7e RIC (7e DIC), Capitaine Forgeron

Rapport du capitaine Forgeron sur certains faits d’armes, qui sans être des actes d’héroïsme, montrent cependant que l’accomplissement du devoir jusqu’au sacrifice n’a pas été une chose rare pendant la guerre 1939-1940

 

Combat de Mareuil-Lamotte – 9 juin 1940

Conduite remarquable du S/Lieut. RAYMOND et de l’Adjudant CLEMENT

Après les combats de fin mai au sud d’Amiens notre division avait été transportée à l’ouest de Noyon. Le Ier Bataillon du 7e R.I. était installé dans la région de Lagny. Quoique tenant un large front, la position était facile à défendre ; légers mouvements de terrain, parties plates étendues permettant de réaliser d’excellents tirs de barrage. Le plan de feu avait été minutieusement étudié. D’autre part le moral des gradés et des hommes était encore très bon. Tout le monde croyait encore à la victoire.

Mais le 8 juin alors que seuls les P.A. de 1ère ligne avaient été attaqués par l’ennemi et tenaient fermement, notre division était menacée sur un de ses flancs, peut-être sur les deux.

Le 9 juin vers trois heures du matin l’ordre du repli parvint au Chef de bataillon. Le régiment doit se replier par un itinéraire qui passe par Mareuil-la-Motte, petit village situé à 15 kilomètres de Lagny.

En raison de l’encombrement des routes et des fréquents bombardements aériens, la marche est très lente. Les Sections de Mitrailleuses et la Section d’Engins suivent les compagnies de F.V. qu’elles renforçaient sur la position.

Je me déplace avec ma Section de Commandement, la Section de Commandement du bataillon et la 4e Section de Mitrailleuses commandée par le Sous-Lieutenant RAYMOND, jeune officier de réserve qui au combat du 27 mai s’était fait remarquer par sa belle conduite. A la fin du combat, commotionné par l’éclatement d’un projectile de gros calibre, il avait été évacué. Mais dès qu’il fut guéri, refusant une convalescence qui lui avait été proposée, il avait demandé à rejoindre immédiatement sa compagnie.

Vers 8 ou 9 heures nous remarquons sur notre droite à une distance éloignée, une colonne qui se déplace rapidement et constituée principalement par des voitures auto légères. Nous pensons qu’elles appartiennent à une division voisine. Mais peu de temps après des véhicules s’engagent sur des transversales et se dirigent sur nous : ce sont des Allemands. Ils mettent rapidement e batterie des armes automatiques qui tirent sur la colonne française.

Protégés par quelques éléments nous continuons notre repli et arrivons près de Mareuil-la-Motte. Mais à la lisière sud du village des maisons sont occupées par les Allemands et le IIe Bataillon du 7e R.I.C. qui a stationné est bloqué.

Mareuil-la-Motte est dans une petite dépression et l’ennemi tient les hauteurs ; une vive fusillade éclate, les Allemands arrivent de toutes parts.

Le Capitaine NOUTARY, Capitaine Adjudant-Major au Ier Bataillon donne l’ordre au Sous-Lieutenant RAYMOND d’installer la Section de Mitrailleuses à la lisière nord-est de Mareuil pour arrêter les Allemands dont la menace se fait particulièrement sentir dans cette direction.

Quelques instants plus tard Mareuil est encerclé et le bombardement par projectiles de mortiers commence. Seuls réussissent à s’échapper le Capitaine NOUTARY, moi et une trentaine d’hommes.

Heureusement que les unités de notre bataillon qui nous suivent ont abandonné la direction de marche dès qu’elles ont entendu la fusillade dans la région de Mareuil, obliquant vers l’ouest elles évitent le sort qui fut réservé au IIe Bataillon.

Alors que fatigués nous nous reposions quelques instants dans un bois à trois ou quatre kilomètres au sud-ouest de Mareuil, un sergent de la 3e Compagnie nous rejoint. Il remet un pli au Capitaine NOUTARY : c’est un compte-rendu du Sous-Lieutenant RAYMOND. J’ai pu me rappeler les termes de ce compte-rendu : « Les Allemands sont à 200 mètres, dans quelques instants ils seront sur nous, mes munitions sont presque épuisées, j’ai une pièce détruite, 2 hommes de tués 4 de blessés, avec les autres je reste.  » Nous n’avons jamais su ce qu’est devenu le Sous-Lieutenant Raymond.
Ce C.R., le lendemain, à Saint-Sauveur, a été envoyé au Colonel mais dans la nuit du 10 au 11 mais le chef de son Etat-Major et la Cie de Commandement encerclés étaient faits prisonniers.

Avec la dernière compagnie du Bataillon se déplaçait la Section d’Engins commandée par l’Adjt CLEMENT. Ce Sous-Officier au combat de Dury avait fait preuve d’un grand courage et d’un profond mépris du danger. Les Allemands venaient de contre-attaquer, CLEMENT pour dégager une pièce de 25 prit un F.M. et balayant de son feu les vergers où l’ennemi s’infiltrait l’obligea à se replier.

Le 9 juin vers 8 ou 9 heures, les derniers éléments du Ier bataillon à quelques kilomètres au N.O. de Mareuil sont attaqués. L’adjudant CLEMENT arrive à ce moment à un carrefour. Voyant des autos légères ennemies qui approchent par une transversale il fait mettre ses canons de 25 en batterie mais la 1ère Compagnie de F.V. tout en combattant se replie. Le capitaine dit à CLEMENT que s’ils se laissent accrocher ils vont être encerclés et ne pourront plus se dégager.

CLEMENT fait partir ses canons de 25 mais rend compte au Capitaine qu’il a des hommes blessés et qu’il ne peut pas les abandonner. Il les fait porter à un poste de secours installé tout près mais lorsqu’il veut rejoindre ses pièces il est trop tard. Des centaines d’Allemands l’ont dépassé. Les hommes se rendent. CLEMENT sous le feu des mitraillettes allemandes s’enfuit et se cache dans un bois. Un Sergent et un soldat sont venus le rejoindre. Les trois hommes laissent passer les colonnes allemandes. Reposé et ayant pu se procurer quelques vivres abandonnés, l’Adjudant CLEMENT décide de rejoindre les lignes françaises par ses propres moyens avec ses deux compagnons.

Les trois hommes marchent de nuit, se cachent le jour, repoussés par les civils qui craignent les représailles de la part des Allemands. Mais un des hommes, le Soldat LESGOURGUES, épuisé par la fatigue et les privations ne peut suivre. Il est abandonné, CLEMENT n’ayant aucun moyen pour le transporter.

Le 8 juillet dans la matinée CLEMENT et le Sergent SORIEAU franchissent le Cher puis la ligne de démarcation. L’Adjudant LEMENT ignorant où était son régiment s’est rendu à Châteauroux et fut affecté au dépôt 93.

Combat de Verberie / St-Sauveur – 10-11 juin 1940

Après le malheureux épisode de Mareuil-la-Motte le repli continua. Pendant l’après-midi du 9 juin nous fûmes plusieurs fois dépassés par les colonnes motorisées ennemies qui se déplaçaient en particulier sur les grandes artères. A des points choisis des véhicules s’engageaient sur des transversales afin d’encercler les éléments français qui se repliaient.

Dans la nuit du 9 au 10 juin les 2 Bataillons, fortement diminués d’ailleurs, qui restaient du 7e R.I.C. atteignirent l’Oise et la franchirent soit au pont de St-Ouen soit à celui de Verberie. A l’aube les unités furent réorganisées. Comme aucune troupe de réserve n’existait dans cette région le 7e R.I.C. reçut une mission défensive sur l’Oise.

Le 7e R.I.C eut comme mission de défendre l’Oise entre Verberie et les points situés à 5 ou 6 kilomètres vers le Nord-Est.

Dans la journée du 10 un chef de section de mitrailleuses, le Sous-Lieutenant ANTONIETTI devait accomplir magnifiquement son devoir. Dans cette région de St-Sauveur Verberie le terrain est très boisé. Etant donné le front que tenait notre Bataillon et son échelonnement en profondeur les liaisons étaient très difficiles. La 2e Section de Mitrailleuses commandée par le S/Lieutenant ANTONIETTI était installée dans le Sous-Quartier de la 1ère Compagnie sur les bords de l’Oise.

Dans l’après-midi l’ennemi apparaît nombreux sur la rive droite de la rivière. Vers 16 heures des renseignements indiquent que les Allemands ont franchi l’Oise à notre droite où il semble qu’il existe une solution de continuité dans la défense. Vers 17 heures notre Bataillon est attaqué de flanc. Les unités se défendent, complètement isolées, n’ayant ni liaison à vue ni liaison par le feu. Les Allemands s’infiltrent, nous sommes débordés.

De jeunes Allemands, probablement des jeunesses Hitlériennes, en bras de chemise, surgissent dans les bois et nous crient : « Français rendez-vous » Chacun reste à son poste faisant le coup de feu. Ce n’est que vers 20 heures ou 21 heures que l’ordre de repli arrive au Bataillon. Des agents de transmissions sont envoyés avertir les sections mais certains n’arrivent pas ou arrivent trop tard.

Le S/Lieutenant ANTONIETTI avec sa section de Mitrailleuses avait été un des premiers à subir l’attaque des Allemands. Jusqu’à la dernière minute il reste à son poste. Au crépuscule, n’ayant presque plus de munitions et encerclé, il dit à un de ses hommes qui lui signalait le danger que la section courait : « Nous n’avons pas reçu l’ordre de nous replier. » Enfin deux de ses pièces n’ayant plus de munitions il donna l’ordre de rendre le matériel inutilisable et décida de se frayer un passage avec les survivants de sa section.

Il faisait nuit, la poignée d’hommes bondit mais au moment où ANTONIETTI franchissait un fossé un projectile de mortier éclatait près de lui et lui broyait les deux jambes. Ce fait m’a été raconté par deux hommes de sa section qui purent rejoindre la Compagnie. Le S/Lieutenant ANTONIETTI s’était déjà fait remarquer également au combat de Dury en se déplaçant sur une crête balayée par la mitraille ennemie et en se portant debout à la rencontre de chers français qui tiraient sur nous, nous prenant pour une résistance allemande.
Verberie, encore un jour malheureux pour le 7e R.I.C., le IIe Bataillon recevant trop tard l’ordre de repli ne put se décrocher.

Le 11 au matin les débris du se regroupaient et étaient reformés en un seul bataillon. Ce bataillon recevait une nouvelle mission défensive sur la Nonette près de Versigny à 20 kilomètres au Sud de St-Sauveur…

 

© Marc Pilot – Picardie 1939 – 1945 -juin 2012)

7e RIC (7e DIC), Chef de Bataillon Musso

 

Rapport du Chef de bataillon Musso
ancien commandant du III / 7 RIC en captivité à l’Oflag II B
sur le combat qu’il a soutenu sur l’Oise le 10 juin 1940
(15 septembre 1942)

