N° 431 Squadron

Le Halifax de Cramoisy

iroquois

Mardi 18 juillet 1944, le bombardier Handley-Page  « Halifax III », numéro de série MZ628, du Squadron n°431 de la Royal Canadian Air Force décolle à 15h21 de la base de Croft (Yorshire, Angleterre). Il fait partie des 110 bombardiers qui ont pour mission la destruction de la gare de triage de Vaires-sur-Marne. En fin d’après-midi, le quadrimoteur est vu, seul en difficulté à la verticale de Thiers-sur-Thève se dirigeant vers le Nord-Ouest à une altitude relativement basse (témoignage de M. Marcel MAVRÉ).
L’avion tombe sur le plateau situé au sud de la commune de Cramoisy, près de la remise à cailloux et à environ 500 m à l’ouest de la D12 au lieu-dit « Le Fond des Bassinets ». Quatre corps calcinés dans la carlingue sont emmenés par les Allemands, les aviateurs R. HEALD, L. ROBIN, J.E. LOCKETT et P.L. ALP. Quatre autres corps sont retrouvés dans les champs de blé le samedi 22, le lundi 24 et le mardi 25 juillet. Il s’agit de W. ABBOTT, J.A. BLASKO, C.G. BULL et F.E. MITCHELL; ils sont inhumés par les soins de la municipalité le 25 juillet 1944 au cimetière de Cramoisy. (Témoignage de M. Étienne FRAMERY).

 

équipage

Équipage habituel du S/L BULL
Six hommes présents sur cette photo (repères A.C.D.E.F.G) vont périr à CRAMOISY le 18 juillet 1944
(photo famille BULL via Bombercrew.com)

 

A : P/O Joseph Arthur BLASKO, 19 ans, mitrailleur. R.C.A.F
B : Sgt D. BROWN, mécanicien, non présent le 18/07/44
C :  P/O Percy Leonard ALP, 30 ans, mitrailleur. R.A.F
D : P/O Leslie ROBIN, 22 ans, radio. R.A.F.
E : F/O Frank Ernest MITCHELL, bombardier. R.A.F
F : S/L Charles Gordon BULL, pilote. R.C.A.F
G : P/O Wilfred ABBOTT, 23 ans, navigateur. R.A.F

Non visibles sur cette photo : le F/O Robert HEALD remplaçant du Sgt D. BROWN et le P/O James Ernest LOCKETT, 21 ans, mitrailleur.

Saint-Maximin en 1944

Les premières destructions massives qui ont touché la commune de Saint-Maximin ont eu lieu dans la nuit du 4 au 5 juillet 1944. En fait, ce sont des dommages collatéraux, la cible étant la carrière du Couvent à Saint-Leu d’Esserent.

A Trossy Saint-Maximin un dépôt de campagne (Feldmulag*) abritant un millier de bombes volantes V1 était prévu à proximité de la voie ferrée dans les carrières adjacentes. Ce centre de stockage était codé MARTHA par les Allemands. Des travaux préliminaires avaient commencés mais l’activité fut rapidement stoppée suite aux nombreux bombardements visant la commune de St-Leu et au repérage du chantier par les Alliés.

D’après un rapport allemand du 5 juillet 1944, il était prévu l’allocation de 8000 à 10000 mètres cubes de béton pour terminer le dépôt de Trossy Saint-Maximin en 6 semaines !

Un second projet d’aménagement fut ensuite retenu concernant l’installation d’un centre de production d’oxygène liquide pour les fusées A4/V2 (O2 Erzeugungs Anlage n°1305) mais celui-ci fut aussi rapidement abandonné.

Le comité de travail interarmes «Crossbow», réuni le 27 juillet 1944, recommande que Rully-la-Montagne (près de REIMS) et Saint-Leu d’Esserent doivent rester une cible prioritaire, en second lieu, deux sites suspectés de stockage de bombes volantes  devront être attaqués : Méry-sur-Oise et Trossy Saint-Maximin. Aucun lien direct n’avait été fait avec Trossy et l’activité Crossbow, mais :

« …C’est à présent le lieu d’une grande activité. Le site consiste en une carrière à ciel ouvert avec des entrées de tunnel servies par la route et le rail et la dernière observation (le 20 juillet 1944) montre quatre grandes fosses circulaires dans une desquelles un réservoir a été installé. Les sources au sol (les renseignements locaux, la Résistance) parlent d’un dépôt de carburant. Sa situation à 1,6 km de Saint-Leu d’Esserent et l’apparition générale d’activités est en accord avec l’hypothèse que ce site est activement ou éventuellement concerné par Crossbow. » 1

Le destin de Saint-Maximin est désormais scellé, durant trois après-midi successifs, des tempêtes de feu et d’acier vont s’abattre sur la commune.

