et explosent dans le chœur mais la crypte résiste parfaitement.

Pendant toute cette journée, la 2e Cie du 65e B.C.A. continue à tenir le bois de Dreslincourt sous les bombardements de l’aviation (de 8H à 11H30) et de l’artillerie (à 14H) recueillant des isolés du 22e R.M.V.E. (de la 19e division) et du 112e R.I.A. qui se replient.

À 16 H, l’ennemi est annoncé par les guetteurs. Les officiers de la 2e se portent aussitôt à la lisière du bois… et le feu est ouvert. L’ennemi attaque de face, avec deux compagnies et un char, pendant que les avions nous mitraillent le bois. Mais les artilleurs du. 294e ont enlevé les culasses de leurs mitrailleuses et commencent leur repli, et les Allemands parviennent à s’infiltrer entre les sections Liberotti et Raynaut, isolant la section Liberotti. La mission de la 2e Cie est remplie puisque les artilleurs qu’elle devait protéger ont quitté le bois; le Lieutenant Benezit décide cependant de tenir encore une demi-heure pour couvrir leur retraite ; mais quand l’ordre de repli est enfin donné, la section Sergent Liberotti reste engagée et ne peut suivre le mouvement. Avec huit chasseurs et deux. F. M., le Sous-Lieutenant Raynait s’arrête aussitôt et tente, par l’appui de son feu, de permettre le décrochage de son camarade. Le Sergent Escouffier et le chasseur Guiol retournent alors vers le bois, en volontaires, pour tenter de reprendre le contact, avec Liberotti, mais les lisières sont déjà occupées et ils ne pourront mener à bien leur courageuse tentative. Encerclée, la section Liberotti s’accroche au terrain, refuse de se rendre et arrêtera longtemps à elle seule l’effort allemand. Les chasseurs Guelfucci, Micoud, Rey, Curet, Mozone, se distingueront particulièrement. Le Lieutenant Benezit et le Sous-Lieutenant Guiran parviendront cependant à récupérer quelques hommes de cette section, dont le Sergent Cotte, deux fois blessé. Les survivants de l’héroïque section, presque tous blessés, tiendront encore de longues heures et brûleront jusqu’à leur dernière cartouche, refusant toujours de se rendre. Submergés sous le nombre, Liberotti et quelques blessés ne seront faits prisonniers que le 7, à 3 H du matin. Leur sacrifice aura arrêté longtemps l’avance allemande et permis aux trois autres sections de se replier sur Nesle. Lorsqu’elle y parviendra vers 19 H., la 2e. Cie., qui vient de perdre une quarantaine d’hommes, presque tous tués ou blessés, recevra aussitôt l’ordre de se porter vers Billancourt. Nesle incendié s’avère en effet intenable et le Commandant de Jankowitz a décidé de reporter la défense en dehors de la ville. L’ordre de repli est d’ailleurs donné depuis longtemps., mais le 65e B.C.A. ne l’a pas reçu. Le Lieutenant Froysse, du 3e R.I.A. a été chargé en effet, par le Colonel Galy de porter l’ordre de repli au 3e R.l.A. et au 65e B.C.A.  A 18 heures, cet officier a atteint le. P.C. du 65e à Nesles. Mais le P.C. est complètement effondré sous les bombes et brûle au milieu des explosions d’un camion de munitions. Le tube tordu du canon de 25 émerge encore d’un soupirail obstrué par les décombres, mais il n’y a pas de chasseurs en vue. Le P.C. et la centaine d’hommes du réduit central viennent en effet de se transporter dans la crypte de l’église, à 150 mètres à peine, mais le Lieutenant Froysse ne peut les voir. Les points d’appui de la 1ère Cie au Nord et de la 3e Cie, au Sud de la ville, tiennent toujours sur place, mais les chasseurs, tapis dans leurs tranchées ou leurs abris, sont peu visibles. La ville à demi en flammes paraît vide. Le Lieutenant Froysse croit donc que Nesle a été évacué et rejoint l’I.D. sans avoir communiqué son ordre.