Le 10 juin 1940 le III./ 7e RIC a été engagé sur l’Oise entre le village de Verberie et le pont de chemin de fer, appelé Pont des Ajeux.
Bien que le combat soutenu sur l’Oise soit indépendant de ceux livrés les jours précédents, il est indispensable pour avoir une idée exacte de la valeur combattive du Bataillon à la date du 10 juin, de lier la situation à celle du 9 juin et de rappeler également qu’au cours d’actions successives du 21 mai au 8 juin au sud d’Amiens et à l’ouest de Noyon et également le 9 juin, le III./ 7e RIC avait éprouvé des pertes sérieuses qui n’avaient pas été comblées. Le 9 juin à 3 heures, le III./ 7e RIC qui tenait à l’ouest de Noyon les points d’appui de Beaurains, Sermaize et Porquericourt reçut l’ordre de se replier sur l’Oise par l’itinéraire Thiescourt, Mareuil-la-Motte et Marquéglise.
Par suite de l’action de l’ennemi à Mareuil-la-Motte et la destruction du pont de Verberie à 21H40, avant l’arrivée sur l’Oise de tous les éléments du Bataillon, le III./ 7e RIC a perdu au cours du repli : la moitié de la 9e Cie (section de commandement et 2 sections de F.V.), une section de la 10e Cie et 2 sections de mitrailleuses.
L’Oise fut passée à Verberie dans la soirée du 9 juin par la 11e Cie (Lt Léger), les sections de commandement du Bataillon et de la CA3, le 10 au matin à La Croix-Saint-Ouen par la 10e Cie (Lt Laurendeau), deux sections de la 9e Cie sous le commandement du sous-lieutenant Morens et deux sections de mitrailleuses.
L’étape de repli, supérieure à 50 km, a été accomplie sous la pression de l’ennemi, par une chaleur torride et les fractions qui avaient pu franchir l’Oise, déjà éprouvées par les pertes des combats précédents et de la journée, se sont encore trouvées diminuées des traînards et des égarés.
Ce qui restait du Bataillon était dans un état d’épuisement extrême, et il eut été désirable de disposer d’une journée ou seulement de la matinée du 10 juin pour faire reposer la troupe et procéder à une réorganisation. Mais, pour cela, il eut été nécessaire de se replier derrière un échelon déjà en place.
Il conviendra donc de ne pas donner aux termes de compagnie et de section leur signification complète mais entendre par eux des groupements de forces placés sous les ordres de chefs qui, dans un effort désespéré, ont rempli leur mission malgré la faiblesse de leurs moyens.
Le point de ralliement du Régiment avait été fixé au Chêne de Saint-Sauveur, localité approximativement entre Verberie et La Croix-Saint-Ouen.
Le chef de bataillon passa la nuit du 9 au 10 juin sur la route de Verberie à Saint-Sauveur afin d’orienter au fur et à mesure de leur passage les éléments du Bataillon et de faire procéder à leur regroupement.
Au lever du jour, il est appelé au P.C. du Colonel Cdt le Régiment et reçoit la mission d’organiser la défense sur la rive gauche de l’Oise et de placer de toute urgence deux « bouchons », l’un à la passerelle de l’écluse et l’autre au pont du chemin de fer. Son P.C. est fixé au passage à niveau de la station de Verberie. Dans son ordre, le Colonel Cdt le Régiment avait précisé de la manière la plus expresse que la défense devait être installée sur les bords de l’Oise. Le chef de Bataillon Cdt le III./ 7e RIC était fondé à penser que cette prescription qui contenait la conception du Colonel Cdt le Régiment sur la défense de la coupure de l’Oise, devait avoir le même caractère impératif pour le commandant du I./ 7e RIC lorsqu’il fut plus tard chargé d’assurer la défense de l’Oise à droite du III./ 7e RIC entre le pont des Ajeux exclu et le méridien passant par le village de Rivecourt, situé sur la rive droite de l’Oise.
La situation était grave. Les passages de l’Oise n’étaient pas tous tenus et ceux qui l’étaient ne disposaient que de faibles moyens de défense. La mission reçue était une mission de sacrifice qu’il importait de remplir à tout prix quelle que fût la faiblesse des moyens disponibles.
Le chef de Bataillon ne disposait à ce moment que des éléments qui avaient passé l’Oise à Verberie : la 11e Cie et le groupe de mortiers organique du Bataillon. Le Colonel mit à sa disposition ce qui restait du peloton motocycliste régimentaire : 2 F.M. avec leurs servants et le lieutenant commandant la section. D’après les renseignements connus à ce moment, le pont du chemin de fer était miné et déjà tenu ; par contre aucun élément ne se trouvait à la passerelle de l’écluse. Cette direction paraissait particulièrement dangereuse et il importait de la barrer.
Deux groupements de forces furent constitués : l’un sous le commandement du lieutenant Léger (11e Cie) avec mission de tenir la passerelle de l’écluse et d’interdire le franchissement de l’Oise entre la passerelle incluse et le pont du chemin de fer exclu, l’autre sous le commandement du capitaine Padovani, commandant de la CA3, avec le groupe de mortiers organique, l’escouade de motocyclistes et une section réduite de la 11e Cie. Ces ordres initiaux furent donnés au chêne de Saint-Sauveur, après examen d’une carte Michelin qui était l’unique document cartographique que possédait le Bataillon.
Comme il fallait agir vite et occuper au plus tôt les emplacements de combat, les groupements furent transportés par des camionnettes du Régiment de Saint-Sauveur au passage à niveau de la station.
A 5 heures le P.C. du Bataillon est ouvert au passage à niveau.
Le chef de Bataillon se porta aussitôt au pont du chemin de fer, afin de procéder à la reconnaissance du terrain et d’organise la défense.
Le pont des Ajeux était encombré par des véhicules automobiles qui avaient tenté de passer l’Oise au jour mais la voie, détériorée par la circulation de la nuit, n’offrait plus un chemin roulable et les conducteurs avaient abandonné leurs véhicules.
Dès 5 heures, le pont était soumis à un tir de harcèlement de 105 qui a causé quelques pertes particulièrement à une fraction du 32e RAC. Au pont du chemin de fer de Verberie se trouvaient déjà en position un détachement placé sous le commandement du lieutenant Smagghe du 52e BMM et comprenant une section de mitrailleuses, 2 groupes de F.V. du I/ 94e RI (S/lieut Cateau) et une fraction du Génie sous le commandement d’un aspirant chargé de la mise en œuvre du dispositif de destruction du pont. Les éléments du III./ 7e RIC renforcèrent la défense. Le capitaine Padovani est immédiatement chargé d’installer le groupe de mortiers de 81. le chef de Bataillon ne reverra cet officier qu’à son retour au P.C. du Bataillon vers 11H. A l’écluse étaient en position 1 groupe de mitrailleuses et 1 groupe de combat du I./ 94e RI
Vers 5H30 arrivent au pont du chemin de fer un lieutenant commandant un peloton motocycliste du GRCA 25 et un officier du même GRCA avec un canon de 25. Ces officiers reçoivent sur place des missions de combat du chef de bataillon : le premier à gauche du pont et le deuxième sur le pont.
En raison de la diversité des éléments installés au pont il importait d’organiser le commandement. Le chef de bataillon écarta de son esprit l’idée de confier le commandement de la défense du pont au capitaine Padovani parce que cet officier n’avait pas par son attitude antérieure mérité son entière confiance. Il confirma simplement dans son commandement le lieutenant Smagghe qui était sur la position depuis la veille et qui avait produit une impression favorable.
Le lieutenant Smagghe reçut le commandement du point d’appui du pont des Ajeux avec délégation du chef de Bataillon pour la mise en œuvre de la destruction du pont. Il lui fut précisé que pour aucune raison le pont ne devait tomber intact aux mains de l’ennemi. Le pont continuait d’ailleurs à être emprunté par des isolés qui signalaient à leur passage que des détachements amis encore de l’autre côté de l’Oise faisaient des efforts pour gagner la rivière. De plus certains conducteurs étaient retournés et essayaient de dégager leur camion immobilisé sur le pont. Pour toutes ces raisons sa destruction devait être retardée le plus possible.

1ère attaque

Peu avant 7H, pendant que le chef de Bataillon en compagnie du lieutenant Smagghe s’assurait des dispositions prises, un détachement ennemi fut aperçu se dirigeant de Rivecourt sur Verberie, comprenant une trentaine de véhicules dont un grand nombre était chenillé. Le convoi stoppa à hauteur du pont des Ajeux et débarqua du personnel. Comme quelques officiers d’artillerie appartenant au 32e RAC se trouvaient à proximité du pont, le chef de Bataillon Cdt le 7e RIC leur demanda le déclenchement d’un tir d’artillerie. Un chef d’escadron qui se trouvait dans le groupe répondit que l’artillerie n’était pas encore en mesure d’intervenir. Le chef de bataillon fit alors ouvrir le feu par la S.M. du lieutenant Smagghe. L’ennemi surpris par le feu des mitrailleuses se dispersa et les véhicules se replièrent sur Rivecourt.
Vers 7H30 un détachement ennemi tenta de s’emparer par surprise du pont du chemin de fer. Il avait mis à profit pour s’en approcher les cultures et les bâtiments d’une usine. L’attaque fut repoussée par le feu des armes automatiques du point d’appui du pont. L’ennemi qui avait subi des pertes se replia mais accentua son tir de harcèlement de 105 et déclencha des tirs de mortiers sur le pont et les abords. Le chef de Bataillon rendit compte de la situation au Colonel Cdt le Régiment. Il lui signala dans le même compte-rendu qu’il n’y avait aucune autre troupe amie entre le pont des Ajeux et la Croix-Saint-Ouen et appela ainsi son attention sur le flanc droit de Bataillon qui était découvert.

2e attaque

Vers 8H30, un détachement d’éléments des 9e et 10e Cie, sous le commandement du lieutenant Laureaudeau rejoignit le Bataillon. Ce détachement comprenait 2 sections de la 9e Cie sous le commandement du S/lieut Morens et 2 sections de la 10e Cie, la dernière section de cette unité ayant été retenue comme réserve de sous-secteur à Saint-Sauveur par le Colonel Cdt le Régiment. Les lieutenants Laurendeau et Morens vinrent au pont du chemin de fer pour prendre les instructions du chef de Bataillon. Le lieutenant Laurendeau reçut la mission d’interdire avec son détachement le franchissement de la rivière à droite (N.E) du pont et de couvrir le flanc droit du dispositif. Il lui fut précisé de s’étendre le plus possible sur les bords de l’obstacle avec la moitié de son effectif et de tenir les layons qui conduisaient à la voie ferrée et au passage à niveau de la station.
Mettant à profit les couverts, bois et champs de blé, le détachement Laurendeau parvint à border l’Oise sous le feu de l’ennemi qui ne cessait de harceler le pont et ses abords par des tirs de mortiers et de 105.
A 10H, après une courte et violente préparation d’artillerie et de mortiers et sous la protection de tirs d’encagement latéraux, l’ennemi lança une 2e attaque sur le pont des Ajeux. Au cours de cette action, le dispositif de mise à feu électrique de la destruction du pont fut coupé. Il est probable que cette coupure a été effectuée par un détachement spécial ennemi. L’ennemi parvint jusqu’au pont, mais il fut à nouveau repoussé par les feux des armes automatiques, de mousqueterie et de mortiers de 81 (groupe organique du Bataillon). Le lieutenant Smagghe, conformément à la délégation qu’il avait reçue du commandant du quartier, donna l’ordre de faire sauter le pont. La mise à feu fut effectuée par un aspirant et un sergent du Génie qui, avec le plus grand mépris du danger s’exposèrent à découvert pour amorcer le dispositif lent. Au cours de l’opération, le sergent du Génie fut tué d’une balle en plein cœur. Les noms de ces deux braves sapeurs avaient été notés par le chef de Bataillon sur son agenda qui lui fut confisqué à sa capture. Ces deux braves méritent d’être cités à l’ordre. Le pont a sauté à 10H20.
La destruction n’a pas été complète : une poutrelle maîtresse restait intacte et donnait encore au pont une valeur comme passage pour l’Infanterie. Ce détail n’échappa pas à l’ennemi qui renouvela ses attaques dans l’après-midi et la soirée. Au moment de la 2e attaque, le chef de Bataillon se trouvait sur les bords de l’Oise et fut pris dans le tir d’encagement de droite (N.E). Au cours de cette attaque, l’ennemi a subi des pertes importantes et l’activité de son infanterie ne se manifesta pas avant 15H.

3e attaque

Le chef de bataillon rentra à son poste de commandement du passage à niveau de la station de Verberie par les boqueteaux et les layons situés à droite (N.E) du pont et de la voie ferrée. Il ne rencontra aucun élément du I./ 7e RIC sur sa route. A 11H, il rendit compte au Colonel Cdt le Régiment de la 2e attaque et de la destruction du pont. Dans ce compte-rendu, il indiqua à nouveau qu’il n’avait aucune troupe amie à sa droite et que son flanc était découvert. Vers 11H30 parvint au Bataillon un ordre du Colonel relatif à l’organisation des quartiers du sous-secteur.
Le quartier du III./ 7e RIC était limité à gauche (S.O) par le village de Verberie où se trouvaient des éléments du I./ 94e RI et à droite (N.E) par le pont du chemin de fer inclus. Le I./ 7e RIC d’après cet ordre prenait place à droite du III./ 7e RIC. Le détachement Laurendeau se trouvait donc dans la zone d’action du I./ 7e RIC. La liaison avec cette unité n’étant pas établie, le chef de bataillon Cdt le III./ 7e RIC décida de surseoir provisoirement à toute modification du dispositif du lieutenant Laurendeau. Il prescrivit à cet officier en lui transmettant l’ordre de l’organisation des sous-quartiers de rechercher la liaison avant de procéder à tout mouvement.
Vers midi, une chenillette régimentaire avec remorque chargée de munitions arriva au P.C. Les munitions furent aussitôt réparties entre les P.A y compris celui du lieutenant Smagghe. Elles permirent de soutenir la lutte contre l’ennemi.
Vers 12H30, le chef d’Escadron Danglade du GRCA 25 vint prévenir le chef de Bataillon qu’il retirait en accord avec le Colonel Cdt. Le sous-secteur, et en vue de son réemploi dans un secteur menacé le peloton motocycliste en position sur l’Oise, à gauche (S.O) du pont des Ajeux, ainsi que le canon de 25. Il indiqua même d’une manière confidentielle qu’un faible détachement ennemi était parvenu jusqu’au château de Roberval, qu’il avait été surpris et fait prisonnier dans le château au moment où il se restaurait. Il importait, de toute urgence, de boucher le trou qu’allait produire le départ de ce peloton. En outre naquit dans l’esprit du chef de Bataillon l’inquiétude de la possibilité du retrait de la section Smagghe du 52e BMM.
Il fallait donc resserrer au plus tôt le dispositif du détachement Laurendeau sur le pont du chemin de fer. Les limites des sous-quartiers furent modifiées comme suit : sous-quartier Léger (11e Cie) la gauche limitée par le village de Verberie exclu et la droite par la passerelle de l’écluse incluse, sous-quartier Laurendeau (10e Cie) ; la gauche limitée à la passerelle de l’écluse exclue et la droite au pont du chemin de fer inclus avec la double mission de liaison avec le I./ 7e RIC et la protection du flanc droit du quartier, le P.A Smagghe lui étant subordonné. L’ordre destiné au lieutenant Laurendeau fut en raison de son importance apporté par le chef de Bataillon qui prit ainsi un nouveau contact personnel avec cet officier. Le lieutenant Laurendeau rendit compte au chef de bataillon que ses patrouilles de liaison n’avaient rencontré aucun élément du I./ 7e RIC tant sur l’Oise que sur les layons conduisant à la voie ferrée. Le chef de bataillon indiqua au lieutenant Laurendeau le dispositif qu’il devait réaliser au pont des Ajeux : une section à gauche au pont pour remplacer le peloton motocycliste, une section sur le pont et la dernière section à droite de la voie ferrée pour tenir les layons et assurer la protection du flanc droit du dispositif. Le détachement Laurendeau fut en place à 14H.
Au cours de son déplacement du passage à niveau au P.C du lieutenant Laurendeau, le chef de bataillon ne rencontra aucun élément du I./ 7e RIC. Entre-temps un officier de l’Etat-Major de la 7e DIC (capitaine Amillat) était venu apporter directement au chef de Bataillon Cdt le III./ 7e RIC l’ordre du Général Cdt la Division prescrivant la destruction du pont de chemin de fer, ordre qui se trouvait déjà exécuté. Le chef de Bataillon mit le capitaine Amillat au courant de la situation difficile de son Bataillon. En outre, cet officier d’Etat-Major demanda, conformément aux instructions qu’il avait reçues, qu’il soit opéré à la destruction de la passerelle de l’écluse. Il précisa même que le Général de Division attachait du prix à cette destruction. Le Bataillon ne disposait d’aucun explosif et il en était de même au Régiment comme l’indiqua l’Officier pionnier du Régiment qui fut saisi de la question au cours d’une reconnaissance qu’il fit au P.C du bataillon. Par la suite arrivèrent au P.C du Bataillon le lieutenant Montblanc et l’adjudant-chef Giovanangeli, chefs de section de mitrailleuses qui avaient devancé leur section. Il leur fut donné à chacun une mission, le premier dans le sous-quartier Léger et le deuxième dans le sous-quartier Laurendeau.
A 15H, après une violente préparation d’artillerie (105) et de mortiers sur le pont, ses abords et le passage à niveau de la station, l’ennemi tenta à nouveau de passer l’Oise en utilisant les ruines du pont, la poutrelle maîtresse restée intacte et des canots légers. Il fut à nouveau repoussé après un vif combat qui alla jusqu’au corps à corps avec des éléments qui avaient réussi à prendre pied. Le lieutenant Cdt la section motocycliste du GRCA 25 déclara au chef de Bataillon, à son passage au P.C du passage à niveau : « Vos hommes se battent comme des lions. » Il s’agissait du détachement Laurendeau – Morens. Au cours de l’attaque un avion de reconnaissance ennemi qui volait à très basse altitude fut abattu par les feux de mousqueterie des sections de commandement du Bataillon et de la CA3. L’action de nos éléments fut appuyée par le feu d’une batterie d’artillerie du 32e RAC qui avait pris position au passage à niveau de la station, sur la route de Verberie. Le lieutenant commandant la batterie (lieutenant Somprou) fut tué au cours de l’action à son observatoire avancé du pont des Ajeux. Pendant cette action dont le chef de bataillon suivait le développement avec angoisse, un agent de transmission du Colonel Cdt le Régiment arriva au P.C porteur d’une de demande de renseignements portant sur les points suivants : – la section du 52e BMM est-elle toujours en place ? – avez-vous la liaison avec le I./ 7e RIC ? Il fut répondu affirmativement à la première question et négativement à la seconde.
Le chef de Bataillon fit rechercher sans succès sur la route de Verberie à Compiègne par des agents de transmission de sa section de commandement la liaison avec le I./ 7e RIC. Dès qu’il fut tranquille sur l’issue favorable du combat sur le pont des Ajeux, le chef de Bataillon se rendit à Verberie avec le lieutenant Gemeau (officier pionnier du Régiment) dans le double but de prendre la liaison avec la 3e Cie du 94e RI (lieutenant Baïsse) afin d’être exactement renseigné sur la menace allemande sur Roberval et de s’assurer si le détachement du génie qui lui avait été signalé dans le château de Verberie disposait d’explosifs pour faire sauter la passerelle de l’écluse. Malheureusement, le détachement du Génie s’était déjà replié. D’autre part, le lieutenant Baïsse précisa qu’un escadron à cheval du 25e GRCA continuait à assurer la protection à gauche (S.O de Verberie) mais qu’il n’avait aucun renseignement sur l’engagement de Roberval. Le chef de bataillon rentra de Verberie par l’écluse où il prit contact avec le lieutenant Léger (11e Cie).