Mercredi 2 août 1944, une force de 94 Lancaster et 7 Mosquito est envoyée pour attaquer le dépôt de Trossy Saint-Maximin. Les «marqueurs» ont été décrits comme précis et on estime une bonne concentration du bombardement.

Jeudi 3 août 1944, à nouveau, 11 Mosquito et 372 Lancaster ont été envoyés sur Trossy Saint-Maximin. L’attaque a été menée en deux phases. Pour la première attaque, les avions  » marqueurs  » étaient à l’heure et la force principale pouvait suivre les consignes du « Master Bomber ». Cependant, les effets conjugués du bombardement intensif mené parmi les explosions de la Flak, ont généré de la fumée obscurcissant les «marqueurs» et combinés avec les nuages, ont affecté la précision des vagues de bombardements suivantes. Le résultat du raid a été estimé faible bien que de larges explosions ont été constatées par les équipages.

Vendredi 4 août 1944, le Bomber Command a une fois de plus déployé une autre force comprenant 5 Mosquito et 61 Lancaster, afin d’attaquer le dépôt de carburant de Trossy Saint-Maximin. Le raid est considéré comme assez bien réussi. Au débriefing, les équipages ont rapporté avoir observé un bombardement concentré et de larges explosions.

Durant les trois attaques, les appareils du Bomber Command ont largué 3059 tonnes de bombes sur la cible. Les dommages sur cette dernière ont été évalués ainsi :

« Suite aux deux premières attaques, un grand bâtiment rectangulaire a eu de sévères dégâts et on peut voir des affaissements dans la partie sud. Juste au nord et au sud des 4 trous cylindriques, il y a 16 trous dans le sol de la carrière. Un grand bâtiment dans cette zone a été touché plusieurs fois et les voies ferrées ont été coupées en beaucoup d’endroits. » 2

La commune de Saint-Maximin est sinistrée à 95%.

On peut ajouter deux raids de nuisance, menés par une paire de Mosquito, lors des nuits du 11 au 12 août et du 12 au 13 août 1944.

Lors des bombardements sur Trossy Saint-Maximin la Royal Air Force a enregistré des pertes. Cinq bombardiers quadrimoteurs Lancaster le 03 août et deux le 04 août 1944 ont été détruits. 38 membres d’équipages ont perdu la vie, 5 ont été faits prisonniers et 6 ont échappé à la captivité, aidé par des civils et la Résistance.

 

Date Type d’avion Serial number Squadron Objectif Tués Prisonniers Évadés
3 août 1944 Lancaster PA 162 61 Saint-Maximin 6 1
3 août 1944 Lancaster ME 839 166 Saint-Maximin 5 1 1
3 août 1944 Lancaster PB 125 460 Saint-Maximin 7
3 août 1944 Lancaster ME 568 619 Saint-Maximin 7
3 août 1944 Lancaster LM 163 625 Saint-Maximin 2 4
4 août 1944 Lancaster PA 983 635 Saint-Maximin 8
4 août 1944 Lancaster ND 811 635 Saint-Maximin 3 4

Lexique :

-CROSSBOW: (arbalète) Désignation codée des contres-mesures dirigées contre les armes secrètes Allemandes.

-Bomber Command: commandement de l’aviation de bombardement Britannique.

-Mosquito: bombardier bimoteur de la Royal Air Force.

-Lancaster: bombardier quadrimoteur de la Royal Air Force.

-Marqueur: fumigène de couleur rouge, jaune ou verte servant à indiquer une cible.

-Master Bomber: équipage hautement qualifié qui guide les vagues de bombardier vers la cible.

 

© Picardie 1939 -1945 /JPM /juillet 2017

141e encadrement

Encadrement du 141e RIA

15 mai 1940

 

État-Major

Colonel GRANIER Commandant
Commandant BILLOT Chef de l’E-M
Capitaine LAURENS Officier « Z »
Lieutenant POMPIDOU Off. de Renseignement
Lieutenant SYLVANER Officier de liaison
Lieutenant MAURIN Officier des détails
Commandant LECONTE Médecin-Chef
Lieutenant BARDOULAT Vétérinaire

Compagnie de Commandement

Capitaine ORTOLAN Commandant
Lieutenant LAUZE Section Trans
Lieutenant ZWICKY Section Pionniers
Sous-Lieutenant LANZA Section Éclaireurs Moto

