74e Bataillon du Génie

Sergent Henri BORÉ

74e Bataillon du Génie, 2e Cie, 3e Section (4e DIC)

 

Composition :

Commandant : Commandant LENFANT

Lieutenant des GRAVIERS, commandant la 1ère Cie

Capitaine CHANET, commandant la 2e Cie

Lieutenant AUBERT, chef de section

Lieutenant De LISLE, chef de section

Lieutenant PERRAULT, chef de section (3e)

Sergent-Chef LELAIR, adjoint au chef de section (3e)

Lieutenant RIOU, chef de section

Adjudant BERGER, Médecin

 

 

« Partis d’Ainval-Septoutre dans la soirée, nous nous sommes repliés à marches forcées durant toute cette nuit du 8 au 9 juin. La plupart de nos voitures, ainsi que la roulante, avaient été détruites. La nuit était sinistre. Les convois de véhicules militaires venant du front circulaient sans lumière sur la route encombrée, éclairés par la lueur des incendies qui rougeoyaient de tous côtés. Parfois, une fusée éclairante s’allumait haut dans le ciel, illuminant ce paysage de désolation. Nous étions ruisselants de sueur malgré la fraîcheur nocturne. En fin de nuit, nous quittions la route pour nous reposer un peu dans le bois de la Morlière. Je m’allongeais dans la clairière avec mes camarades ; mais, ma couverture ayant disparu avec les voitures, je ne pus rester couché. Trempé de sueur, le froid me saisissait et je tenais à conserver la santé pour tenir mon poste dans ces moments critiques. Malgré mon grand besoin de repos, je fis les cent pas dans le chemin pour ne pas prendre froid pendant que mes camarades dormaient roulés dans leurs couvertures.

Le lendemain, ayant trouvé par terre une bonne couverture de cheval, je la roulais soigneusement et la portais en bandoulière. Elle fit avec moi le reste de la campagne.

Notre pause dans le bois de la Morlière fut de courte durée, et à 4 heures nous avons repris la route en direction de Saint-Just-en-Chaussée, dans l’Oise. La Division devait s’y installer pour la journée. Mais, arrivés en vue de l’agglomération, nous avons été accueillis par des tirs de mitrailleuses, balayant la route de leurs projectiles. Les Allemands tenaient le pays depuis la veille et en interdisaient l’accès. Nous nous sommes planqués dans un champ de trèfle où nos officiers, s’étant concertés, nous ont donné l’ordre de partir à travers un champ de blé pour éviter la ville, alors que deux chars français partaient en direction de Saint-Just, les deux seuls que je me souvienne avoir vu en mouvements durant toute la campagne de France.

Il faisait un temps magnifique de clarté en ce mois de juin 1940. Pas un nuage dans le ciel pur. Le soleil chauffait dur et nous étions assoiffés. Dès que nous trouvions sur notre route un puits ou une fontaine, nous nous arrêtions, le temps de nous rafraîchir, pour repartir aussitôt.

Je n’ai pas conservé le nom des villages que nous avons traversés pour échapper à l’encerclement. Mais cette région fut tragique pour notre division. Les terres de Lieuvillers, Erquinvillers, Cressonsaq et des environs ont bu le sang de nombreux camarades.
En arrivant à un hameau, des soldats nous dirent qu’il y avait du cidre dans une cave. J’y descendis avec mon bidon que je remplis quand mon tour fut venu, et je repris la route à toute allure pour rejoindre mes camarades avec lesquels je partageai cette boisson fraîche.
Peu après, un cheval léger de l’Armée, une belle bête fine, un numéro matricule aux sabots, s’en allait seul, tranquillement, la bride sur le coup en direction des lignes allemandes. Comme nous n’avions plus guère de moyen de transport, je pensais aussitôt que cette bête pourrait nous rendre service en l’attelant un jour ou l’autre sur un chariot et, de toutes façons, il était dommage de laisser ce cheval à l’ennemi. Il se laissa prendre sans difficulté et j’offris la monture à nos officiers qui n’en voulurent pas. Je sautais alors sur la bête et suivis ainsi la colonne tout fier de ma capture. Hélas, je dus l’abandonner à l’entrée d’un village. La rue était tellement encombrée de camions et de véhicules de toutes sortes, qu’il me fut impossible de passer avec ma monture, alors que mes camarades arrivaient à se faufiler à travers cet embouteillage. Si j’attendais un hypothétique dégagement de la voie, je risquais fort de ne plus les retrouver. J’attachai donc l’animal à un poteau, pensant qu’il pourrait rendre service à quelqu’un d’autre et je suivis la compagnie.