Les chasseurs se rendent bien compte que la division se replie ; l’observatoire a signalé les mouvements de troupes vers le Sud, et à 17 H, les artilleurs du 294e se sont repliés à travers Nesle. Mais puisque l’ordre de repli n’a pas été reçu il faut s’en tenir à sa mission. Cependant, Nesle en feu, avec ses barrages anti-chars nivelés et ses abris détruits, ne se prête plus à une résistance efficace. Le Commandant de Jankowitz a décidé en conséquence, de porter la défense un peu au Sud, à l’abri du ruisseau voisin, le Ru d’Ingon, où le Poste de Secours s’est déjà transporté. Le Capitaine Leppert, vers 19 H, est donc chargé d’établir sur la rive sud du Ru d’Ingon, en direction de Billancourt, une base de feu à l’abri de laquelle le bataillon pourra s’organiser et se défendre ou retraiter suivant les ordres. Il disposera à cet, effet, des trois sections de la 2° Cie qui viennent d’arriver de Dreslincourt, de la demi-3e Cie qui occupait Herly et, a reçu l’ordre de rejoindre le bataillon, de la section du Sous-Lieutenant Folique, de la section de mitrailleuses de l’Adjudant Sartor et d’un canon de 37.
Le Capitaine Leppert a à peine commencé son mouvement par la route de Roye lorsqu’il apprend que cette route est coupée par les Allemands à 5 km au Sud-Ouest de Nesle, au village de Rethonvillers que le G.R.D. a abandonné. L’ennemi (infanterie et chars) est également signalé au sud de Herly, progressant vers Nesle. Le Capitaine Leppert, décide alors d’installer son dispositif face à l’Ouest, le long de la route de Roye, en appuyant, sa gauche au village de Billancourt où se trouve toujours la C. H. R., pour éviter l’encerclement de Nesle par le Sud. Il avise ensuite le Chef de Corps par coureur que le repli n’est plus possible que par les bois au Sud de Nesle et par la route de Noyon.
La section Fouque s’établit sur la route de Roye, à 500 mètres environ au Sud de Nesle, et les deux sections du Sous-Lieutenant Barreau (qui viennent de Herly) prolongent, le dispositif jusqu’à hauteur de Billancourt où s’établit la 2e Compagnie.
À 19H45, le compte-rendu du Capitaine Leppert n’est pas encore parvenu au P.C. lorsque la section des Transmissions, sous les ordres du Lieutenant du Chaffaut reçoit, l’ordre de rejoindre le Capitaine Adjudant-major. Elle part, en emportant à bras tout son matériel radio et d’observation, en utilisant, les fossés de la route de Roye, mais elle se voit soudain débordée, à 100 mètres à peine, par trois chars allemands guidés par trois cavaliers qui surgissent d’un petit bois. C’est alors que le lieutenant du Chaffaut décide de brûler les documents du Chiffre et de se joindre aux sections Fouque et Barreau pour défendre la route de Roye. Mais les Allemands n’attaquent pas ; on les voit s’écarter de cette hâtive ligne de défense et défiler vers le Sud à travers champs. La section des Transmissions rejoindra alors le Capitaine Leppert à Billancourt.
Billancourt a été sérieusement bombardé par l’aviation et plusieurs maisons sont en flammes, mais le village parait un Eden en comparaison de Nesle et la C. H. R. n’a pas eu à souffrir. À hauteur des premières maisons, un char léger français est immobilisé, son occupant est mort, affreusement blessé à la tête, et le Capitaine Ancian l’a fait ensevelir.
Vers 20H00, par la route de Noyon, le Commandant de Jankowitz fait commencer le mouvement du restant du bataillon à l’abri du dispositif qui tient la route de Roye : le Capitaine Desaphy et le Sous-Lieutenant Chevallier emmènent la C.A., qui transporte ses mitrailleuses à bras, et l’établissent en base de feu, face au Nord dans un chemin creux, sur les pentes sud du Ru d’Ingon, à quelques centaines de mètres à peine de Nesle.
Un peu plus tard, le Commandant de Jankowitz, le Lieutenant Brimel, le Sous-Lieutenant François-Julien et le Sous-Lieutenant Michel les y rejoignent avec le restant du bataillon.
Le Lieutenant Poilroux, avec la section du Sergent-chef Mathieu, reste seul dans Nesle pour couvrir ce dernier mouvement. Vers 23H00, sa mission largement remplie, il décroche à son tour, mais Nesle est maintenant entièrement cerné, et presque dès son départ, il tombe dans une embuscade, et est fait prisonnier avec ses hommes.

À ce moment, le bataillon qui a déjà perdu plus de cent cinquante hommes, se trouve scindé en deux éléments d’importance à peu près égale : l’un avec le Commandant sur les pentes Sud de l’Ingon, face au Nord ; l’autre, avec le Capitaine Leppert, dans le petit bois au Nord de Billancourt (où les sections Fouque et Barreau ont finalement été contraintes de se replier) fait face à l’Ouest et maintient les Allemands qui continuent à défiler sur la route de Roye. Ces deux fractions ne sont guère séparées par plus de 1500 mètres. Malheureusement, la nuit est venue, le terrain est difficile, les bois sont touffus et la liaison ne se fera pas…

* * * * * * * * * * * * * * *  * * *

 

Historique du 65ème Bataillon de Chasseurs Alpins pendant la guerre 1939-1940 d’après le carnet de route d’un officier du bataillon avec une préface du Général de Corps d’Armée Gérodias, M. Leconte Imprimeur Editeur, Marseille 1941.

 

Marc Pilot / Picardie 1939 – 1945 / avril 2018

 