Compagnie Hors-Rang

Lieutenant TEYCHENE Commandant
Sous-Lieutenant AUBRY Ravitaillement
Lieutenant BONNASSE Approvisionnement
Lieutenant BRODUT Dépannage
Lieutenant FRANCESCHI Dentiste

Compagnie Régimentaire d’Engins

Lieutenant TOURNEL Commandant
Lieutenant GRANDJEAN Chef 1ère Section
Sous-Lieutenant FABRE Chef 2e Section

Ier Bataillon

Chef de Bataillon  PERALDI Commandant
Capitaine  CHAMPEAUX Adjudant Major
Sous-Lieutenant  ROURE Officier adjoint
Lieutenant  RIMBAL Médecin
Lieutenant  POCACHARD Chef de la SES

1ère Compagnie

Capitaine RABILLOUD Commandant
Lieutenant MICHEL Chef de Section
Sous-Lieutenant GERVASY Chef de Section
Lieutenant MARTINET Chef de Section

2e Compagnie

Capitaine REBOUL Commandant
Sous-Lieutenant LABROT Chef de Section
Sous-Lieutenant BOURRELY Chef de Section
Sous-Lieutenant BONNAUD Chef de Section

3e Compagnie

Capitaine ROUY Commandant
Lieutenant FORTOUL Chef de Section
Sous-Lieutenant BETTINI Chef de Section

C.A.B 1

Capitaine FRANCOIS Commandant
Lieutenant BOUDON Chef de Section
Sous-Lieutenant PIERRET Chef de Section

IIe Bataillon

Chef de Bataillon DE BUYER Commandant
Capitaine LAURENT Adjudant MAjor
Lieutenant GOUYON Adjoint
Lieutenant AVIERINOS Médecin
Sous-Lieutenant VIGEOZ Chef de la SES

5e Compagnie

Capitaine DAZET Commandant
Sous-Lieutenant PONTAL Chef de Section
Sous-Lieutenant STEPHANI Chef de Section

6e Compagnie

Capitaine PETRE Commandant
Lieutenant GALY Chef de Section
Lieutenant SAUER Chef de Section
Sous-Lieutenant RAMEL Chef de Section

7e Compagnie

Lieutenant ROUX Commandant
Lieutenant MALLIE Chef de Section
Lieutenant LIONS Chef de Section
Sous-Lieutenant TOUBA Chef de Section

C.A.B. 2

Capitaine HANS Commandant
Sous-Lieutenant JOOS Chef de Section
Sous-Lieutenant AUDIBERT Chef de Section
Sous-Lieutenant CHATRIEUX Chef de Section

IIIe Bataillon

Chef de Bataillon TUFFELLI Chef de Batillon
Capitaine DE BOUSQUET Adjudant Major
Lieutenant LAZZARINI Officier Adjoint
Lieutenant GARDES Médecin
Lieutenant STALLA BOURDILLON Chef de la SES

9e Compagnie

Capitaine BERBRECHT Commandant
Lieutenant CLAIREPOND Chef de Section
Sous-Lieutenant ROURE Chef de Section
Sous-Lieutenant RACINE Chef de Section

10e Cie

Capitaine ESTADIEN Commandant
Lieutenant COSTE Chef de Section
Sous-Lieutenant PAGES Chef de Section
Sous-Lieutenant BATTESTINI Chef de Section

11e Compagnie

Lieutenant COULON Commandant
Lieutenant GAFFAJOLI Chef de Section
Sous-Lieutenant GIRAUD Chef de Section
Sous-Lieutenant MICHEL Chef de Section

C.A.B. 3

Lieutenant SANTRAILLES Commandant
Lieutenant GOLETY Chef de Section
Sous-Lieutenant VERAND Chef de Section
Sous-Lieutenant BROUSSE Chef de Section

© Picardie 1939 – 1945 / Marc Pilot/ juillet 2017

 

Rafle de Domart-en-Ponthieu, 27 août 1944

Dans un livre de souvenirs inédit destiné à sa famille et ses amis, S…….., qui était alors jeune homme, raconte la rafle qui s’est déroulée à Domart-en-Ponthieu le 27 août 1944.