4e attaque

L’accalmie fut de courte durée. L’artillerie ennemie qui paraissait s’être renforcée accrut son activité. Des rafales de 105 battaient systématiquement les lisières N de Verberie, le pont du chemin de fer et le passage à niveau où il y eut des pertes en tués et blessés.
A 17H peu après le retour de Verberie et de l’écluse du chef de Bataillon, arriva au P.C du Bataillon un officier du I./ 7e RIC, le lieutenant Courbin, pour prévenir que l’ennemi avait franchi l’Oise en nombre et qu’il s’infiltrait par les bois en direction de Verberie. Jusqu’ici, l’ennemi n’avait manifesté aune activité à droite (N.E) du pont des Ajeux. Il n’avait été entendu ni canonnade ni fusillade dans cette direction. Une liaison téléphonique entre le P.C du III./ 7e RIC et le Colonel Cdt le Régiment venant d’être établie, le chef de Bataillon téléphona le renseignement au Colonel Cdt le Régiment. A la fin de la conversation, le chef de Bataillon Cdt le I./ 7e RIC entra dans le circuit téléphonique et apprit ainsi le passage de l’Oise par l’ennemi devant son front et reçut directement du colonel Cdt le Régiment les instructions pour faire face à cette nouvelle situation. Le lieutenant Courbin fut renvoyé à son unité. Au même moment parvint au P.C du Bataillon l’ordre de repli exécutoire à 23H.
Le point de ralliement du Régiment était Raray. La menace de l’ennemi s’annonçant proche, la situation était grave. Le chef de Bataillon prit la décision de résister sur place afin de permettre le repli de la batterie de 75 du 32e RAC, d’empêcher l’ennemi de prendre à revers les sous-quartiers Laurendeau et léger, de lui barrer la route qui menait du passage à niveau à Saint-Sauveur P.C du Colonel et de l’empêcher de pénétrer dans Verberie d’où partait la route de Senlis. Le chef de Bataillon rendit personnellement compte par téléphone de cette décision au Colonel Cdt le Régiment qui l’approuva.
Il organisa le point d’appui dont il prit le commandement avec la section de commandement du bataillon, celle de la CA3, la fraction de la section motocycliste du lieutenant Jeannot et des éléments du I./ 7e RIC qui refluaient : section de F.V du lieutenant Courbin et section de mitrailleuses du sous-lieutenant Antonietti. Le capitaine Padovani avec sa section de commandement et 1 groupe de mitrailleuses de la section Antonietti fut chargé de défendre une portion du point d’appui située de part et d’autre d’un layon en direction en direction du N.E et conduisant à l’Oise ; le lieutenant Praud (officier de transmissions du Bataillon) d’empêcher de déboucher de la partie boisée du carrefour du passage à niveau et le lieutenant Jeannot avec 1 F.M et l’autre groupe de mitrailleuses de battre la route de Verberie à Compiègne et de surveiller celle du passage à niveau à Saint-Sauveur.
A 17H30, l’ennemi, appuyé par des mortiers attaqua avec vigueur le passage à niveau. Il tenta de franchir à plusieurs reprises la route de Verberie à Compiègne soit en vue de se rabattre sur Verberie soit en vue de continuer sur Saint-Sauveur. Les feux des armes automatiques du lieutenant Jeannot brisèrent l’élan de l’ennemi qui chercha abri dans les fossés de la route où il fut à nouveau pris sous le feu des armes automatiques. Ses pertes furent lourdes. Le groupement du lieutenant Praud empêcha l’infiltration par les couverts. Le groupement Padovani entra également en action. La liaison permanente à la vue avec ce groupement n’était pas possible mais cette liaison fut prise à plusieurs reprises par le chef de Bataillon et le capitaine Castagnary, capitaine adjudant-major du bataillon. L’ennemi fut partout contenu. Il mit en œuvre ses mortiers et la lutte prit un caractère individuel où le nombre eut l’avantage. Le point d’appui fut progressivement encerclé.
Vers 21H, le groupement Padovani ne se fit plus entendre. De la direction qu’il couvrait claquèrent à courte distance des coups de feu qui causaient des pertes dans les rangs des défenseurs. Il fallut prélever des hommes des groupements Praud et Jeannot pour faire face à cette direction dangereuse. Le groupement Padovani n’assurait plus la protection qui lui avait été demandée. Dès ce moment, la situation devint critique. Les munitions des armes automatiques s’épuisèrent, celles des armes individuelles devinrent rares. Tout mouvement devenait difficile sinon impossible. Le capitaine Castagnary qui fit preuve d’un grand mépris du danger fut grièvement blessé à la tête. L’ennemi qui sentait la résistance faiblir encercla entièrement le point d’appui, intensifia son tir de mortiers, attaqua à la grenade et pénétra dans le point d’appui. Le P.A a succombé à 21H45. le sort n’a pas permis qu’il tint jusqu’à 23H, heure à laquelle le repli était permis. La résistance du point d’appui du passage à niveau avait duré plus de 4H et n’avait pas été vaine. Elle avait permis le repli de la batterie de 75 du 32e RAC, fait échec à la tentative de débordement et d’encerclement des compagnies Laurendeau et Léger, arrêté à la voie ferrée l’élan de l’ennemi, barré la route de Saint-Sauveur et retardé jusqu’au lendemain l’attaque sur Verberie, empêchant ainsi l’ennemi de disposer dans la nuit de la route Verberie-Senlis. Le P.A du passage à niveau a fait son devoir jusqu’à la limite de ses forces. Il avait été attaqué par une compagnie.
Après sa capture, le chef de Bataillon Cdt le III./ 7e RIC fut conduit auprès du Major allemand qui commandait l’attaque, son bataillon en formations denses bordait la voie ferrée. Sur le chemin de la captivité l’Oise fut passée exactement au sud de Rivecourt. L’attaque sur le passage à niveau était conjuguée avec une attaque sur le pont des Ajeux. Le combat a été rapporté au chef de Bataillon par des prisonniers du détachement Laurendeau avec lesquels il a pu s’entretenir dans les centres de rassemblement des prisonniers. Le combat a revêtu un caractère acharné jusqu’au corps à corps et jusqu’à épuisement des forces. Le lieutenant Laurendeau qui s’était fait remarquer par sa belle attitude au feu et par son magnifique courage depuis le début de la campagne a été tué en combattant, donnant ainsi à ses hommes l’exemple du sacrifice.
Au cours de la journée du 10 juin, le III./ 7e RIC avait subi 4 attaques, résisté avec énergie et esprit de sacrifice sur ses positions, empêché l’ennemi de franchir l’Oise entre Verberie et le pont des Ajeux, et de déborder Verberie. Il avait entièrement exécuté l’ordre reçu. Si le chef de Bataillon Cdt le III./ 7e RIC n’a pas trouvé auprès du bataillon placé à sa droite toute la protection qu’il a fournie à son voisin de gauche (I./ 94e RI), à son artillerie, à son Colonel, il a néanmoins rempli la mission qu’il s’était délibérément imposée en prenant la décision de résister au passage à niveau de Verberie. La satisfaction du devoir accompli est dans la captivité la plus belle source de résignation.

 

© Marc Pilot – Picardie 1939 – 1945 -juillet 2012)

8e RAD

8e Régiment d’Artillerie Divisionnaire)

Commandant : Colonel Delmotte

Composition :

3e Batterie : Capitaine BOCCON-GIBOD

IIIe groupe : Chef d’Escadron HENRY

7e Batterie : Capitaine JAPIOT

23 mai 1940

La B.H.R (éléments hippo) quitte Brasseuse à 2H00 pour St Jean-aux-Bois où elle arrive vers 9H. Elle bivouaque dans la forêt de Compiègne.
L’E.M.R et la fraction auto de la B.H.R quittent Brasseuse à 3 pour St Jean-aux-Bois. L’arrivée a lieu vers 4H30. le bivouac se forme dans la forêt de Compiègne.

24 mai 1940

L’E.M.R quitte St Jean-aux-Bois à 3H pour Cuise-la-Motte où il arrive vers 5H vers 7H le P.C occupe le château de la Chesnoye à proximité du P.C du Colonel Blasselle du 170e RI.
La division est en 2e position pour la défense de l’Aisne, de Compiègne à Attichy exclus. Le Colonel Delmotte commande le groupement du sous-secteur Est (Groupe Henry, III / 8 et groupe Levazeux V / 208).

25 mai 1940

La B.H.R quitte St Jean-aux-Bois et bivouaque à 300m N du Bois de Fontenoy.

26-27-28-29-30 mai

Organisation de la résistance sur l’Aisne de Compiègne à Vic-sur-Aisne ; les batteries du III / 8 sont en batterie sur les rives des étangs de St Pierre.

31 mai 1940

R.A.S

1er juin 1940

La zone de la 11e DI est étendue vers l’Est jusqu’à Le Port. Le 170e RI étend son secteur sur la droite, en liaison avec la 3e DLI vers Le Port.

2 juin 1940

Le V / 8 est mis à la disposition du groupement. Dans la nuit, déplacement de la B.H.R et de l’E.M pour le château du Haut Martimont de manière à ce que le P.C du groupement soit plus rapproché de la zone des batteries. III / 8 au Mont Berny et près de Martimont, V / 208 près de Montauban

3 et 4 juin 190

Organisation du nouveau secteur

5 juin 1940

L’attaque ennemie déclenchée sur la Somme inférieure, l’Ailette, le canal de l’Oise à l’Aisne a désorganisé sérieusement la résistance de la 87e DI qui se trouve devant la 11e DI en 1er échelon.
Le Colonel Delmotte décide de placer son P.C près de celui du Colonel Blasselle, commandant le sous-secteur Est (170e RI). L’E.M.R s’installe dans la soirée au château de Montauban occupé par le Colonel Blasselle depuis le 2 juin.