Historiques et témoignages

drapeau-f

Historiques et témoignages

drapeau-f

Corps
Unité
Passage dans la Somme
Date
2e RM PAD 3 Le sacrifice de deux artilleurs à Amiens 20 mai 1940
28e RRG Lieutenant Bernard PADOT mai-juin 1940
1er CA 101e RALA Gérard LAMBLIN – BHR 5 juin 1940
3e DLI 140e RIA Encadrement mai – juin 1940
141e RIA Encadrement mai – juin 1940
4e DIC 2e RIC Position des officiers 25 juin 1940
2e RIC J.M.O. 20 mai – 8 juin 1940
2e RIC Rapport CAB 2, Remiencourt 7 juin 1940
610e RP Caporal Jean Hervagault – Montdidier 10 juin 1940
13e DI 28e RA Capitaine LETANTER, souvenirs – Saleux
fin mai – 5 juin 1940
16e DI 19e GRDI MdL Jean LASNIER – Oresmaux 6 juin 1940
19e DI 22e RMVE Berny-en-Santerre, Villers-Carbonnel,
Fresnes-Mazancourt
mai – juin 1940
e unité Ville date
29e DI 24e BCA Sgt-chef Lucien MARTELLI – Moyencourt fin mai – 7 juin 1940
25e BCA Hattencourt, Fonches, Curchy,
Liancourt-Fosse
30 mai – 8 juin 1940
25e BCA Marcel BACCOU – Hattencourt 4 et 5 juin 1940
65e BCA Nesle 29 mai- 6 juin 1940
34e GRDI Rethonvillers, Champien et Balâtre 5 et 6 juin 1940
94e RAM Encadrement et JMO 5 au 7 juin 1940
94e RAM Rapport du Chef d’Escadron BLANC 4 au 8 juin 1940
94e RAM BARBE Georges – Moyencourt 28 mai au 7 juin 1940
Divers Armée de l’Air Répertoire des aviateurs tombés
dans le Santerre
mai – juin 1940

 

55 heures de guerre

Se souvenir de «55 heures de guerre» passées à Formerie

La réédition de ce livre sur trois jours de résistance de juin 1940 sera au centre des commémorations.

 

Le travail autour de la réédition du livre 55 heures de guerre de Pierre Tisseyre se poursuit. L’ouvrage qui détaille la bataille de Formerie durant la Seconde Guerre mondiale sera présenté le 8 mai lors de la cérémonie commémorative. À cette occasion, la ville inaugurera une plaque commémorative, en présence de la famille de l’écrivain et combattant, ainsi que des autorités canadienne et française et d’un ancien Premier ministre du Québec.

Cette nouvelle édition de ce livre, écrit en 1942, sera enrichie de témoignages de Formions ayant vécu à cette période et de photographies d’époque. C’est le journaliste Marc Pinelli, qui est venu recueillir ces témoignages. Ce dernier a joué les intermédiaires entre les éditions de la famille Tisseyre, domiciliée désormais au Canada, et la ville de Formerie. Dans ce roman, Pierre Tisseyre, journaliste, écrivain et éditeur littéraire, y décrit sa captivité et raconte les trois jours de résistance, du 7 au 9 juin 1940, de cette troupe envoyée dans la bataille sans préparation.

Un « pont » entre la France et le Canada

Un projet d’échange étudiant est né entre Formerie et le pays où s’est installé l’auteur de l’ouvrage, le Canada, précisément Québec. C’est ainsi que de part et d’autre de l’Atlantique, un jeune a été choisi selon des critères précis. En France, c’est Cloé Pauquet qui a été retenue, 22 ans, étudiante en Master MEEF (Métiers de l’enseignement, de l’éducation et de la formation), qui se dit impatiente de découvrir le Canada. «  J’ai postulé pour découvrir un mode de vie inconnue, leurs coutumes et leurs habitudes ainsi que la région  », confie cette dernière qui partira cet été.

Durant son séjour d’environ un mois et demi, elle sera amenée à travailler. Un job d’été qui sera lié à ses études en cours. «  Je vais travailler pour l’école académique Sainte-Thérèse ainsi que pour un camp de vacances. »

En attendant de partir, Cloé doit réunir les papiers, permis de travail, visa et passeport pour pouvoir profiter en toute sérénité de cette expérience unique. Côté canadien, Nicolas Bourbeau viendra découvrir la France et sera amené à travailler dans les infrastructures communales.

 

N° 431 Squadron

Le Halifax de Cramoisy

iroquois

Mardi 18 juillet 1944, le bombardier Handley-Page  « Halifax III », numéro de série MZ628, du Squadron n°431 de la Royal Canadian Air Force décolle à 15h21 de la base de Croft (Yorshire, Angleterre). Il fait partie des 110 bombardiers qui ont pour mission la destruction de la gare de triage de Vaires-sur-Marne. En fin d’après-midi, le quadrimoteur est vu, seul en difficulté à la verticale de Thiers-sur-Thève se dirigeant vers le Nord-Ouest à une altitude relativement basse (témoignage de M. Marcel MAVRÉ).
L’avion tombe sur le plateau situé au sud de la commune de Cramoisy, près de la remise à cailloux et à environ 500 m à l’ouest de la D12 au lieu-dit « Le Fond des Bassinets ». Quatre corps calcinés dans la carlingue sont emmenés par les Allemands, les aviateurs R. HEALD, L. ROBIN, J.E. LOCKETT et P.L. ALP. Quatre autres corps sont retrouvés dans les champs de blé le samedi 22, le lundi 24 et le mardi 25 juillet. Il s’agit de W. ABBOTT, J.A. BLASKO, C.G. BULL et F.E. MITCHELL; ils sont inhumés par les soins de la municipalité le 25 juillet 1944 au cimetière de Cramoisy. (Témoignage de M. Étienne FRAMERY).