Dimanche matin des coups violents frappés sur une porte nous firent sortir du lit, puis bientôt des cris de femme.
A quelques maisons de la nôtre, le cordonnier Guillerand sortait de sa demeure, suivi d’un Allemand qui le faisait avancer, un revolver sur la nuque. La femme dans son désarroi accusait à tort la voisine d’avoir dénoncé son mari. Tout le quartier frémissait d’interrogations. Guillerand a une trentaine d’années. Il vient de Franqueville, le village voisin, il ne fait pas parler de lui. Il habite Domart depuis peu d’années.
Le calme revint. Il faisait beau. Je me rendis au jardin de la route de Gorenflos, arracher quelques pommes de terre pour notre repas. Un cheval arrivait, redescendant à Domart. Michel Fourrier l’accompagnait. Il revenait des champs. Michel est un copain de mon âge, les cheveux roux, camarade de classe, nous sommes arrivés en même temps à Domart. Depuis le certificat d’études il travaille dans la ferme de son père, rue du Bourguet.
Il aime se retrouver au café avec d’autres camarades, le plus souvent avec Vincent Ferrari, un jeune Italien de vingt ans qui demeure avec sa mère et une jeune sœur de quinze ans, Vanda. Vanda m’a donné un jour de belles pièces romaines en bronze. Les Ferrari ont fui l’Italie fasciste de Mussolini. Ils habitent, à cent mètres de chez nous, dans une vieille et belle maison en pierre, appelée à tort maison des Templiers.
Il y a aussi Paul Warin, un fils de cultivateurs.
Parfois, René Démarest, le fils du boulanger (pas notre voisin, il y a deux boulangeries à Domart), les accompagne. Ils se rencontrent aussi sur le terrain de football.
Sonia qui les sert au comptoir les connaît bien et les aime bien.
A côté d’eux se trouve de temps à autre, un grand gaillard, Robert Richard, un ancien marin qui ne tient pas en place et sourit tout le temps. On dit qu’il est de Mers, sur la côte, il travaille depuis peu, chez Dumeige, le marchand de chevaux, à côté d. Ferrari où il couche.
Je crie à Michel :
« Tu sais ce qui se passe à Domart ? Les Allemands viennent d’arrêter Guillerand. »
Je vois Michel marquer de la nervosité. Nous avons encore échangé quelques paroles, il a continué sa route vers la Ferme.
Je suis redescendu à la maison.

Il était 11 heures.

Monsieur Fuiret, le secrétaire de mairie avec qui je travaillais chaque semaine apparut sur la route. Il marchait vivement.
– « Monsieur Fuiret, quelles sont les nouvelles ? »
– « Mauvaises. Je vais chez le maire porter un ordre de la Kommandantur. Tous les hommes de 16 à 60 ans doivent se trouver sur la place à 15 heures, ceux qui ne viendront pas seront fusillés sur place. »
Les roulements de tambour du sergent de ville firent sortir tous les habitants de leurs demeures. Ils écoutaient, éberlués, incrédules, l’annonce inhabituelle.
Les Allemands s’affairaient, couraient en tous sens, repassaient devant chez nous, poussant devant eux, sous la menace de leur revolver des copains qu’ils avaient cueillis dans leur foyer, sous les yeux de leur mère épouvantée.
J’entendais au loin hurler Madame Ferrari.
Vincent passa les mains en l’air, puis le père Démarest, le boulanger – on recherchait le fils, on emmenait le père -, les frères Jacquard, coiffeurs.
D’autres descendaient de la Vigne par ce sentier abrupt que nous appelons les Roulettes face à notre maison.
Je suis rentré au café.
S’y trouvaient quelques copains, Émile Varlet et Jacques Caillas, un gamin de 16 ans. Nous avons bu ensemble un cognac, nous avons blagué sur le dernier verre du condamné.
Jacques a dit :
– « Sur la place, à trois heures, moi je n’irai pas »
 Nous nous sommes séparés.

J’ai vu arriver sur la route René Démarest.

Il marchait d’un pas ferme. Je lui ai dit :
– « Alors, René, où vas-tu ? »
Il a seulement répondu :
– « Il faut y aller. »

Il parlait de la maison où les Allemands avaient enfermé son père et les copains, il parlait du destin qu’il avait choisi. Peu après, Monsieur Démarest est repassé devant notre porte, en sens inverse, se dirigeant vers sa boutique.

Et puis il fut 15 heures. Nous savions que le village était cerné.
De partout les hommes sortaient des maisons, se rassemblant sur la place, devant notre café.
Les Allemands nous firent aligner sur la route. Cela fait une longue file qui démarrait de la boulangerie du voisin et se terminait tout au bout de la place des Halles, vers le salon des coiffeurs.