6 juin 1940

La résistance la 87e DI s’effrite de plus en plus. Son évolution est suivie de près par le groupement Delmotte par l’intermédiaire du s/lieutenant Magnin officier de liaison du 170e RI près de la 87e DI.
L’aviation allemande bombarde les passages de l’Aisne à Attichy et Vic-sur-Aisne.

7 juin 1940

Les ponts sur l’Aisne (Berneuil, Attichy, Vic-sur-Aisne sautent à la fin de la matinée. Peu après on signale des colonnes motorisées ennemies descendant des plateaux au Nord de l’Aisne vers Vic-sur-Aisne.
En l’absence de renseignements de l’avant, on se demande s’il ne s’agirait pas d’éléments amis en train de refluer. Cependant le doute est levé au bout de quelques temps et le V / 208 ainsi que le III / 8 exécutent sur les colonnes ennemies de nombreux tirs à vue très efficaces.

8 juin 1940

L’ennemi attaque devant le front du sous-secteur et plus à l’Est. Il franchit l’Aisne à Vic-sur-Aisne puis Attichy. Toute la journée le groupement exécute des tirs d’arrêt et des tirs à vue, des 3 observatoires dont il dispose : Bois du Croc, Capitaine Jubert puis Lieutenant Lapelerie ; Jaulzy, capitaine Japiot puis Lieutenant Jaouen ; Chatelet, Capitaine Delaruelle puis Lieutenant Reix. L’attaque d’infanterie ennemie est très fournie. L’aviation bombarde parfois en piqué en de nombreux points du sous-secteur ; centres de résistance de l’infanterie dans la vallée, observatoire de Jaulzy où le Capitaine Japiot maintient ses transmissions par des prodiges, batteries du Ve groupe, région du P.C du sous-secteur et du groupement.
On est sans nouvelles toute la matinée des pièces des 7e et 9e Bries (aspirant Deseilligny, s/Lt Delacroix) détachées en anti-chars aux ponts d’Attichy et de Vic-sur-Aisne. L’aspirant Deseilligny passe au P.C vers 14H et rend compte de sa mission ; complètement encerclé par l’infanterie ennemie il a avec son F.M protégé le repli du personnel d’une pièce de 25 débordée qui n’avait plus de munitions, puis avec quelques obus détruit cette pièce. Enfin épuisent ses obus à balles débouchés à 0 et ses obus explosifs après avoir fait faire ½ tour à sa pièce, il a fait sauter sa pièce et parvint à rentrer avec le chef de pièce et 3 servants.
Le groupement est aidé plusieurs fois sur Attichy et ses abords immédiats par le groupement d’action d’ensemble (VI / 208) auquel il est relié directement.
Le V / 208 occupe des positions qui avaient déjà été reconnues sur l’ordre du Colonel Delmotte au N.O de Chelles pour avoir une direction générale du tir orientée vers l’Est, N.E et non plus vers le Nord de façon à âtre en mesure d’agir en cas de débordement de la division par sa droite.

9 juin 1940

La lutte continue, la situation devenant de plus en plus critique dans la partie droite du sous-secteur dont on a que des nouvelles confuses et surtout dans le secteur de la division de droite où l’ennemi s’est créé une tête de pont (à Pommiers) dès le 7 juin au soir.
Un groupe à 2 batteries du 87e R.A.D (régiment de la 87e DI) est mis à la disposition du groupement. Des reconnaissances sont faites pour le déployer, une batterie aux lisières Nord du parc du château de Montauban, une batterie à l’Est de la route Martimont-Croutoy à hauteur de la 9e Brie. Les batteries mettront en position la nuit tombée ; elles seront enlevées à la 11e DI le 10 juin dès les premières heures de la matinée sans avoir tiré.
Avant la tombée de la nuit une contre-attaque est menée par un bataillon du 26e RI avec tirs d’encagement et de protection du III / 8, du V / 208 et du I / 208 sur Croutoy pour dégager le bataillon Thivet qui y est encerclé.
La situation à droite devient de plus en plus critique. Plusieurs lignes de défense adoptées successivement doivent être abandonnées.
Le Colonel Delmotte décide de prendre les dispositions suivantes dans la nuit du 9 au 10 : la 9e Brie reprendra la position qu’elle avait avant l’extension vers l’Est du front du sous-secteur, le P.C du groupement se portera de nouveau ainsi que celui du Colonel Blasselle Cdt le sous-secteur Est au château de la Chesnoye, le V / 208 recherchera une position de groupe au S. SE de la forêt de Compiègne, 1 km N.E de Pierrefonds.

10 juin 1940

Les déplacements de la 9e batterie prévus, et du P.C ont été effectués dans la nuit sans incidents ; dès les 1ères heures de la matinée la situation vers l’Est est de plus en plus critique en particulier vers Chelles et Martimont. Les Bries du V / 208 sont exposées. D’autre part la zone des positions qui avaient été prévues comme position de rechange (1 km N.E de Pierrefonds) paraît dangereusement menacée. Il semble en effet que les Allemands cherchent à contourner la forêt de Compiègne et à l’entourer complètement. Le Colonel Delmotte décide dès le lever du jour de ne pas occuper la zone reconnue mais de porter immédiatement les 2 Bries les plus exposées du V / 208 au Mont Berny.
Le mouvement se fait dans les 1ères heures de la matinée sous le feu de l’infanterie allemande.
La poussée ennemie vers Chelles continue. Il faut aussi replier la 3e Brie du groupe qui prend position au Mont Berny.
Pendant tous ces mouvements, c’est la 7e Brie qui, déplaçant 2 canons à bras pour tirer dans une position perpendiculaire à ses directions normales de tir, répond aux nombreuses demandes de tir à droite du sous-secteur.
Dans la journée, de nombreux tirs sont effectués et l’approvisionnement en munitions risque de devenir insuffisant, en particulier par suite des déplacements de batteries.
Il faut organiser des corvées aux anciennes positions, corvées de plus en plus précaires par suite de la progression de l’ennemi. On envoie en outre un camion de la B.H.R chercher 300 cartouches à charge réduite à un dépôt abandonné au N.O de Morienval. Au début de l’après-midi l’ordre est donné par la Division de se préparer à faire mouvement en mettant en route dès réception de l’ordre les éléments lourds.
L’ordre de repli arrive dans la soirée. L’E.M.R, le III / 8, le V / 208 feront mouvement avec le 170e RI. Les dispositions de détail sont arrêtées par entente entre le Colonel Blasselle et le Colonel Delmotte. Départ 18H, 1 batterie de chaque groupe restera 1 heure après le départ des autres unités pour aider au décrochage de l’infanterie.
Le décrochage se fait sans difficultés pour l’artillerie. Toutefois la 9e batterie est soumise à un bombardement d’artillerie probablement réglé par avion au moment de sa sortie de batterie (6 chevaux tués).
On apprend au cours d’étape que Crépy-en-Valois est occupé par l’ennemi. Les colonnes défilent sur l’itinéraire libre entre 2 rangées d’incendies de villages allumés par les Allemands pour jalonner leur avance.
Quelques harcèlements. Bombardements aériens d’éléments autos partis à l’avance (III / 8).

12 juin 1940

6 heures. Arrivée des éléments du groupement Delmotte, E.M.R à Perroy-les-Gombries. III / 8 Bois de la Fertille (bivouac). Longueur de l’étape : 36 km.
Le V / 208 groupement d’appui direct de la 1ère ½ brigade de chasseurs est renforcé de l’E.M.R et du II / 8 et passe aux ordres du Colonel Delmotte.
8H. Apparition de brouillard artificiel intense (il aurait été produit par les Allemands pour faciliter leur franchissement de la Seine dans la région de Vernon) qui favorise le déploiement des unités dans une zone encombrée de troupes.
22H. le III / 8 change de position de groupe, les limites de la Division ayant été modifiées et occupe des positions aux lisières Sud du Bois de ? au N.O de Perroy-les-Gombries.
Le II / 8 est en appui direct du 61e BCP
Le III / 8 en appui direct du 30e BCP.

8e RAD (11e DI), rapports

8e RAD Rapports

 

Rapport du Capitaine BOCCON-GIBOD

Commandant la 3e Batterie du 8e R.A.D.
sur l’emploi de son unité pendant la campagne et propositions résultants de cet emploi (Extraits)

a) La 3e Batterie ne s’est jamais trouvée dans une situation exceptionnelle résultant de l’emploi par l’ennemi de chars ou d’aviation sous forme massive ; toute fois en exécution des ordres reçus, elle a été souvent amenée à remplir des missions autres que sa mission normale.

b) Le 11 juin, dès le décrochage de la 11e D.I. en forêt de Compiègne, j’eus l’ordre de laisser une pièce anti-chars à l’entrée d’un village pour couvrir le retrait de la division. Cette pièce devait se maintenir en contact avec des éléments d’infanterie se trouvant à proximité et se replier sur l’ordre d’un Capitaine d’infanterie. Le décrochage devait avoir lieu en principe au petit jour. Le lieutenant CONDET, Lieutenant de tir, pris le commandement de cette pièce. Cette mission amène les remarques suivantes :

1° Le Lieutenant CONDET eut de grosses difficultés pour trouver des fantassins susceptibles de le couvrir.

2° L’ordre de repli ne lui parvint que tardivement et dans des conditions extrêmement précaires. Ce n’est que grâce à son sang-froid et à l’intelligence qu’il avait de la situation que le Lieutenant CONDET ne fût pas fait prisonnier et qu’il ramena tout son matériel.

3° Une telle pièce isolée était une proie facile pour l’ennemi, le Lieutenant CONDET ne pouvait disposer d’un personnel suffisant pour s’éclairer et se défendre contre une attaque quelconque susceptible de déboucher de n’importe quelle direction.

4° En conclusion, il semble qu’une pareille mission aurait dû être confiée à un détachement plus important comprenant au besoin des troupes d’infanterie et d’artillerie placées sous le commandement d’un seul chef.

c) La batterie fut soumise à un bombardement en piqué pendant dix minutes environ. Ce bombardement, mal ajusté, fit deux tués et trois blessés qui se trouvaient dans des trous assez éloignés des pièces ; la batterie elle-même n’eut aucun dégât, une des pièces énergiquement commandée continua même à tirer.
Le tir des armes automatiques et individuelles fut exécuté par de nombreux gradés et hommes, mais le nombre des armes existantes était trop restreint pour que ce tir eut une efficacité quelconque ; une mitrailleuse sur deux s’est d’ailleurs enrayée rapidement.

d) Il ne s’est jamais présenté de défections à la 3e Batterie composée exclusivement de réservistes âgés de 25 à 30 ans.

Le Capitaine BOCCON-GIBOD

Ancien Commandant de la 3e Batterie du 8e R.A.D. et de la B.H.R. du 8e R.A.D.


Rapport du Capitaine JAPIOT

Commandant la 7e Batterie du 8e R.A.D.
au Chef d’Escadron HENRY Commandant le 3e Groupe

J’ai l’honneur de vous envoyer le récit que vous m’avez demandé sur les faits qui se sont déroulés au poste d’observation de Jaulzy (Aisne) pendant les journées des 7 et 8 juin 1940

Le 7 juin dans la matinée, j’ai pris le commandement du P.O. de Jaulzy situé dans une maison surplombant la vallée de l’Aisne et qui avait une mission de renseignement et de tir au profit des éléments suivants : Etats Majors du 8e R.A.D. et du 170e R.I. ; 7e et 9e Bries du 8e R.A.D. ; 15e Brie du 208e R.A. ; une batterie du 195e R.A.

De ce fait j’avais sous mes ordres l’Adjudant TOUSSAINT, Observateur du 170e R.I. et 35 sous- officiers et hommes appartenant à des équipes d’observation et de transmissions. Quatre lignes téléphoniques correspondant aux quatre régiments et un poste E.R.17 communiquant avec le P.C. du 8e R.A.D. nous reliaient à l’arrière.

Aux premières heures de l’après-midi, le Génie fait sauter successivement les ponts d’Attichy, Berneuil, Vic sur Aisne, après repli des unités engagées au nord de l’Aisne. Bientôt apparaissent sur les plateaux et les pentes qui bordent la rivière, les premiers éléments ennemis.

Négligeant toutes précautions pour se dérober à nos vues, ils offrent jusqu’à la tombée de la nuit, des objectifs magnifiques pour notre artillerie.
Sans arrêt je plaque sur eux les tirs de la 7e puis de la 9e Batterie (qui est la plus facilement accessible par téléphone) : sections d’infanterie, colonnes de voitures, reconnaissances d’artillerie sont tour à tour prises à parti et laissent sur le terrain morts, blessés ou détruits, la plus grande partie de leur personnel, de leurs chevaux, de leur matériel.
En particulier vers 19 heures, une colonne composée d’éléments à pied, de motos, de voitures touristes, de cavaliers et de voitures hippomobiles qui s’est engagée sur une route bien en vue sur le plateau entre Attichy et Bitry est presque entièrement anéantie ; après le tir on ne voit s’en dégager que deux chevaux, courant affolés sans conducteur.

Le lendemain 8 juin vers 3 heures 15 commence la riposte de l’adversaire. L’observatoire de Jaulzy est pris à parti par du 150. Les premiers coups tombent derrière la maison à 100 ou 200 mètres environ.
Je fais aussitôt évacuer la maison par le personnel qui n’y est pas strictement indispensable que j’envoie à l’abri dans une sorte de carrière souterraine à 40 mètres de la maison. J’y fais transporter aussi le poste radio. Je ne conserve auprès de moi, au poste d’observation, que l’Adjudant, un sous-officier d’artillerie et deux hommes, l’un comme téléphoniste observateur et l’autre comme agent de liaison avec le poste radio. Spontanément, sous-officiers et hommes s’étant portés volontaires pour rester, j’établis un tour de présence.