 

équipage

Équipage habituel du S/L BULL
Six hommes présents sur cette photo (repères A.C.D.E.F.G) vont périr à CRAMOISY le 18 juillet 1944
(photo famille BULL via Bombercrew.com)

 

A : P/O Joseph Arthur BLASKO, 19 ans, mitrailleur. R.C.A.F
B : Sgt D. BROWN, mécanicien, non présent le 18/07/44
C :  P/O Percy Leonard ALP, 30 ans, mitrailleur. R.A.F
D : P/O Leslie ROBIN, 22 ans, radio. R.A.F.
E : F/O Frank Ernest MITCHELL, bombardier. R.A.F
F : S/L Charles Gordon BULL, pilote. R.C.A.F
G : P/O Wilfred ABBOTT, 23 ans, navigateur. R.A.F

Non visibles sur cette photo : le F/O Robert HEALD remplaçant du Sgt D. BROWN et le P/O James Ernest LOCKETT, 21 ans, mitrailleur.

Saint-Maximin en 1944

Les premières destructions massives qui ont touché la commune de Saint-Maximin ont eu lieu dans la nuit du 4 au 5 juillet 1944. En fait, ce sont des dommages collatéraux, la cible étant la carrière du Couvent à Saint-Leu d’Esserent.

A Trossy Saint-Maximin un dépôt de campagne (Feldmulag*) abritant un millier de bombes volantes V1 était prévu à proximité de la voie ferrée dans les carrières adjacentes. Ce centre de stockage était codé MARTHA par les Allemands. Des travaux préliminaires avaient commencés mais l’activité fut rapidement stoppée suite aux nombreux bombardements visant la commune de St-Leu et au repérage du chantier par les Alliés.

D’après un rapport allemand du 5 juillet 1944, il était prévu l’allocation de 8000 à 10000 mètres cubes de béton pour terminer le dépôt de Trossy Saint-Maximin en 6 semaines !

Un second projet d’aménagement fut ensuite retenu concernant l’installation d’un centre de production d’oxygène liquide pour les fusées A4/V2 (O2 Erzeugungs Anlage n°1305) mais celui-ci fut aussi rapidement abandonné.

Le comité de travail interarmes «Crossbow», réuni le 27 juillet 1944, recommande que Rully-la-Montagne (près de REIMS) et Saint-Leu d’Esserent doivent rester une cible prioritaire, en second lieu, deux sites suspectés de stockage de bombes volantes  devront être attaqués : Méry-sur-Oise et Trossy Saint-Maximin. Aucun lien direct n’avait été fait avec Trossy et l’activité Crossbow, mais :

« …C’est à présent le lieu d’une grande activité. Le site consiste en une carrière à ciel ouvert avec des entrées de tunnel servies par la route et le rail et la dernière observation (le 20 juillet 1944) montre quatre grandes fosses circulaires dans une desquelles un réservoir a été installé. Les sources au sol (les renseignements locaux, la Résistance) parlent d’un dépôt de carburant. Sa situation à 1,6 km de Saint-Leu d’Esserent et l’apparition générale d’activités est en accord avec l’hypothèse que ce site est activement ou éventuellement concerné par Crossbow. » 1

Le destin de Saint-Maximin est désormais scellé, durant trois après-midi successifs, des tempêtes de feu et d’acier vont s’abattre sur la commune.

Mercredi 2 août 1944, une force de 94 Lancaster et 7 Mosquito est envoyée pour attaquer le dépôt de Trossy Saint-Maximin. Les «marqueurs» ont été décrits comme précis et on estime une bonne concentration du bombardement.

Jeudi 3 août 1944, à nouveau, 11 Mosquito et 372 Lancaster ont été envoyés sur Trossy Saint-Maximin. L’attaque a été menée en deux phases. Pour la première attaque, les avions  » marqueurs  » étaient à l’heure et la force principale pouvait suivre les consignes du « Master Bomber ». Cependant, les effets conjugués du bombardement intensif mené parmi les explosions de la Flak, ont généré de la fumée obscurcissant les «marqueurs» et combinés avec les nuages, ont affecté la précision des vagues de bombardements suivantes. Le résultat du raid a été estimé faible bien que de larges explosions ont été constatées par les équipages.

Vendredi 4 août 1944, le Bomber Command a une fois de plus déployé une autre force comprenant 5 Mosquito et 61 Lancaster, afin d’attaquer le dépôt de carburant de Trossy Saint-Maximin. Le raid est considéré comme assez bien réussi. Au débriefing, les équipages ont rapporté avoir observé un bombardement concentré et de larges explosions.

Durant les trois attaques, les appareils du Bomber Command ont largué 3059 tonnes de bombes sur la cible. Les dommages sur cette dernière ont été évalués ainsi :

« Suite aux deux premières attaques, un grand bâtiment rectangulaire a eu de sévères dégâts et on peut voir des affaissements dans la partie sud. Juste au nord et au sud des 4 trous cylindriques, il y a 16 trous dans le sol de la carrière. Un grand bâtiment dans cette zone a été touché plusieurs fois et les voies ferrées ont été coupées en beaucoup d’endroits. » 2

La commune de Saint-Maximin est sinistrée à 95%.

On peut ajouter deux raids de nuisance, menés par une paire de Mosquito, lors des nuits du 11 au 12 août et du 12 au 13 août 1944.