Des soldats allemands avaient pris place devant nous, alignés eux aussi, à dix mètres, genou en terre, derrière leurs mitraillettes.

Nous étions trois de la maison. Mon père n’y voyait plus, atteint d’une double cataracte, je le tenais par le bras avec mon frère Yves de dix-sept ans.
Nous portions tous deux un maillot d’un bleu pâle, comme le ciel. Nous avions les bras nus.
Les femmes regardaient partout derrière les fenêtres.
Nous attendions, excités par cette situation étonnante, tous ces hommes désarmés devant ces soldats qui n’attendaient qu’un ordre pour envoyer leur rafale.
Je me souviens qu’avec le frère, nous trouvions le temps de parler avec humour de la situation, mon voisin de droite me demanda de nous taire.

Le silence se fit de toute façon.

Un homme vêtu de l’uniforme allemand s’est ameené au bout de la file à notre droite, poussant devant lui un jeune prisonnier aux mains liées, le visage tuméfié, noir des coups reçus.
Le malheureux s’arrêtait devant chacun de nous et l’autre demandait dans un français sans accent
– « Et lui, il connaît Guillerand ?»
La tête répondait non.
Il s’approchait de nous, la voix sadique, en français, prévenait :
– « Et tâche de ne pas nous monter en bateau, sinon tu sais œ qui t’attend. » La tête répondait oui.
– « Et lui, il connaît Guillerand ? »
Tout le monde connaissait Guillerand à Domart.

Il est passé devant nous, nous a regardés, il a dit non.

Vers le milieu de la file, il s’arrêta devant Émile Varlet et prononça :
– « Lui, il connaît Guillerand. »
Nous vîmes avec stupeur Emile Varlet sortir du rang, ses gestes de dénégation. D’une nature plutôt froussarde, c’était le dernier à qui nous aurions pensé.

L’interrogatoire continuait, et, soudain, prit une autre tournure.
– « Lui, il est de l’Intelligence Service. »
– « Tu es fou mon gars », répondit l’autre.
Nous vîmes sortir du rang Morin le confiseur, un bonhomme trapu, la cinquantaine, la figure et le dos sont un peu de travers.

Les Allemands comprirent de suite qu’ils n’avaient plus à chercher.
D’un geste ils nous firent signe de nous disperser. Émile Varlet, oublié, n’en demanda pas plus, il se fondit dans la foule.

Nous sommes rentrés tous trois à la maison, les deux garçons aidant le père à se diriger. Yvon, notre frère de dix ans, Nadia, Sonia, maman, se remettaient de la visite de soldats accompagnés d’un berger allemand. Ils avaient fouillé dans les chambres.
La maison n’abritait aucun réfractaire à la rafle, ils ne trouvèrent personne à fusiller.
Quand nous sommes ressortis, nous entendions, à cent mètres de là, les chiens policiers aboyer dans la maison où l’on « interrogeait » les résistants.
Morin reparut sur la route. Ils l’ont rappelé. Ils ne l’ont plus lâché.
Un camion les emporta tous vers une destination inconnue.
Dans le café, les Allemands buvaient et chantaient à tue-tête.

(…) Il fallut encore bien des jours avant que nous ne retrouvions nos copains… au fond d’une fosse, à Ville-le-Marclet, près de Flixecourt, à dix kilomètres de là.
Une fosse profonde, dans l’argile du jardin, près de la maison qui leur avait servi de prison.
Leurs mains étaient liées.
Une balle dans la nuque avait mis fin aux 20 ans de Vincent, une rafale de mitraillette aux 22 ans de René.
D’autres corps se trouvaient là, dont celui de Guillerand, un vieux de 30 ans !

Ils revinrent tous dans leur village, dans un cercueil de bois blanc.

Nous, les copains, nous les avons ramenés dans leur maison. Avec Jacques Caillat, j’ai porté le cercueil de Vincent.

Nous sommes entrés dans la maison de madame Ferrari, suivis de la foule et de deux gendarmes. Vanda était là.
Les gendarmes firent sortir tout le monde. Jacques et moi nous sommes restés, avec la douleur de la mère, avec ses cris, avec son visage creusé de larmes.

Elle a voulu que l’on ouvre le cercueil pour être sûre d’une réalité que son cœur ne voulait pas accepter.

Nous avons revu Vincent une dernière fois.
Sa tête était devenue énorme, toute noire.
Un long hurlement de bête mourante emplit la pièce.
Jacques et moi nous pleurions.

Nous avons emporté le cri inoubliable.

© Picardie 1939-1945, Marc Pilot, juillet 2017