Le bombardement, qui devient rapidement encadrant et serre de plus en plus près l’observatoire, se poursuit ainsi sans discontinuer sauf un léger arrêt d’une ½ heure aux alentours de 9 heures.
Pendant plus de 7 heures consécutives, à une cadence moyenne de 2 coups par minute et souvent supérieure, les coups tombent autour de la maison, abattant les arbres, démolissant la grange mitoyenne avec notre observatoire. Par une chance inouïe, la maison où nous sommes, qui a reçu un coup dans le toit entraînant la chute d’un plafond et un autre à la base, résiste jusqu’à 10 heures 15.

Sur les lignes téléphoniques, une seule, qui avait été soigneusement enterrée, subsiste jusqu’à cette heure-là ; aussi, toute la matinée, j’exécute encore de nombreux tirs à vue avec la 7e Brie, alternant avec le Lieutenant JAOUEN de la 15e Brie du 208 venu en renfort et qui emprunte la même ligne pour tirer avec sa batterie. Vers 10 heures, le tir ennemi redouble de violence, ce qui parait indiquer l’imminence d’une attaque. En même temps l’aviation ennemie multiplie ses bombardements en piqué. La maison reçoit quelques obus mais tient toujours ; des bombes éclatent aux environs sans la toucher.

Bientôt sur tout le front, en face de nous, les fantassins allemands dévalent les pentes et descendent vers l’Aisne ; certains d’entre eux traînent en courant des éléments de passerelle. Je veux utiliser le téléphone pour déclencher des tirs sur eux mais la dernière ligne vient d’être coupée. Il est 10 heures 15.

Ne pouvant plus communiquer par fil, je donne l’ordre au personnel qui est resté avec moi de quitter la maison et de m’accompagner à l’abri souterrain où se trouve le poste radio. L’Adjudant TOUSSAINT et un sous-officier observateur d’artillerie que j’avais seuls conservés auprès de moi, descendent alors avec moi. A ce moment précis, la maison touchée par les obus et les bombes (car un avion nous attaque à moins de 50 mètres) s’écroule de toutes parts ; nous sommes couverts de débris de vitres et de plâtres mais personne n’est blessé.

Nous gagnons rapidement l’abri où je répartis les différentes missions. Contre l’avion, l’Adjudant TOUSSAINT avec le F.M. et 5 servants avec leur mousqueton, tirent à chaque passage. D’autres regarnissent les chargeurs dès qu’ils sont vides. Bientôt, leurs efforts sont couronnés de succès : le F.M. touche à mort l’avion ennemi qui tombe verticalement dans la vallée laissant derrière lui une traînée de fumée noire.

Pendant ce temps, le Canonnier BLOCH, de l’équipe du régiment, s’est porté volontaire pour aller chercher dans la maison en partie détruite les fusées du tir d’arrêt qu’on lance trois fois de suite ; puis, au cours de plusieurs voyages semblables, on va rechercher tout ce qui peut être récupéré : avec quatre volontaires, sous-officiers et hommes, qui se chargent de tout le matériel de transmissions et d’observation encore intact, je ramène les documents les plus importants.

Quant à l’équipe radio, sous le commandement du Maréchal des Logis BLANDIN, elle s’empresse de remplacer son antenne détruite par l’avion en utilisant du fil téléphonique après l’avoir dénudé.
Mais la mise en place de cette antenne étant longue et difficile, j’envoie le cycliste KAUFMANN rétablir la liaison au P.C. du Colonel et demander du ravitaillement en fil téléphonique, munitions et vivres. Bientôt, la radio fonctionne à nouveau, transmettant les derniers renseignements de l’observatoire. Mais, entretemps, j’ai pris la décision de faire occuper l’observatoire de rechange situé à 200 mètres à l’arrière puisque le premier est devenu inutilisable.

Le déplacement s’effectue par petits groupes de 4 à 5 ; le premier sous le commandement du Lieutenant JAOUEN, les autres sous la conduite de sous-officiers et Brigadiers, chacun emportant une partie du matériel. Je pars le dernier avec l’équipe radio, répartissant entre nous tout le matériel restant. Bien que le trajet entre les deux observatoires soit en grande partie vu de l’ennemi, encombré par les débris des maisons qu’il faut escalader, nous échappons tous à la double action de l’artillerie qui bombarde et de l’aviation qui mitraille à terre.

A l’appel qui est fait dans les carrières souterraines du dessous du nouvel observatoire, personne ne manque : tout le personnel est sain et sauf ayant ramené la plus grande partie de son matériel.

Le Capitaine JAPIOT, Commandant la 7e Brie du 8e R.A.D.


Récit de l’activité de la pièce anti-chars de la 7e Brie du 8e RAD
en position sur les rives de l’Aisne les 7 et 8 juin 1940.

La 1ère pièce de la 7e Batterie a été détachée en mission anti-chars sous le commandement de l’Aspirant DESEILLIGNY à partir du 2 juin pour défendre les débouchés du pont d’Attichy.

Le 6 juin, elle perd, au cours d’un bombardement par avion, un de ses servants, le Canonnier BONHOMME, enseveli sous les décombres d’une maison.

Le 7 juin, le génie ayant fait sauter le pont, la pièce reçoit du Capitaine GUILLAUME, commandant la 3e Cie du 170e R.I. et commandant le point d’appui, l’ordre d’occuper une position à plus large champ, en lisière d’un petit bois, à gauche de la route venant du pont.

Le 8 juin, vers 3h45, l’ennemi déclenche un violent bombardement d’artillerie, martelant de façon continue toute la zone voisine de la pièce. Vers 9h45, l’aviation ennemie intervient attaquant en piqué, à la bombe et à la mitrailleuse. A 10h15, le Sergent-Chef du 170e R.I. qui commande une pièce de 25 non loin de là vient prévenir l’Aspirant DESEILLIGNY que l’ennemi franchit l’Aisne, en particulier sur la droite, et que ses hommes n’ont plus de munitions. L’Aspirant s’empare alors du fusil mitrailleur modèle 1915 dont il dispose et, accompagné du Sergent-Chef, se rend sur la route d’où il vide 10 chargeurs sur l’ennemi qui s’infiltre de plus en plus. Il parvient ainsi à protéger le repli des servants du canon de 25 dont ils peuvent emporter la culasse.

Mais les éléments ennemis devenus de plus en plus nombreux, tournent la résistance qu’ils viennent de rencontrer en se glissant dans le bois, derrière la pièce. L’Aspirant qui n’a plus de munitions d’arme automatique revient alors près de ses servants et donne l’ordre au Chef de pièce, le Maréchal-des-Logis ROESER, d’ouvrir le feu avec les obus à balles sur les fantassins ennemis qui s’avancent sur la route. Il y a là près d’une compagnie qui marche en colonne par trois, méprisant le danger, en chantant. Sur un tel objectif, les obus à balles débouchés à zéro font merveille : l’ennemi qui subit de très grosses pertes (une demi-compagnie, au dire de nos fantassins) se couche et se tait.

Après l’épuisement des obus à balles, l’Aspirant fait tirer les obus explosifs avec lesquels il réussit également à mettre entièrement hors d’usage le canon de 25 dont les servants avaient emporté la culasse. Enfin, toutes les munitions ayant été tirées, il ne reste plus d’autre ressource que de faire sauter la pièce. L’Aspirant donne donc l’ordre de déclaveter le tube et de le bourrer de terre après y avoir chargé un obus à balles conservé dans ce but. Le feu est mis alors par le Chef de pièce avec un long cordon : le tube est séparé de l’affût et la volée fendue en trois endroits rend la bouche à feu complètement inutilisable.
Il est 10h45.

Après avoir délégué deux servants pour prévenir du départ les conducteurs de la pièce qui, avec leur Brigadier, se trouvaient dans le bois à une centaine de mètres, l’Aspirant se replie avec le Peloton de pièce. Entre temps, le Canonnier RODRIGUEZ est tombé, mortellement blessé à la nuque par une balle de mitrailleuse après avoir chargé le dernier obus ; le Brigadier pointeur GIRARD et le tireur GORNINBAULT, légèrement blessés par des éclats d’obus, peuvent être ramenés par leurs camarades. Quant aux conducteurs, ils ne répondent pas à l’appel des servants envoyés vers eux : d’après ceux-ci, à l’emplacement de l’avant train, des chevaux gisent, tués par les bombardements, des hommes râlent.

Le bilan des pertes pour la pièce s’établit donc ainsi :

- Tués :

  • BONHOMME (le 6 juin)
  • RODRIGUEZ (le 8 juin)

- Disparus :

  • HAMON ff Brigadier de pièce (8 juin)
  • COMTET
  • BRELET
  • LOISELET

- Blessés :

  • GIRARD (8 juin)
  • GONINBAULT (8 juin)

A Couzeix le 20 juillet 1940,

Le Capitaine JAPIOT Commandant la 7e Batterie.


Rapport de l’Aspirant DESEILLIGNY, commandant une pièce anti-chars 7e Brie du 8e RAD

Le 1er juin 1940, la 7e batterie du 8e R.A.D. envoyait aux premières lignes d’infanterie une pièce dont je prenais le commandement.
C’était un 75 modèle 1897 et la mission était de stopper dans la mesure du possible une attaque par chars et auto blindées sur le front d’Attichy (sur l’Aisne).

Le 7 juin, veille de l’attaque allemande sur l’Aisne, l’ennemi prenait contact sur la rive droite. Tous les ponts sautaient entre 12 et 14 heures. Ma pièce n’avait donc plus à proprement parler une mission anti-chars. C’est alors que le Capitaine commandant la compagnie du 170e R.I. dans le réduit duquel j’étais, me donne l’ordre de déplacer ma pièce en vue de remplir une mission d’arrêt de l’infanterie ennemie qui franchissait le fleuve.

Le 8 juin, dès 3 heures du matin, l’artillerie ennemie de tous calibres nous bombarde très sérieusement. Le bombardement ne ralentit pas jusqu’à 9 heures 30. C’est alors que surviennent les avions de bombardement ennemis qui nous déversent leurs bombes et leur mitraille pendant 20 minutes.

A la faveur de ce bombardement aérien, l’ennemi jette une passerelle sur le fleuve et traverse environ deux compagnies d’infanterie, nullement inquiétées par nos fantassins qui sont occupés à tirer en D.C.A. Surpris, les nôtres doivent alors se replier derrière moi et je me trouve seul avec ma pièce, commençant à être encerclé par l’ennemi.
J’avais déjà perdu par le bombardement tous mes chevaux et mes 4 conducteurs.

Je donne l’ordre de faire pivoter la pièce de 3200 millimètres et je tire 50 obus à balles débouchés à zéro sur l’ennemi qui est à moins de 200 mètres derrière moi. L’effet est radical : au dire des fantassins qui reprirent le terrain peu après, plus d’une demi-compagnie ennemie fut couchée à terre. Il me restait 25 obus explosifs charge normale que j’employais de la même façon, tout en détruisant une pièce de 25 que les nôtres avaient dû abandonner devant moi en emmenant la culasse. Je laissais mes 45 obus de rupture. Puis je donnai l’ordre de faire sauter la pièce avec un obus à balles que j’avais conservé en bourrant le tube de terre et en déclavetant.

Au cours de cette manœuvre, j’ai perdu un homme tué d’une balle de mitrailleuse à la nuque et j’ai pu ramener deux blessés, deux hommes valides et le sous-officier. Les hommes se sont magnifiquement conduits, surtout quand ils ont eu à tirer. Il résulte de tout ceci que le 75 pour la défense rapprochée est une arme redoutable et qui surprend l’ennemi. Mais la pièce est toujours sacrifiée car ses chevaux ne peuvent éviter la préparation d’artillerie et d’avions qui précède l’attaque. De plus, il semblerait, dans ce cas particulier du pont d’Attichy que l’ennemi n’aurait pu passer le fleuve si nos fantassins avaient eu leurs armes plus rapprochées les unes des autres (le front de la compagnie était de 2 km) et surtout s’ils n’avaient pas eu à se défendre contre la avions. Combien à ce moment un avion français aurait remonté le moral de nos hommes et leur aurait fait gagner du temps. D’autre part la dotation de l’artillerie en armes automatiques était plutôt faible car les F.M. 15 sont des armes excellentes quand il y en a plusieurs ensemble et qu’elles ne s’enrayent pas. Quant à la conduite des hommes, je répète qu’elle fût parfaite.
L’impression produite par les avions en piqué est vite dissipée quand les hommes tirent et cherchent à se défendre au lieu de réfléchir dans leur trou.

Signé : DESEILLIGNY

Commandant la pièce anti-chars de la 7e Brie du 8e R.A.D.

12e RAC (4e DIC), Aspirant Lavaud

Aspirant André Lavaud

12e Régiment d’Artillerie Coloniale, 1er Groupe, 3e Batterie

IDDN Certification

LE RETOUR

15 JANVIER 1949

Eglise N.D. de France – JUVISY

II est 14 h.15… Il fait très froid…

Beaucoup de monde devant l’église, famille, habitants de Juvisy, anciens camarades, représentants du Collège St Charles, Scouts de France, amis connus et inconnus, tous réunis pour t’accueillir et te rendre hommage André, car enfin « Tu rentres à la maison » pour que ton corps repose à Juvisy dans le « Carré des soldats », ce coin de cimetière réservé aux Enfants de Juvisy « Morts pour la France ».