Lors des bombardements sur Trossy Saint-Maximin la Royal Air Force a enregistré des pertes. Cinq bombardiers quadrimoteurs Lancaster le 03 août et deux le 04 août 1944 ont été détruits. 38 membres d’équipages ont perdu la vie, 5 ont été faits prisonniers et 6 ont échappé à la captivité, aidé par des civils et la Résistance.

 

Date Type d’avion Serial number Squadron Objectif Tués Prisonniers Évadés
3 août 1944 Lancaster PA 162 61 Saint-Maximin 6 1
3 août 1944 Lancaster ME 839 166 Saint-Maximin 5 1 1
3 août 1944 Lancaster PB 125 460 Saint-Maximin 7
3 août 1944 Lancaster ME 568 619 Saint-Maximin 7
3 août 1944 Lancaster LM 163 625 Saint-Maximin 2 4
4 août 1944 Lancaster PA 983 635 Saint-Maximin 8
4 août 1944 Lancaster ND 811 635 Saint-Maximin 3 4

Lexique :

-CROSSBOW: (arbalète) Désignation codée des contres-mesures dirigées contre les armes secrètes Allemandes.

-Bomber Command: commandement de l’aviation de bombardement Britannique.

-Mosquito: bombardier bimoteur de la Royal Air Force.

-Lancaster: bombardier quadrimoteur de la Royal Air Force.

-Marqueur: fumigène de couleur rouge, jaune ou verte servant à indiquer une cible.

-Master Bomber: équipage hautement qualifié qui guide les vagues de bombardier vers la cible.

 

© Picardie 1939 -1945 /JPM /juillet 2017

141e encadrement

Encadrement du 141e RIA

15 mai 1940

 

État-Major

Colonel GRANIER Commandant
Commandant BILLOT Chef de l’E-M
Capitaine LAURENS Officier « Z »
Lieutenant POMPIDOU Off. de Renseignement
Lieutenant SYLVANER Officier de liaison
Lieutenant MAURIN Officier des détails
Commandant LECONTE Médecin-Chef
Lieutenant BARDOULAT Vétérinaire

Compagnie de Commandement

Capitaine ORTOLAN Commandant
Lieutenant LAUZE Section Trans
Lieutenant ZWICKY Section Pionniers
Sous-Lieutenant LANZA Section Éclaireurs Moto

Compagnie Hors-Rang

Lieutenant TEYCHENE Commandant
Sous-Lieutenant AUBRY Ravitaillement
Lieutenant BONNASSE Approvisionnement
Lieutenant BRODUT Dépannage
Lieutenant FRANCESCHI Dentiste

Compagnie Régimentaire d’Engins

Lieutenant TOURNEL Commandant
Lieutenant GRANDJEAN Chef 1ère Section
Sous-Lieutenant FABRE Chef 2e Section

Ier Bataillon

Chef de Bataillon  PERALDI Commandant
Capitaine  CHAMPEAUX Adjudant Major
Sous-Lieutenant  ROURE Officier adjoint
Lieutenant  RIMBAL Médecin
Lieutenant  POCACHARD Chef de la SES

1ère Compagnie

Capitaine RABILLOUD Commandant
Lieutenant MICHEL Chef de Section
Sous-Lieutenant GERVASY Chef de Section
Lieutenant MARTINET Chef de Section

2e Compagnie

Capitaine REBOUL Commandant
Sous-Lieutenant LABROT Chef de Section
Sous-Lieutenant BOURRELY Chef de Section
Sous-Lieutenant BONNAUD Chef de Section

3e Compagnie

Capitaine ROUY Commandant
Lieutenant FORTOUL Chef de Section
Sous-Lieutenant BETTINI Chef de Section

C.A.B 1

Capitaine FRANCOIS Commandant
Lieutenant BOUDON Chef de Section
Sous-Lieutenant PIERRET Chef de Section

IIe Bataillon

Chef de Bataillon DE BUYER Commandant
Capitaine LAURENT Adjudant MAjor
Lieutenant GOUYON Adjoint
Lieutenant AVIERINOS Médecin
Sous-Lieutenant VIGEOZ Chef de la SES

5e Compagnie

Capitaine DAZET Commandant
Sous-Lieutenant PONTAL Chef de Section
Sous-Lieutenant STEPHANI Chef de Section

6e Compagnie

Capitaine PETRE Commandant
Lieutenant GALY Chef de Section
Lieutenant SAUER Chef de Section
Sous-Lieutenant RAMEL Chef de Section

7e Compagnie

Lieutenant ROUX Commandant
Lieutenant MALLIE Chef de Section
Lieutenant LIONS Chef de Section
Sous-Lieutenant TOUBA Chef de Section

C.A.B. 2

Capitaine HANS Commandant
Sous-Lieutenant JOOS Chef de Section
Sous-Lieutenant AUDIBERT Chef de Section
Sous-Lieutenant CHATRIEUX Chef de Section

IIIe Bataillon

Chef de Bataillon TUFFELLI Chef de Batillon
Capitaine DE BOUSQUET Adjudant Major
Lieutenant LAZZARINI Officier Adjoint
Lieutenant GARDES Médecin
Lieutenant STALLA BOURDILLON Chef de la SES

