28e RAD (13e DI)

Capitaine LETANTER

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Deux jours plus tard (24 mai) , nous sommes enlevés par des camions du Train en direction de l’Est. En fait, c’est la région d’Amiens, ville dans laquelle se trouve déjà une partie de la division Rommel. L’élément de reconnaissance, le chef d’escadron, ses trois capitaines plus un petit élément sont en tête. Dernière halte : Beauvais d’où partent les derniers civils. Il fait encore jour et la reconnaissance poursuit sa route pour reconnaître des positions de batteries proches du village de Rumaisnil. Elles sont reconnues en lisière d’un bois situé un peu plus à l’est. Nous pourrons tirer sur la lisière sud-sud-est d’Amiens.
Pendant que s’effectuait la reconnaissance, le débarquement des camions a eu lieu. Les batteries ont tout de même circulé de jour et déjà deux morts du fait d’un avion de reconnaissance ennemi qui n’a pas hésité à faire fonctionner sa mitrailleuse de bord. Enfin elles peuvent se rassembler sous un couvert et occupent leur position dès la nuit tombée. Le 25 au soir si mes souvenirs sont bons.

Le lendemain, nous sommes à l’observatoire. Nous identifions Saleux et le tir des batteries est réglé sur la transformation de ce village visible et reporté sur la carte au l / 50 000. C’est une chance. Nous sommes prêts, mais défense de reprendre le tir, c’est la règle du moment, par crainte d’être repéré. Nos fantassins sont en ligne … Sud de Dury, Vers-sur-Selle, Saulchoix (ligne approximative).

Le 2 juin, je suis à l’observatoire avec le commandant. Stupeur ! … Devant nous à Saleux, entre Dury et Amiens, une multitude de soldats allemands s’affairent. Signe certain, ils sont en bras de chemise alors que les nôtres sont en capote malgré la chaleur étouffante !… C’est trop fort. Sans ordre, nous tirons une centaine de coups en quelques minutes en agissant sur la portée de tir. Chez les Allemands, c’est la panique, ils subissent là des pertes importantes … Je l’apprendrai le 6. Nous remettons ça à plusieurs reprises … C’est merveilleux. Hélas ! l’ordre arrive d’en haut : cessez-le-feu. Ce sera terminé pour Rumaisnil.

Le 4 au soir, la nuit tombe … Soudain nous voyons arriver nos propres fantassins. Nous sommes toujours en position de tir, les chevaux à 2 km en arrière. Le lieutenant que je connais, désabusé, me montre une trentaine d’hommes, tout ce qui reste de sa compagnie. Il estime que 50 % sont déjà prisonniers.

Je préviens mon commandant et j’ai du mal à le convaincre. Enfin, dans la nuit, nous quittons nos positions en y laissant un stock de munitions impossible à transporter. Nous faisons une douzaine de kilomètres et de petit jour (5 juin) nous rentrons sous un couvert. A midi, ordre de mettre en batterie sur des positions reconnues. Nous y arrivons sans être repérés (région de Frémontiers). Nous tirons au jugé, renseignés par notre infanterie qui serait toujours au contact. La contre-batterie allemande nous prend à parti… Les obus sifflent, explosent. Aucune perte, Dieu est avec nous !

La nuit arrive, nous recevons l’ordre de décrocher. Je serai responsable de l’arrière-garde, comme la nuit précédente. Le groupe est en marche, tout le monde est exténué, particulièrement les chevaux qui sont insuffisamment abreuvés. Très souvent je dois prendre des décisions urgentes et embarrassantes. Le jour se lève (6 juin). L’arrière-garde est toujours sur la route … vulnérable. 8 heures : première attaque en piqué (quatre avions volant bas). Pour donner l’exemple et éviter la panique, je place mon cheval au milieu de la route. Plus de peur que de mal. Pas le moindre accroc, nous poursuivons notre route. Après allégement de certains chariots, les chevaux n’en peuvent plus.
Enfin nous arrivons au rendez-vous prescrit avec un gros retard sur l’horaire. Le commandant me prend à parti. Je réponds à peine : à quoi bon ! Il faut parfaire la reconnaissance et traverser Grandvilliers, en voiture cette fois. J’ignore tout de la situation puisque je n’ai pas assisté au « briefing ». On m’expliquera en arrivant … Quand j’y pense encore aujourd’hui.

Hélas les éléments avancés de Rommel ont déjà pris possession de Grandvilliers (le commandant a-t-il mal interprété les ordres ?). La première voiture se présente. Elle est prise pour cible. Les balles suivantes sont pour nous. Le capitaine Laurent, assis à côté de moi, dégaine et tire ; il est blessé au poignet droit et lâche son arme. Je recommande le calme au chauffeur et de mettre en marche arrière ! … C’est le fossé … Sauve qui peut pour prévenir le groupe. Un sous-officier réussira l’exploit… Les balles sifflent de tous côtés, chacun se camoufle comme il peut, mais peu après nous sommes cernés et faits prisonniers. Je suis isolé des autres et conduit au PC de la division. J’ai tout le loisir d’admirer la fantastique armée allemande déployée devant moi en largeur et en profondeur. L’officier qui m’interroge parle un français impeccable. 
— Vous êtes breton ? Votre nom l’indique. Je passe tous les ans mes vacances à Perros-Guirec et j’espère y revenir. Sous Amiens, vos canons de 75 nous ont fait beaucoup de mal.

Nous en resterons là, je ne peux pas parler et mon silence est respecté.
6 juin 1940 (14 heures) … 23 avril 1945. Captivité … sans commentaires.

Hommes de Guerre n°15, janvier 1989

(Picardie 1939-1945 – mai 2012)