André, mon grand frère, tué à la guerre en 1940, enterré comme « Inconnu », exhumé neuf mois après, identifié mais sans que sa famille qui le recherchait soit prévenue, dont la tombe a été retrouvée par hasard en 1942, dont les objets personnels qui formaient un paquet précieux pour sa famille se sont trouvés enfouis dans les décombres de sa maison et miraculeusement retrouvés.

André ne voulait pas rester « l’introuvable ». Tu étais si gai et si vivant mon grand frère… Tu ne pouvais pas partir ainsi sans laisser d’adresse… Ce fut ton dernier « Jeu de piste »…

Et moi, je me souviens…

Ce 15 Janvier 1949 est la fin d’une longue période d’attente, de tristesse, qui a débuté en 1939.

Année scolaire 1938-1939

Après son Bac de maths-élem, André entre au Lycée Charlemagne à PARIS en classe de Mathématiques spéciales, son but étant l’Ecole Polytechnique (il fallait bien un matheux dans la famille, ça n’était pas courant).

Depuis plusieurs mois on parlait beaucoup de la guerre qui pourrait avoir lieu. Elle devenait inévitable, l’Allemagne dirigée par ce mégalomane d’Hitler réclamant plus « d’espace vital »… Il avait envahi la Tchécoslovaquie, l’Autriche et réclamait l’Alsace-Lorraine. Puis il avait signé avec les Russes un pacte de non-agression.

Au mois d’août 1939, beaucoup de réservistes avaient été rappelés sous les drapeaux et envoyés surtout sur la ligne Maginot que l’on pensait imprenable. Dans les champs où la main-d’œuvre manquait, des scouts essayaient de remplacer les hommes mobilisés. André était dans la Beauce avec la troupe scoute du collège pour la récolte des pommes de terre.

Vers la fin août, on commence à voir passer des trains de militaires de réfugiés d’Alsace-Lorraine, ces derniers ayant pour la plupart tout abandonné chez eux, de peur de l’invasion allemande. Les quais de la gare étaient gardés par gendarmes et des policiers… L’ambiance était donc tout à fait spéciale

Et le 1er septembre 1939, l’ordre de mobilisation générale a été donné, les Allemands ayant envahi la Pologne.

Ensuite, tout va très vite. Le 3 septembre, la France et l’Angleterre déclarent la guerre à l’Allemagne… C’est un triste Dimanche. Depuis le pont de la gare nous regardons passer les trains de soldats partant pour le front et se dirigeant vers l’est, alors que les trains de réfugiés du nord et de l’est de la France descendent vers le Sud.

André est revenu dès le 1er septembre et il allait avoir 18 ans le 4 septembre, c’est-à-dire le lendemain de la déclaration de guerre. Sa décision est prise : il va s’engager. Une possibilité est donnée aux futurs Polytechniciens ayant déjà fait une année de mathématiques spéciales, de s’engager et de commencer par l’Ecole d’Application d’Artillerie à Fontainebleau (ce qui se fait – ou se faisait à l’époque – après le passage à Polytechnique). Tout le monde pense que la guerre sera très courte avec la victoire au bout ! André pense qu’ainsi il ne perdra pas de temps et que c’est son devoir de partir puisqu’il avait décidé de faire à la sortie de l’X une carrière militaire au moins pendant le temps qu’il devait rester au service de l’Etat pour « rembourser » ses études.

Il fait donc toutes les démarches et intègre l’Ecole d’Application d’Artillerie de Fontainebleau où il se retrouve élève-officier après avoir « fait ses classes » comme canonnier. Il est ravi, fait des maths à outrance et apprend en même temps le métier militaire. Nous le voyons presque toutes les semaines ; quand il n’a pas de permission il passe le Dimanche à Veneux chez Parrain et Marraine qui ont provisoirement quitté PARIS dans l’attente des événements. Et il retrouve à l’E.A.A. François Garien, l’ami du Lycée Charlemagne, qui lui n’est pas engagé mais appelé puisqu’il a vingt. Du Lycée ils continuent et leurs études et leur amitié.

L’hiver passe ainsi. Papa a été mobilisé en Novembre. Maman et moi sommes donc seules. Le temps passe avec des occupations diverses et la « drôle de guerre » continue… L’hiver 39/40 est très rude pour tous. Nous vivons au jour le jour en attendant quoi ? On ne sait trop… Rien à signaler sur le front de l’Est. C’est l’attente… Les soldats n’ont pas le moral. Papa est mobilisé à PARIS dans la D.C.A.

Pour nous, les semaines sont entrecoupées des visites de Papa et André. Noël 1939 nous réunit tous les quatre. Ce sera la dernière fois…

Printemps calme pour nous tous. André poursuit très bien ses études à Fontainebleau. En Avril 1940 il passe l’examen et est reçu 12eme sur toute l’Ecole dont certains élèves sont déjà polytechniciens…. Cela lui donne le droit de choisir l’unité dans laquelle il veut aller (malheureusement). On lui propose des unités sur le Front ou Instructeur dans le Centre de la France… Son choix est sans appel : il ira sur le front car il ne s’est pas engagé pour « aller se planquer » à l’arrière, mais pour se battre pour son Pays. C’est très clair et c’est son droit… Il choisit donc le 12eme Régiment d’Artillerie Coloniale (régiment de Sénégalais), qu’il rejoint en Lorraine avec le grade d’Aspirant (trop jeune pour être sous-lieutenant d’emblée). Nous sommes le 15 ou 20 avril 1940. Il n’a pas de permission de détente avant de quitter Fontainebleau. Mais arrivé à son poste, son capitaine lui demande d’en poser une estimant que plus tard ce sera plus difficile ! André prévient nos parents que sur ses 10 jours de permission il désire en passer cinq chez nous et cinq chez mes grands-parents en Lorraine à Affracourt. Grand-mère est dans tous ses états. Elle fait toutes les démarches à la gendarmerie et elle lui « prépare » sa route pour qu’il ne perde pas trop de temps !

Nous voici donc réunis vers le 25 avril jusqu’au 1er mai, date à laquelle il part pour Affracourt. Je l’accompagne à la gare de l’est à Paris et là il m’offre un brin de muguet… C’est mon dernier souvenir.

Sa permission terminée à Affracourt le 5 mai, il rejoint son Unité au front. Ce n’est plus la drôle de guerre : les combats commencent. Les Allemands massent des troupes aux frontières… Le 10 Mai, ils envahissent la Belgique, la Hollande… L’exode des civils sur les routes du Nord de la France commence.

Nous sommes très inquiets pour André. Nous ne savons pas exactement où il est. Il écrit fin mai pour demander à Papa des cartes routières dont il donne les numéros. Nous comprenons qu’il se trouve dans la Somme. Malheureusement ces cartes nous reviennent, la censure ayant refusé de les transmettre. André les demandait parce qu’il n’avait pas de carte d’Etat-major ! La pauvre armée française était démunie de tout ; ( la plaque d’identité d’André, c’est Papa qui la lui avait fait faire lors de sa dernière permission… L’armée en manquait !!!)

Et tout se précipite… Nous n’avons plus de courrier. La dernière lettre d’André est datée du 3 juin (nous ne la recevrons qu’après l’exode). Il se plaint de l’aviation qui les bombarde sans arrêt et… fait beaucoup de bruit ! Sans ce bruit écrit-il, il pourrait se croire dans ses camps scouts des années précédentes… Avait-il peur ou pris dans cette tourmente vivait-il dans un état second ?

L’armée allemande progresse à grands pas. Il nous faut bientôt quitter Juvisy. Paris est déclarée « Ville ouverte ». Toutes les administrations ont été évacué sur le Sud de la France.

Nous rejoignons donc sur les routes l’immense flot des réfugiés. C’est l’exode, pour aller où ? C’est une pagaille monstre. Et nous partons, sans avoir de nouvelles d ’André. La bataille fait rage dans le Nord, dans la Somme, dans l’Oise. Les Allemands font tellement de prisonniers en quelques jours qu’on se dit que peut-être il a été fait prisonnier aussi… Pas de nouvelles non plus de Papa que nous savons sur les routes…

Et nous voici occupés par les Allemands… Cela s’ajoute à notre peine et inquiétude qui ne fait que grandir. André a peut-être essayé de rejoindre l’Angleterre pour continuer le combat ? Rien ni personne ne peut nous renseigner.

Nous écrivons partout : à la Croix Rouge française, à la Croix Rouge Française, à la Croix Rouge suisse ; François Garien a même écrit à la Croix Rouge allemande. Nous avons pu savoir « qu’il était vraisemblablement vivant le 31 Mai, car il avait touché sa solde »… Il aurait également été très légèrement blessé et fait prisonnier très provisoirement mais se serait échappé très rapidement. Tout ceci n’était pas très fiable… mais on voulait y croire, oh ! Combien.

Attendre devient donc une habitude… Attendre du courrier, attendre des nouvelles par différents recoupements. Et le temps passe… Maman qui garde espoir, a préparé des conserves en rentrant d’exode, pour le cas où André nous écrirait qu’il est prisonnier. Elle pense aux colis qu’elle pourrait lui envoyer

Les mois s’écoulent tristement avec des restrictions très contraignantes et surtout avec cette attente de plus en plus pesante de nouvelles d’André. Nous guettions le facteur trois fois par jour (eh ! Oui, à l’époque, il y avait trois distributions matin, midi et soir… ça fait rêver). Nous gardions malgré tout un espoir insensé en se disant que tant d’hommes avaient réussi à rejoindre l’Angleterre… Pourquoi pas André ? Mais il nous aurait fait prévenir d’une façon ou d’une autre ? Ses amis, François resté à Marseille, Roger Chassin, l’ami de toujours, Papa (resté en zone libre) de son côté, nous du nôtre ; tous nous essayions d’apprendre quelque chose. Mais rien… Je me rends mieux compte maintenant combien Maman était courageuse et quel calvaire elle endurait.

Attendre, attendre, attendre… Nous perdons espoir sans trop l’avouer.

Juvisy était une petite ville à l’époque et nous étions connus. Un de nos voisins qui travaillait à la Perception avait parlé à son travail de Madame Lavaud qui était toujours sans nouvelles de son fils depuis Juin 1940.

Un des collègues de ce voisin qui a perdu son père à Maignelay (Oise) quelques mois plus tôt ; se rend au cimetière aux Rameaux 1942 (29 mars) et cela se fait fréquemment, fait un tour dans les allées du cimetière. Il voit plusieurs tombes de soldats morts le 9 juin 1940. Sur certaines d’entre elles est indiqué : « soldat inconnu ». Quelques autres tombes portent un nom… Sur l’une d’elles est inscrit « Aspirant André LA VAUD – 12ème R.A.C. -4-9-1921/9-6 -1940. Il pense immédiatement qu’il connaît ce nom et fait le rapprochement avec Maman. Il va alors voir le maire du pays et lui demande des renseignements. Ce maire lui répond qu’il s’agit d’un soldat dont la famille a été avisée du décès, mais qui ne s’est jamais dérangée !

Dès le lendemain, de retour à son travail il raconte à notre voisin ce qu’il a vu à Maignelay. Ce dernier, qui avait déjà compris et qui sait que nous sommes amis avec le maire de Juvisy, Monsieur AUBERT, prévient celui-ci qui immédiatement se met en rapport avec le maire de Maignelay, lequel lui confirme avoir « fait le nécessaire » et avoir en sa possession tous les papiers et objets retrouvés sur ce soldat. Il donne précisions telles que Mr. Aubert qui connaissait André depuis sa petite enfance, n’a plus aucun doute.

Nous sommes le 31 mars 1942 ; il est 19 heures et je suis seule à la maison ce jour-là, Maman étant à Paris. Monsieur Aubert se présente chez nous et voyant que Maman est absente me dit : – « Quand ta mère reviendra, dis-lui qu’elle vienne aussitôt à la maison. Il avait un visage tellement défait que je crois avoir compris immédiatement. J’ai posé la question « Vous avez appris quelque chose sur André ? »Et c’est la gorge nouée qu’il m’a répondu « Ton frère est mort en héros »… Et il m’a expliqué… Je n’ai rien oublié de cette scène, elle est trop ancrée dans ma tête.

Maman est arrivée peu de temps après et a immédiatement compris qu’il se passait quelque chose. Je lui ai transmis la demande de M. Aubert… Je ne peux décrire son visage en me disant « il a eu des nouvelles d’André ? »et elle est partie… Lorsqu’elle revient, nous pleurons toutes les deux et je me rends compte que contre toute logique, elle a gardé l’espoir pendant ces deux ans, un tel espoir qui s’écroule et l’anéantit. Mes efforts pour la consoler sont vains et je ne sais comment faire, ressentant une telle peine par le fait de la mort de ce frère que je chérissais et admirais tant. Et mon désarroi est si grand de constater dans quel état est Maman. Elle ne dit pas un mot, s’enferme dans son malheur et dans un mutisme accablant. J’avais très peur, ne pouvant la laisser seule une minute. Sous des prétextes quelconques, elle voulait m’envoyer hors de la maison (par exemple chercher un pull qu’elle avait oublié chez des amis…)

Nous avons pu enfin, par l’intermédiaire de M. Aubert et de la mairie, envoyer un télégramme à Papa, en zone libre. Revenu à JUVISY très rapidement, il nous a accompagnées à MAIGNELAY-MONTIGNY. Bien qu’à seulement 90 kilomètres de Paris, c’était à l’époque une expédition pour y aller (très peu de trains, tous omnibus, avec changement – qu’il ne fallait pas rater – à Saint-Just-en-Chaussée). Enfin, nous arrivons.