9e Compagnie

Capitaine BERBRECHT Commandant
Lieutenant CLAIREPOND Chef de Section
Sous-Lieutenant ROURE Chef de Section
Sous-Lieutenant RACINE Chef de Section

10e Cie

Capitaine ESTADIEN Commandant
Lieutenant COSTE Chef de Section
Sous-Lieutenant PAGES Chef de Section
Sous-Lieutenant BATTESTINI Chef de Section

11e Compagnie

Lieutenant COULON Commandant
Lieutenant GAFFAJOLI Chef de Section
Sous-Lieutenant GIRAUD Chef de Section
Sous-Lieutenant MICHEL Chef de Section

C.A.B. 3

Lieutenant SANTRAILLES Commandant
Lieutenant GOLETY Chef de Section
Sous-Lieutenant VERAND Chef de Section
Sous-Lieutenant BROUSSE Chef de Section

© Picardie 1939 – 1945 / Marc Pilot/ juillet 2017

 

Rafle de Domart-en-Ponthieu, 27 août 1944

Dans un livre de souvenirs inédit destiné à sa famille et ses amis, S…….., qui était alors jeune homme, raconte la rafle qui s’est déroulée à Domart-en-Ponthieu le 27 août 1944.

Dimanche matin des coups violents frappés sur une porte nous firent sortir du lit, puis bientôt des cris de femme.
A quelques maisons de la nôtre, le cordonnier Guillerand sortait de sa demeure, suivi d’un Allemand qui le faisait avancer, un revolver sur la nuque. La femme dans son désarroi accusait à tort la voisine d’avoir dénoncé son mari. Tout le quartier frémissait d’interrogations. Guillerand a une trentaine d’années. Il vient de Franqueville, le village voisin, il ne fait pas parler de lui. Il habite Domart depuis peu d’années.
Le calme revint. Il faisait beau. Je me rendis au jardin de la route de Gorenflos, arracher quelques pommes de terre pour notre repas. Un cheval arrivait, redescendant à Domart. Michel Fourrier l’accompagnait. Il revenait des champs. Michel est un copain de mon âge, les cheveux roux, camarade de classe, nous sommes arrivés en même temps à Domart. Depuis le certificat d’études il travaille dans la ferme de son père, rue du Bourguet.
Il aime se retrouver au café avec d’autres camarades, le plus souvent avec Vincent Ferrari, un jeune Italien de vingt ans qui demeure avec sa mère et une jeune sœur de quinze ans, Vanda. Vanda m’a donné un jour de belles pièces romaines en bronze. Les Ferrari ont fui l’Italie fasciste de Mussolini. Ils habitent, à cent mètres de chez nous, dans une vieille et belle maison en pierre, appelée à tort maison des Templiers.
Il y a aussi Paul Warin, un fils de cultivateurs.
Parfois, René Démarest, le fils du boulanger (pas notre voisin, il y a deux boulangeries à Domart), les accompagne. Ils se rencontrent aussi sur le terrain de football.
Sonia qui les sert au comptoir les connaît bien et les aime bien.
A côté d’eux se trouve de temps à autre, un grand gaillard, Robert Richard, un ancien marin qui ne tient pas en place et sourit tout le temps. On dit qu’il est de Mers, sur la côte, il travaille depuis peu, chez Dumeige, le marchand de chevaux, à côté d. Ferrari où il couche.
Je crie à Michel :
« Tu sais ce qui se passe à Domart ? Les Allemands viennent d’arrêter Guillerand. »
Je vois Michel marquer de la nervosité. Nous avons encore échangé quelques paroles, il a continué sa route vers la Ferme.
Je suis redescendu à la maison.

Il était 11 heures.

Monsieur Fuiret, le secrétaire de mairie avec qui je travaillais chaque semaine apparut sur la route. Il marchait vivement.
– « Monsieur Fuiret, quelles sont les nouvelles ? »
– « Mauvaises. Je vais chez le maire porter un ordre de la Kommandantur. Tous les hommes de 16 à 60 ans doivent se trouver sur la place à 15 heures, ceux qui ne viendront pas seront fusillés sur place. »
Les roulements de tambour du sergent de ville firent sortir tous les habitants de leurs demeures. Ils écoutaient, éberlués, incrédules, l’annonce inhabituelle.
Les Allemands s’affairaient, couraient en tous sens, repassaient devant chez nous, poussant devant eux, sous la menace de leur revolver des copains qu’ils avaient cueillis dans leur foyer, sous les yeux de leur mère épouvantée.
J’entendais au loin hurler Madame Ferrari.
Vincent passa les mains en l’air, puis le père Démarest, le boulanger – on recherchait le fils, on emmenait le père -, les frères Jacquard, coiffeurs.
D’autres descendaient de la Vigne par ce sentier abrupt que nous appelons les Roulettes face à notre maison.
Je suis rentré au café.
S’y trouvaient quelques copains, Émile Varlet et Jacques Caillas, un gamin de 16 ans. Nous avons bu ensemble un cognac, nous avons blagué sur le dernier verre du condamné.
Jacques a dit :
– « Sur la place, à trois heures, moi je n’irai pas »
 Nous nous sommes séparés.