Nous traversions les plaines céréalières de l’Oise. La route était encombrée sur toute sa largeur de véhicules et matériel militaires et aussi, malheureusement, de grands chariots de réfugiés qui emmenaient ce qu’ils avaient pu emporter de plus précieux. Tous allaient dans le même sens, vers le sud. Mais la route était insuffisante pour contenir ce flot mouvant et, longeant la voie de chaque côté dans les champs de blé, se déployaient deux autres colonnes semblables. Les civils, lancés ainsi sur les routes, gênaient terriblement le mouvement des Armées, qu’ils retardaient, les empêchant d’atteindre leurs objectifs. De plus, ces convois concentrés offraient des cibles faciles aux avions de combat qui pouvaient apparaître à tous moments.

Vers 16 heures de l’après-midi, ayant atteint Pont-Sainte-Maxence sur l’Oise, nous nous préparions à franchir cette rivière sur le pont qui l’enjambait en direction de Senlis, lorsque se produisit ce que nous craignions depuis le matin. Une vague de bombardiers légers apparut dans le ciel sans nuage. C’était, m’a-t-on dit, mais je ne puis l’affirmer, des avions italiens de Mussolini qui venait d’entrer en guerre. Ce pays accourait « courageusement » au secours du plus fort, pour achever une Armée écrasée et recueillir, avec la gloire et les lauriers de la victoire, sa part de gâteau le jour du partage. En tout cas, c’étaient des avions ennemis qui visaient une proie facile.

Ils lâchèrent leurs bombes sur Pont-Sainte-Maxence, visant sans doute le pont, afin de couper la retraite à l’Armée. Ils atteignirent leur objectif et, ayant touché le dispositif de mines qui avait été mis en place, dans une terrible explosion, le pont sauta avec les convois qui le traversaient. Puis, les avions délestés de leurs chargements meurtriers firent demi-tour pour revenir en rase-motte, à moins que ce ne soit les chasseurs de leur escorte. Prenant en enfilade la longue rue conduisant au pont, ils la balayèrent de leurs rafales de mitrailleuses. Les résultats de ces deux actions successives furent affreux.

Lorsque les bombes furent lâchées, je me trouvais avec le sergent-chef Lelair. Nous nous sommes allongés dans les caniveaux au bord de la route. Des explosions formidables faisaient trembler le sol de la petite ville, secouée comme par un séisme. Après cette opération aérienne, nous nous hâtions vers le pont pour passer l’Oise ; c’est alors qu’on nous apprit que l’ouvrage était détruit.

Nous étions sur la place, près du monument aux Morts de la guerre de 1870. Sous les tilleuls, un spectacle effrayant s’offrait à nos yeux. Un grand nombre de blessés et de morts était étendu de tous côtés. Parmi eux, beaucoup de Nord-Africains facilement reconnais-sables. Je revois encore l’un d’eux étendu sur le dos, l’épaule gauche fracassée et baignant dans une mare de sang, la main droite levée dans un geste d’appel, les yeux suppliants regardant vers le ciel, ses lèvres remuaient. Ce mourant, visiblement priait, en pensant sans doute à sa famille, à son pays lointain qu’il avait quittés et ne reverrait plus.

Je récupérais sur ceux qui étaient tombés une bonne provision de cartouches avant de reprendre la route. Tout le long de la rue étaient étendus des cadavres de militaires et civils mêlés à ceux des chevaux. Aux abords du pont, le spectacle était encore plus horrible. Les personnes qui avaient sauté avec l’ouvrage étaient déchiquetées et, pour beaucoup, impossible à identifier. Trois de nos camarades au moins étaient parmi les victimes : Berger, Garcia et Bretonneau ; d’autres furent blessés : Terrien, Bordeau et le lieutenant Riou fortement commotionné. Nous étant informés sur le moyen de traverser l’Oise, nous sommes remontés en amont où se trouvait une passerelle au-dessus d’une écluse.

Nous avons franchi la rivière par ce moyen. Certains utilisèrent des barques découvertes sur la rive, d’autres assemblèrent quelques planches pour faire un radeau, ou bien encore passèrent à la nage. Une fois sur l’autre rive, nous étions momentanément tranquillisés, et avons fait une courte pause.

Les événements de cet après-midi avaient disloqué une fois de plus ce qui restait de nos unités. Me retrouvant avec mon sergent-chef et quelques hommes, nous avons décidé de nous rendre à Senlis, à 10 kilomètres de là. Des débris de la division et des réfugiés qui n’avaient pu traverser la rivière par leurs propres moyens devaient encore passer l’Oise à la faveur de la nuit sur un pont provisoire construit à la hâte par une unité du Génie.

Nous sommes arrivés à Senlis dans la soirée. Des quartiers de la ville étaient en flammes. De nombreux cadavres de réfugiés gisaient sur le bord de la route. Les aviateurs italiens s’étaient comportés d’une manière odieuse, attaquant sans distinction des convois composés uniquement de civils facilement reconnaissables. Ils s’étaient livrés à un véritable carnage.