La gare était sur la commune de Montigny devenue depuis Maignelay-Montigny. Nous nous adressons immédiatement au Café de la Gare où les propriétaires, M. et Mme Dubois, nous reçoivent plutôt froidement lorsque nous leur demandons des renseignements sur André, tué dans cette gare. Papa leur explique que nous venons seulement d’apprendre tout à fait par hasard que son fils avait été tué dans leur village. Ils sont très étonnés mais nous croient sans trop de peine et ils racontent…

« André s’était trouvé le 9 juin 1940 avec un petit groupe de tirailleurs marocains, pris au piège dans la gare de Montigny, aux environs de midi. Il a refusé de se rendre et a continué de tirer avec sa mitrailleuse. Les Allemands l’ont eu à la grenade. Blessé mortellement à la tête, il est tombé sur sa mitrailleuse. Ensuite, les Allemands l’ont enterré dans la gare même et lui ont rendu les honneurs militaires. Ils lui ont tout laissé sur lui et ont inscrit sur sa tombe « Un capitaine français noir » (peut-être parce qu’il était avec des soldats noirs ?) Pas d’autre nom. D’autres soldats « étaient morts aussi dans cette gare et ont été enterrés sur place. » Monsieur et Madame Dubois ont tout vu de chez eux, c’était à 20 ou 30 mètres environ.

Montigny étant plus ou moins rattaché à Maignelay, c’est le maire de commune qui était chargé de faire le nécessaire. Dans l’immédiat, avec cette débâcle, il ne pouvait sans doute rien faire. Monsieur et Madame Dubois entretenaient la tombe précaire comme ils pouvaient.

Neuf mois après seulement, les soldats enterrés dans la gare ont été exhumés pour être inhumés dans le cimetière de Maignelay. A ce moment, ceux qui avaient des papiers ont pu être identifiés, ce qui a été le cas d’André. Le maire de Maignelay a donc pu avoir, outre l’état-civil complet, notre adresse (et même l’adresse de ma grand-mère à Paris, André ayant sur lui les lettres que nous lui avions envoyées au front.) Il aurait paraît-il, « fait le nécessaire » auprès de l’Etat-civil de Compiègne (ce qui était la démarche obligatoire pour les autorités allemandes) et… l’esprit serein, ne s’était plus préoccupé de rien. Frileux ? Collaborateur ? Je n’en sais rien mais dans tous les cas pas humain.

Lors de la rencontre entre mes parents et le maire, Papa a fait de vifs reproches à ce dernier, lui disant qu’il aurait pu tenter de nous joindre directement, à titre tout à fait personnel… Buté, il se retranchait derrière « la légalité », il n’avait pas le droit d’agir ainsi vis-à-vis des Allemands !!! Dieu merci, les résistants sont passés outre sinon nous serions toujours occupés !

Nous sommes allés au cimetière où nous avons trouvé la tombe d’André entretenue et fleurie. Des cultivateurs de Maignelay (des Belges) l’avaient pris en charge et remplaçaient ces parents « indifférents » qui n’étaient pas venus. Jamais je n’oublierai ces gens. Ils n’avaient pas notre adresse, savaient simplement que nous habitions près de Paris.

Toutes les affaires relevées sur André lors de l’exhumation en 1941 ont été rendues à mes parents : livret militaire, carte d’identité, portefeuille, sa chevalière, sa montre arrêtée à midi heure de sa mort, des lettres, sa carte de scout, son chapelet scout etc… Son portefeuille contenait le montant de sa dernière solde.

Cette journée a été horrible.. .mais nous savions enfin. Maman ne voulait pas croire à cette mort et demandait à Papa « Est-ce que tu crois qu’il a pensé à moi avant de mourir ? ». Comment lui expliquer qu’il avait reçu cette grenade à la tête et qu’il n’avait certainement pas eu le temps de penser… même à sa mère pour laquelle il se faisait tant de soucis. Il me disait toujours dans ses lettres « Sors Maman, il ne faut pas qu’elle s’ennuie ».

Nous sommes revenus à Juvisy avec toutes ces choses précieuses contenues dans un paquet que Maman a rangé et qu’elle n’a plus jamais voulu ouvrir. Elle y a seulement ajouté divers souvenirs tels que son Livret scolaire, des lettres qu’il nous écrivait de Fontainebleau ou du Front etc… et aussi des devoirs qu’il avait faits avant la guerre… Elle avait écrit sur le paquet « Affaires d’André » et avait ficelé le tout.

Le temps s’est écoulé sous l’occupation qui continuait avec toutes ses contraintes que nous avions de plus en plus de mal à supporter.

Et nous voici en 1944…

Les allemands avaient bien des soucis avec le front russe notamment ! Et les Français commençaient à reprendre espoir.

Puis vint Pâques 1944. Le Lundi de Pâques (9 avril), la gare de Villeneuve-St-Georges est bombardée, vers 21 heures je crois. Ce n’était qu’à quelques kilomètres de chez nous et nous avions très peur. Pendant une semaine, il y eut alerte sur alerte… Ce bruit fait par les sirènes était lugubre surtout après le bruit des bombes de la soirée du 9 avril !

Le 17 avril, au moment où je quittais le Commissariat dans la soirée, Monsieur Baumann, le commissaire, m’a rappelée et m’a recommandé de ne pas rester maison s’il y avait alerte le soir et d’aller avec Maman dans un abri (ce que Maman ne voulait pas faire les autres fois). Je savais que M. Baumann était au courant de beaucoup de choses et sa recommandation m’a troublée. J’ai prévenu Maman et après dîner nous avons préparé une petite sacoche avec de l’argent, nos papiers d’identité ; le strict nécessaire à emporter dans un abri. J’étais persuadée qu’il y aurait une alerte et que cette fois ça serait Juvisy qui serait bombardée.

Il allait être 23 heures, la sirène s’est mise à hurler et presque en même des vagues d’avions ont lancé des fusées éclairantes sur la gare et la ville. Il faisait clair comme en plein jour. Nous avons pu rejoindre en courant un abri que M. Aubert avait fait faire dans son jardin, et nous avons subi ce bombardement pendant une heure. Les vagues successives de bombardiers (les forteresses volantes), le bruit des bombes qui pleuvaient littéralement sur la ville, tout ça ne peut s’oublier. C’était un vacarme infernal et nous ne pensions pas nous sortir de cet enfer.

Enfin, au bout d’une heure, accalmie… Mais des bombes à retardement avaient été lancées et commençaient à exploser autour de nous. Nous avons pu sortir quand même de l’abri et constater que, si nous étions en vie, nous n’avions plus de maison ! Notre quartier était détruit presque en totalité. Bien sûr, nous étions vivantes, mais dans quelles conditions ! Nous n’avions plus rien, que ce petit sac, souvenir d’André puisque c’était une petite serviette de cours que Papa lui avait achetée en 1939 lorsqu’il était à Charlemagne…

Nous n’avons pas pu aller sur l’emplacement de la maison tant il y avait de bombes à retardement. C’était absolument interdit. Mais le peu que nous avions vu ne nous laissait aucun espoir de retrouver quoi que ce soit : il y avait un immense cratère à la place de cette grande maison. Nous avons pu venir quelques jours après « admirer » ce spectacle… des cratères très profonds, avec de l’eau dans le fond… Absolument désespérant.

Et Maman me disait « ça m’est égal de ne rien retrouver, mais si seulement j’avais pu sauver les affaires de ton frère »… Mais comment, dans ce fatras ? Il n’y avait même pas un barreau de chaises !

Mais le miracle s’est produit !

Des scouts de Juvisy s’activaient au déblaiement des décombres. Plusieurs d’entre eux étaient des amis d’André et Maman leur avait parlé de ce paquet… Un jour, dès qu’ils aperçoivent Maman, ils lui crient : « Madame Lavaud, est-ce que c’est ça que vous recherchiez ? » Ils avaient ce fameux paquet, sale, maculé de sable et de terre, mais absolument intact… Pas un trou dedans, toujours bien ficelé. Dieu, qu’elle était contente de l’avoir et de me le rapporter. Elle m’a dit que ces jeunes scouts étaient tellement heureux d’avoir pu lui donner cette joie !

Quelle agréable conclusion dans toute cette tristesse.

Merci à la Providence. Par l’intermédiaire de ce paquet, André revenait au sein de sa famille, en attendant ce retour définitif du 15 Janvier 1949 dans un cercueil recouvert d’un drapeau tricolore et accompagné par les Pompiers de Juvisy et la sonnerie « Aux Morts » jouée par la Pro Patria. C’était… Je n’ai pas de mots pour décrire l’émotion de tous.

Que vous soyez croyants ou non, moi je persiste à croire qu’André a été protégé pour que son souvenir reste et qu’un jour vous puissiez lire ce petit récit véridique, sans prétention de la part de l’auteur qui n’a eu d’autre but que de vous expliquer qui était ce frère qu’elle n’a jamais oublié.

IDDN Certification

[(

Geneviève Cotty-Lavaud – Montpellier, le 27 Mai 2005)]

30e BCP (11e DI) – Historique

 

30e Bataillon de chasseurs à Pieds

 

Commandant : Capitaine Méger (au 10 juin 1940)

Etat-Major :

Capitaine Vergnette de la Motte, Adjudant-major
Sous-lieutenant Briard, officier adjoint
Lieutenant Godinot, commandant le groupe franc
Médecin capitaine Garitan
Sous-lieutenant Carnet, officier des détails

Composition :

- 1ère compagnie :

Capitaine Bois, commandant la compagnie
Lieutenant Rogez, chef de section
Lieutenant Reimbeau, chef de section
Sous-Lieutenant Wallart, chef de section

- 2ème compagnie :

Capitaine Roch, commandant la compagnie
Sous-lieutenant Orssaud, chef de section
Sous-lieutenant Baroudel, chef de section

- 3ème compagnie :

Capitaine Gambiez, commandant la compagnie
Lieutenant Lebrun, chef de section
Sous-lieutenant de Poix, chef de section

- la C.H.R.

Capitaine Loesch, commandant la compagnie
Lieutenant Dommange, officier d’approvisionnement

C.A :

Capitaine Béranger, commandant la compagnie
Lieutenant Mejasson, chef de section
Sous-lieutenant Forissier, chef de section

- le T.R.

 


Le bataillon dans le quartier de Rethondes – mai 1940

Les 21 et 22 mai se passent en chemin de fer. Le 20, au soir, le train a dépassé Saint-Dizier. Toute la journée du 21, le train avance par bonds de 400 à 500 mètres dans la région du camp de Mailly. Le 22, le bataillon passe à Sézanne, Coulommiers, et arrive vers 22 heures au Bourget. Le 23 au lever du jour, le train quitte Le Bourget et, vers 8 heures du matin, le bataillon débarque à Verberie.

Le village a fortement été bombardé la veille et est presque complètement évacué. Le bataillon cantonne.

Le 24, à 9 heures, l’ordre arrive de se porter à Compiègne, en renforcement des troupes qui y occupent l’Aisne. Le mouvement s’exécute à partir de midi par la grande route et la forêt. A 17 heures la destination du bataillon est modifiée ; il doit aller occuper le quartier de Rethondes, c’est-à-dire l’Aisne, tout le long du Mont Saint Marc, avec une tête de pont à Rethondes et le P.C à Vieux-Moulin. Le mouvement est terminé vers 23 heures.

Le dispositif du bataillon est le suivant :

- la 1ère compagnie est à Rethondes et aux abords de Rethondes
- la 2e compagnie occupe la moitié est du Mont Saint Marc et l’Aisne, Trosly, Breuil, exclus
- la 3e compagnie occupe la moitié ouest du Mont Saint Marc et l’Aisne
- la C.H.R. est à Sainte-Périne
- le T.R. à Verberie.

Sur cette position, le bataillon travaille avec une grande ardeur. Il fait de nombreux emplacements d’armes et d’abris, pose 28 tonnes de barbelés, des lignes téléphoniques, organise un dépôt de munitions et de vivres pour six jours.

Des abattis sont préparés et des barricades antichars très importantes sont construites dans Rethondes et sur toutes le voies d’accès du quartier. Le bataillon est renforcé de deux pièces de 75 du 8e R.A.D. ayant une mission antichars, et de la section de 24 du lieutenant Fiévet, de la demi-brigade.

Le 5 juin, le chef de bataillon Marlier prend le commandement de ma 1ère demi-brigade (8e, 30e, 61e BCP).
Le capitaine Méger, du 8e BCP prend le commandement du bataillon.
Le bataillon est en état d’alerte.
La position de l’Ailette a été attaquée et des éléments assez nombreux se replient vers le sud par Rethondes et Vieux-Moulin. Le GRDI 16 éclaire la division au nord de l’Aisne. Le 7 juin, le lieutenant Orssaud est envoyé en liaison avec lui.

Le 7 juin, à 16 heures, le capitaine Bois fait sauter le pont de Rethondes. Les éléments amis ont fini de passer et une patrouille cycliste ennemie est signalée.

Du 7 au 10 juin l’ennemi ne prendra aucun contact sur le front du bataillon. Mais, dès l’après-midi du 7, il est pris à partie dans tous ses mouvements par l’artillerie française qui lui inflige de lourdes pertes de jour et de nuit. A partir du 8, au soir, il riposte en tirant sur les batteries qui sont aussi bombardées par les avions en piqué dans la soirée du 8.

Dans la nuit du 9 au 10 le capitaine Gambiez, avec quelques éléments de sa compagnie et le groupe franc du lieutenant Godinot passe l’Aisne et reconnaît la rue des Bois qui est inoccupée.

Le 10 juin, 6 heures, le lieutenant Dommange, officier d’approvisionnement, rend compte au P.C que des automitrailleuses ennemies bordent l’Oise en face de Verberie depuis la veille au soir et tiennent le village sous leur feu.