J’ai vu arriver sur la route René Démarest.

Il marchait d’un pas ferme. Je lui ai dit :
– « Alors, René, où vas-tu ? »
Il a seulement répondu :
– « Il faut y aller. »

Il parlait de la maison où les Allemands avaient enfermé son père et les copains, il parlait du destin qu’il avait choisi. Peu après, Monsieur Démarest est repassé devant notre porte, en sens inverse, se dirigeant vers sa boutique.

Et puis il fut 15 heures. Nous savions que le village était cerné.
De partout les hommes sortaient des maisons, se rassemblant sur la place, devant notre café.
Les Allemands nous firent aligner sur la route. Cela fait une longue file qui démarrait de la boulangerie du voisin et se terminait tout au bout de la place des Halles, vers le salon des coiffeurs.

Des soldats allemands avaient pris place devant nous, alignés eux aussi, à dix mètres, genou en terre, derrière leurs mitraillettes.

Nous étions trois de la maison. Mon père n’y voyait plus, atteint d’une double cataracte, je le tenais par le bras avec mon frère Yves de dix-sept ans.
Nous portions tous deux un maillot d’un bleu pâle, comme le ciel. Nous avions les bras nus.
Les femmes regardaient partout derrière les fenêtres.
Nous attendions, excités par cette situation étonnante, tous ces hommes désarmés devant ces soldats qui n’attendaient qu’un ordre pour envoyer leur rafale.
Je me souviens qu’avec le frère, nous trouvions le temps de parler avec humour de la situation, mon voisin de droite me demanda de nous taire.

Le silence se fit de toute façon.

Un homme vêtu de l’uniforme allemand s’est ameené au bout de la file à notre droite, poussant devant lui un jeune prisonnier aux mains liées, le visage tuméfié, noir des coups reçus.
Le malheureux s’arrêtait devant chacun de nous et l’autre demandait dans un français sans accent
– « Et lui, il connaît Guillerand ?»
La tête répondait non.
Il s’approchait de nous, la voix sadique, en français, prévenait :
– « Et tâche de ne pas nous monter en bateau, sinon tu sais œ qui t’attend. » La tête répondait oui.
– « Et lui, il connaît Guillerand ? »
Tout le monde connaissait Guillerand à Domart.

Il est passé devant nous, nous a regardés, il a dit non.

Vers le milieu de la file, il s’arrêta devant Émile Varlet et prononça :
– « Lui, il connaît Guillerand. »
Nous vîmes avec stupeur Emile Varlet sortir du rang, ses gestes de dénégation. D’une nature plutôt froussarde, c’était le dernier à qui nous aurions pensé.

L’interrogatoire continuait, et, soudain, prit une autre tournure.
– « Lui, il est de l’Intelligence Service. »
– « Tu es fou mon gars », répondit l’autre.
Nous vîmes sortir du rang Morin le confiseur, un bonhomme trapu, la cinquantaine, la figure et le dos sont un peu de travers.

Les Allemands comprirent de suite qu’ils n’avaient plus à chercher.
D’un geste ils nous firent signe de nous disperser. Émile Varlet, oublié, n’en demanda pas plus, il se fondit dans la foule.

Nous sommes rentrés tous trois à la maison, les deux garçons aidant le père à se diriger. Yvon, notre frère de dix ans, Nadia, Sonia, maman, se remettaient de la visite de soldats accompagnés d’un berger allemand. Ils avaient fouillé dans les chambres.
La maison n’abritait aucun réfractaire à la rafle, ils ne trouvèrent personne à fusiller.
Quand nous sommes ressortis, nous entendions, à cent mètres de là, les chiens policiers aboyer dans la maison où l’on « interrogeait » les résistants.
Morin reparut sur la route. Ils l’ont rappelé. Ils ne l’ont plus lâché.
Un camion les emporta tous vers une destination inconnue.
Dans le café, les Allemands buvaient et chantaient à tue-tête.

(…) Il fallut encore bien des jours avant que nous ne retrouvions nos copains… au fond d’une fosse, à Ville-le-Marclet, près de Flixecourt, à dix kilomètres de là.
Une fosse profonde, dans l’argile du jardin, près de la maison qui leur avait servi de prison.
Leurs mains étaient liées.
Une balle dans la nuque avait mis fin aux 20 ans de Vincent, une rafale de mitraillette aux 22 ans de René.
D’autres corps se trouvaient là, dont celui de Guillerand, un vieux de 30 ans !

Ils revinrent tous dans leur village, dans un cercueil de bois blanc.

Nous, les copains, nous les avons ramenés dans leur maison. Avec Jacques Caillat, j’ai porté le cercueil de Vincent.

Nous sommes entrés dans la maison de madame Ferrari, suivis de la foule et de deux gendarmes. Vanda était là.
Les gendarmes firent sortir tout le monde. Jacques et moi nous sommes restés, avec la douleur de la mère, avec ses cris, avec son visage creusé de larmes.

Elle a voulu que l’on ouvre le cercueil pour être sûre d’une réalité que son cœur ne voulait pas accepter.

Nous avons revu Vincent une dernière fois.
Sa tête était devenue énorme, toute noire.
Un long hurlement de bête mourante emplit la pièce.
Jacques et moi nous pleurions.