À Senlis, nous n’avons pu trouver d’eau. Les robinets étaient à sec. Les bombes avaient certainement crevé les canalisations. Tant pis, nous nous sommes écartés de la gare particulièrement visée par les bombardiers, et nous sommes entrés dans un vaste bâtiment, dépôt d’un marchand de vin, encombré d’un grand nombre de tonneaux. Sapristi ! A défaut d’eau claire, un quart de pinard aurait bien fait notre affaire pour étancher notre soif. Mais nous ne trouvions que des fûts vides. Seul un tonnelet mal égoutté nous offrit un maigre rafraîchissement. Nous nous sommes endormis sur le sol et, tôt le lendemain, avons dirigé nos pas vers le carrefour de la route allant de Senlis à Pont-Sainte-Maxence. Nous y avons retrouvé notre capitaine, quelques autres officiers et un certain nombre de sapeurs de la compagnie.

Une obligation nous était imposée : il fallait trouver quelque chose à se mettre sous la dent. Chacun chercha ce qu’il pourrait se procurer. Il y avait des légumes dans les jardins. Je partis en ville et, dans un magasin d’alimentation éventré, je trouvais des bouteilles d’eau minérale et du beurre rance. A ce moment, nous n’étions pas difficiles. Je rapportais ce butin et nos cuistots préparèrent une « tambouille » qui nous parut un régal, et pour cause !

À ce moment, un train s’arrêta près de la gare. Il en descendit des soldats belges. Ils nous racontèrent qu’ils avaient fait presque tout le tour de France pour arriver ainsi à Senlis, sans armes, sans directives et sans chefs. Vraiment, on les envoyait dans la gueule du loup. C’était incompréhensible. Mais beaucoup de choses dans cette guerre nous parurent anormales. Le Capitaine accepta qu’un certain nombre qui le souhaitaient se joignent à nous pour combler les vides de notre compagnie. Ils partagèrent notre repas. Et c’est peut-être tout ce qu’ils souhaitaient car, lorsqu’il fallut repartir à pied, il n’y avait plus un seul volontaire.

Notre chef de section nous ayant demandé de chercher des bicyclettes, je partis de mon côté pour essayer de trouver de l’essence afin d’alimenter la moto de l’agent de liaison de la compagnie. Je découvris un vieux vélo de femme qui pouvait encore servir ; puis, passant près d’un garage dont la devanture était brisée par les éclats de bombes, j’y rentrai, espérant trouver le précieux carburant. J’y découvris un soldat étendu sur le dos. Il était mort, un trou au front, avec un filet de sang desséché. Il paraissait très jeune. Je recherchai à son poignet sa plaque d’identité. J’ai oublié son nom. Je me souviens seulement qu’il était du bureau de recrutement de Moulins dans l’Allier. Je signalai ma découverte à une sentinelle en faction sur la place. Je n’avais pas trouvé d’essence et mon vélo avait disparu. J’en découvris un autre en état de rouler et revins au cantonnement d’où nous sommes repartis en direction du sud. J’avais préparé un litre d’eau additionné de grenadine que je fixais au guidon du vélo pour m’assurer un peu de boisson pour la nuit. A un de mes camarades qui marchait difficilement, ayant les pieds blessés, je confiais le vélo en lui recommandant de ne pas s’éloigner à cause de la boisson que je voulais retrouver à la pause. Je ne revis jamais ni l’homme ni le vélo, mais ce que je regrettais le plus, c’était mon litre d’eau.

J’avais la chance d’être bon marcheur et résistant à la fatigue, mais certains souffraient beaucoup, en particulier les conducteurs de voitures qui n’avaient pas reçu comme nous l’entraînement des longues marches à pied depuis le début de la guerre. Nous avons fait plusieurs arrêts, dont un à La Chapelle-en-Serval, où nous sommes arrivés à 24 heures, pour en repartir le 11 à 4 h 30 en direction de Luzarche, et arriver à 9 heures à Villaine-sous-Bois, dans l’actuel Val-d’Oise. »

« Les chemins du destin, récit authentique d’un paysan au cœur des évènements, Au fil des jours/2 » Henri Boré, 1981.

En août 2007, alors qu’il approchait de ses cent ans, Henri Boré se souvenait très bien de son sentiment d’alors : même durant les pires moments de la retraite il avait toujours gardé confiance en ses officiers et pensait que la situation allait se rétablir. Il puisait sa force dans l’amour des siens, en particulier pour son petit garçon, affichait une foi sereine et pouvait compter sur sa robuste constitution de paysan. La couverture de cheval qui lui avait permis de se réchauffer lui fut encore d’un grand secours durant l’Occupation : elle fut transformée en veste !

 

© Marc Pilot – Picardie 1939 – 1945 -juin 2012