Nous avons emporté le cri inoubliable.

© Picardie 1939-1945, Marc Pilot, juillet 2017

André Noyelle

Le massacre de Château-Rouge – Cauvigny

 

Au mois de juillet 1944, un groupe de la Résistance vient se réfugier au hameau de Château-Rouge dans les bâtiments d’une colonie de vacances. Ils attaquent des soldats allemands et font même un prisonnier qu’ils cachent dans une maison isolée. Dans la matinée du dimanche 27 août, un détachement allemand attaque le maquis où huit hommes sont tués, puis encercle le hameau de Château-Rouge. Tous les habitants, au nombre d’une centaine, sont obligés de se rendre auprès d’une ferme située près d’une chapelle. Les hommes sont alignés le long d’un mur, face à la route. Le prisonnier qui avait été délivré est présent et accompagne le chef du détachement ; il désigne un à un tous les hommes. Ils sont fusillés. C’est ainsi que vingt hommes périssent.

 

Témoignage de Laure Noyelle

Nous habitions mes parents et moi à Chatenay-Malabry (Butte rouge) lorsque mon père reçu une convocation pour le travail obligatoire en Allemagne. Il n’en était pas question ; nous devions partir très vite…
Ses parents demeurant à Ully-St-Georges (Oise), l’endroit lui parut assez loin. C’est alors qu’un logement fut trouvé illico à 3 km d’ Ully, à Château Rouge, hameau de Cauvigny.
J’avais 10 ans….
Je ne connaissais pas l’activité de résistant de mon père, même si je me rappelle avoir amené un mot dans la première rue à gauche en entrant dans Cauvigny. Il faisait nuit et j’avais peur, je m’y rendais à pied depuis Château Rouge. Ma mère avait reproché à mon père de m’avoir mis dans cette situation.
Il fait beau ce dimanche d’horreur vers 9 heures, ma mère habille mon frère de 18 mois et chausse ma sœur de 6 ans. Ma grand-mère et un cousin âgé de 15 ans sont présents (cousin décédé depuis ).
Tout à coup des bruits de bottes retentissent à l’extérieur, des soldats allemands entourent la maison. Ils poussent devant eux deux maquisards (Augez Émile et son fils Serge). Les deux résistants font signe à mon père de se cacher, comment le peut-il ? En regardant vers le jardin il voit que nous sommes encerclés avec des chiens. Je me souviens de notre voisin qui, se cachant dans les WC du jardin sans bouger, fut sauvé.
Très vite, ma grand-mère ordonne à mon cousin de mettre une culotte courte pour paraître plus jeune ; pour elle ils viennent pour le STO. Il se cache dans le grenier sur de la paille (plus tard j’appris que sous sa cachette se trouvaient des armes).
Mon père sort de la maison, nous ne le reverrons plus !
Nous sommes tout prêt de notre mère, elle porte mon frère dans ses bras, elle voudrait le suivre, lui dire au revoir, mais un Allemand lui dit : « Horreur en bas ! Toi baby, reste ! » Il vient de la sauver.
En effet ma mère faisait, comme d’autres femmes, la cuisine pour les maquisards et surtout pour l’Allemand blessé (je me souviens d’une grosse marmite noire qui cuisait dans notre cour). D’après les dires, le prisonnier aurait parlé d’une femme. Il était captif dans une colonie de vacances, les Allemands ont été directement le chercher là-bas (surement sur dénonciation)
Les Allemands amènent le blessé sur cette place maudite et celui-ci désigne 10 personnes pour lui et 10 pour son compatriote mort. Ils sont fusillés.
Ensuite quelques hommes du village viennent chercher un drap pour mettre le corps de mon père dans une fosse commune (avant 12 heures sinon représailles !)
Peu de jours plus tard, Cauvigny fêtait les Américains ; pourquoi ne sont –ils pas venus plus tôt ?
Leur campement était impressionnant, il distribuait du pain blanc, des bananes séchées et du chocolat
On donna une sépulture aux fusillés.
Ensuite on fit une cérémonie aux victimes dans la chapelle désaffectée de Château Rouge. Je pouvais enfin être près de lui, des FFI montaient la garde. Puis dans la première quinzaine de septembre 44, les corps furent rendus aux familles afin d’être enterrés dans les communes voisines. Mon père gisait dans une charrette qui l’amenait a 3 km, à Ully-Saint-Georges (je n’en ai que des souvenirs)

Quelques souvenirs non vérifiés :
– Ma mère me disait que les Allemands se déplaçaient dans les alentours quelques jours avant les faits avec un enfant de l’assistance public que l’on n’a jamais revu 
– l’aviateur amené ensuite à l’hôpital avait succombé, le docteur avait fait ce qu’il fallait
-Il y avait des personnes qui ont assisté à cette exécution, j’ai essayé de savoir si mon père avait dit quelque chose avant de mourir. Il m’a été répondu que l’interprète et lui avaient été molestés par les Allemands puisque reconnu par le soldat blessé.

 

andre-noyelle

André Noyelle
Une rue de Cauvigny porte son nom

Source : Archives famille Noyelle


© Picardie 1939 – 1945 — 23/12/2016