Nous savons que, depuis le 8, le 170e RI, à notre droite, mène de durs combats au sud de l’Aisne, dans la région de Vic-sur-Aisne.

A midi, le bataillon reçoit l’ordre de se replier sur Orrouy en deux détachements : de jour, tous les éléments placés sous bois ; de nuit, les éléments qui occupent l’Aisne.


Repli sur Ormoy-Villers

Le repli s’exécute à partir de 12 heures environ pour la première colonne sous les ordres du capitaine Béranger et à partir de 20H30 pour le reste du bataillon aux ordres du chef de bataillon.
Toute la journée l’ennemi harcèle les carrefours de la forêt de Compiègne.

Dès 14 heures la destination des troupes a été changée. C’est à Ormoy-Villers que doit se rendre le bataillon.

Le déplacement représente une quarantaine de kilomètres. Il s’exécute par Orrouy, Duvy, ferme Bouville, ferme Villers, pour la colonne Béranger ; par Orrouy, Duvy, Parc-aux-Dames, Station d’Ormoy, pour la colonne du chef de bataillon.

La section Guéguenant, de la compagnie Gambiez, manque à l’appel depuis les bois, au sud d’Orrouy, où le bataillon a fait une grande halte. Probablement égarée, cette section sera venue par la suite tomber dans le piège, que dès 19 heures, les Allemands ont endu à Crépy-en-Valois.


Journées des 11 et 12 juin

Le 11 juin 1940 le premier échelon du bataillon comprenant une section de mitrailleuses, deux sections de la compagnie Bois, une section de la compagnie Roch, deux sections de la compagnie Gambiez, sous les ordres du capitaine Béranger, arrive vers 6 heures à Ormoy, par la route de Villers ; les éléments sont immédiatement mis en place pour former l’ossature dans laquelle viendra ultérieurement s’intégrer le bataillon.

La position occupée, qui s’étend de la station d’Ormoy incluse à la corne du bois à 500 mètres à l’est du village, comprend quelques éléments du G.M.P déjà en place, offrant une défense antichars sérieuse. A 10 heures, le reste du bataillon arrive, venant du Parc-aux-Dames, par la station d’Ormoy. Il est immédiatement mis en place. Le bataillon est en liaison à gauche avec le 61e BCP, et à droite avec le 141e RI.

La situation du bataillon est la suivante :

- Compagnie Gambiez, englobant la partie est du village d’Ormoy, et occupant le bois à l’est d’Ormoy, jusqu’à la corne de ce bois ;

- Compagnie Roch occupant la partie ouest du village et la station qui forme un saillant prononcé en avant de la ligne ;

- Le point d’appui de la station est occupé par la section Fournier, un groupe de mitrailleuses et un canon de 25. La compagnie Bois occupe les carrefours au sud de la voie ferrée et a une section en réserve de bataillon. La section de 25 du lieutenant Fiévet est en renfort du bataillon dans Ormoy-Villers. Le P.C se trouve dans le bois au sud du château.

Dès le début de l’après-midi des éléments ennemis apparaissent vers Villers et aux lisières du bois du Petit-Hureau. Deux voitures blindées, probablement des chars moyens, viennent reconnaître la station.

Vers 16 heures, les Allemands, à l’effectif d’un bataillon, attaquent la station d’Ormoy-Villers. L’adjudant-chef Fournier attend qu’ils soient à bonne portée et déclenche brutalement un tir qui fait subir à l’ennemi des pertes très sérieuses et qui l’arrêtent de front. Pendant cette action d’infanterie, l’artillerie ennemie prend à partie le château d’eau au pied duquel se trouve le P.C du capitaine Roch, où se tiennent cet officier et le capitaine Méger, commandant le bataillon. Cependant, les Allemands s’infiltrent sur le flanc gauche de la section Fournier et atteignent le village. Au P.C du bataillon, le capitaine Bois prépare l’intervention de la section réservée. Un violent bombardement d’artillerie s’abat sur le P.C et fait plusieurs blessés.
Le capitaine Méger rentre au P.C. La section Fournier tient admirablement, on peut monter un coup de main de dégagement. Le groupe franc, sous les ordres du lieutenant Godinot, est chargé de l’opération, renforcé de la section Wallart (compagnie Bois) qui occupera la voie ferrée et couvrira le flanc au point d’appui de la station en assurant sa liaison avec le 61e BCP. L’opération réussit parfaitement. Le groupe franc se heurte à une patrouille allemande dans le village. Le lieutenant Godinot blesse mortellement le lieutenant qui la commande. Un caporal et un soldat sont faits prisonniers. Ils sont conduits au P.C dans le courant de la nuit. La section Wallart occupe son objectif et assure la liaison à droite et à gauche.
L’aspirant Delmas s’offre spontanément à servir un canon de 25 du G.M.P.

La situation est rétablie, la nuit est calme. Cependant vers 22 heures, un char moyen ennemi pousse jusqu’au canon de 25 de la station et mitraille les servants qui ont un tué et deux blessés, dont le chef de pièce. Le sous-lieutenant de Poix, de la compagnie Gambiez, pousse une reconnaissance jusqu’à la ferme de Villers, qu’il constate fortement occupée par l’ennemi.

Au petit jour, le 12 juin, la section Fournier envoie au P.C un sous-lieutenant allemand qu’elle a fait prisonnier au cours de la nuit.

Le capitaine Roch, le sergent-chef Gravouil et le sergent Jacques vont rechercher, en avant des lignes, le caporal Vuidard, de la C.A, qui a été laissé pour mort par les Allemands. Un chasseur de la C.A, blessé dans les mêmes conditions, est rentré seul dans nos lignes. Nous n’avons plus personne entre les mains de l’ennemi. Mais l’on peut compter, devant la station, plusieurs centaines de cadavres allemands. Dans la matinée, l’ennemi tente à nouveau une infiltration par la voie ferrée. Son action est appuyée par une mitrailleuse lourde et un mortier que les observateurs situent aux abords d’une meule de paille sur la route de Villeneuve. Le lieutenant Mejasson qui ne peut, de ses emplacements, intervenir avec ses mortiers, transporte ses pièces dans le bois en lisière de la route de nanteuil. Son tir ajusté bloque l’infiltration ennemie, mais, au moment de la sortie de batterie, il a quatre hommes sérieusement blessés par les éclats de mine qui s’acharnent sur lui.

Dans la matinée une section de la compagnie II / 2 du Génie est envoyée au bataillon. Cette section, jusqu’au repli, organise en première ligne la barricade du passage à niveau de la station d’Ormoy.

Vers midi arrivent au P.C l’officier de liaison et l’officier observateur d’artillerie. Leur arrivée est saluée par un nouveau bombardement du P.C, mais leur action très efficace s’affirmera dans l’après-midi quand les obus rapides du 75 écraseront les Allemands dans leur nouvelle tentative d’infiltration sur la voie ferrée.
Depuis midi, en effet, l’attaque sur le 61e BCP est très violente, la section Fournier est à nouveau menacée de débordement. Le capitaine Roch part immédiatement pour la dégager avec sa section de commandement. Il rétablit la liaison avec la section Wallart. Le sergent-chef Baetchel, de cette section, qui, avec le capitaine Roch, cherche à repérer une mitrailleuse ennemie, est tué d’une balle en pleine tête.
L’attaque continue très violente sur le 61e BCP. L’artillerie ennemie bombarde sans arrêt les bois au sud d’Ormoy, cherchant notre artillerie. A 16 heures, une nouvelles tentative d’infiltration a lieu. Le groupe franc fouille les bois qui encadrent la route de Nanteuil. L’ennemi est arrêté, mais la route de Nanteuil et le passage sous la voie ferrée deviennent entièrement impraticables étant sous le feu de l’ennemi. Sans tenir compte du danger, le sous-lieutenant Forissier, de sa propre initiative, va mettre en place les éléments de barricade antichars au passage à niveau.

La section Rogez, de la compagnie Bois, est placée en bretelle entre le P.C et la route de Nanteuil, afin de rétablir la liaison avec le 61e BCP qui semble avoir marqué un léger repli.

Toute la journée les brancardiers font l’admiration de tous par leur dévouement et leur sang-froid. Tous les blessés et les morts sont ramenés au poste de secours.

Au soir la situation du bataillon est intacte. Pas un pouce de terrain n’a été cédé, la couverture du flanc gauche est assurée. Le bataillon est prêt à recevoir l’attaque avec engins blindés que le capitaine Gambiez voit mettre en place en détail sur le front de son sous-quartier.

L’ennemi prend, à ce moment, le contact sur tout le front pendant qu’un bombardement intense s’abat sur notre première ligne ; le bombardement rend impraticable la route du village, la compagnie Gambiez se trouve donc coupée, en ce qui concerne les canons de 25 et les voiturettes de la route de Nanteuil-le-Haudouin.
A 21 heures arrive au P.C l’ordre préparatoire du repli. Les blessés et les munitions sont chargés sur les voitures. Les munitions qui ne peuvent être emportées sont enterrées.

A 22H20, arrive l’ordre de repli. Le bois est d’une obscurité totale. Cependant, la transmission de l’ordre se fait assez rapidement, grâce à l’activité des agents de liaison. Mais la compagnie Gambiez se heurte à des difficultés énormes. Le groupe Drobinski met deux heures à sortir de batterie un canon de 25, qui se trouve dans un taillis épais. Par ailleurs, la route étant coupée, il lui faut passer par le bois en traversant la voie ferrée, ce qu’il ne peut réaliser qu’en dételant les canons de 25 et les voiturettes et en les faisant porter à bras.

De leur côté les voitures hippo et auto de munitions ont les plus grandes difficultés à sortir du bois. Il leur faut plus d’une heure pour regagner la route de Nanteuil, à l’ouest de laquelle les mitraillettes allemandes tiraillent sans réponse. Le bataillon se regroupe à deux kilomètres d’Ormoy, sur la grande route et attend la compagnie Gambiez. Cette attente permet de retrouver un officier blessé du 61e BCP, mais la compagnie n’arrive pas. Aucun bruit ne signale son arrivée sur la route d’Ormoy. Il est 3H30, le jour va se lever, il faut partir. Le bataillon s’écoule sur les chemins pavés, suivi d’un harcèlement de l’artillerie ennemie. Le groupe franc en arrière-garde, chargé de reprendre la liaison avec la compagnie Gambiez, annonce bientôt que cette compagnie, venue par les bois, suit le bataillon à une demi-heure. Le brouillard heureusement prolonge la nuit jusque vers 7 heures ; et lorsque après dix-sept heures de marche par Peroy-les-Gombries, Fresnoy, Saint-Soupplet, le bataillon arrive à Esbly, il n’a pas eu, comme il était à craindre, à se dégager.
Le groupe Thurlure, de la compagnie Roch, a disparu dans Ormoy au moment de repli.

Avant de clore le récit des journées d’Ormoy-Villers il convient de citer, entre bien d’autres, une anecdote qui traduise bien l’état moral de la troupe au cours du combat. Le 12 juin, le chasseur Roux, de la 2e compagnie, qui se trouve depuis 24 heures au contact de l’ennemi, est blessé et renvoyé au poste de secours du bataillon. A peine les soins terminés, ce chasseur demande à repartir pour rejoindre ses camarades sur la ligne de feu.

A citer aussi l’acte de courage du chasseur Lancelot, du groupe franc, qui pour permettre de découvrir une arme automatique ennemie s’élance sur une route découverte et y exécute des bonds sous le feu jusqu’à ce que le résultat recherché ait été atteint.

Quant au cran et à la discipline dont a fait preuve la section Fournier, il n’est pas besoin d’insister, le seul récit du combat en est un témoignage.


Tués à Ormoy-Villers

Sergent-chef Baetchel
Chasseur destolières
Chasseur Duquerroy

Blessés à ormoy-Villers

Sergent-chef François
Sergent Cornette
Sergent Isorez
Caporal-chef Valette
Caporal-chef Kern
Caporal Vuidar
Chasseurs de 1ère classe : Legrix, Collin, Végier, Baechler.
Chasseurs : Rousseau, Chambon, Tillier, Denis (edmond), Rabat, Thomas, Fugier, Grellier, Ducour, Pierron, Gaudru, Garrigue, Vialatou, Denis (Serge), Rasselet, Roux, Douchez, Ory.

 

© Marc Pilot – Picardie 1939 – 1945 – janvier 2012

34e Escadron anti-chars (7e DINA)

Lieutenant Decarpigny

1er peloton du 34e Escadron anti-chars, rattaché au G.R.D.I 97 de la 7e D.I.N.A

Lettre du 23/2/41

Le 8 juin au soir je contribuais à former le point d’appui d’Etelfay (3km au sud-est de Montdidier) avec le G.R.D.I. 97. Nous avions devant nous Davenescourt, Lignières, des chasseurs de la 47e DI, mon camarade Delorme (3e peloton du 34e Escadron était à Pierrepont avec le 30e RTM de la 7e DINA, au coude de l’Avre, à 7 km au nord de Montdidier.
Le G.R. décroche d’Etelfay à 22 heures. L’itinéraire qui nous a été communiqué devait être Piennes, Assainvillers, Domfront, Dompierre, Tricot, Maignelay, Montigny, Cuignières, Lamécourt, point de regroupement.
L’E.H.R du G.R.C.A. 2 est passé à Etelfay direction sud le 8 à 21 heures. J’ai fait conversation avec l’officier du service auto, la marche du G.R. 97 s’est effectuée dans d’assez bonnes conditions jusqu’à Maignelay-Montigny à part des fusées de toutes couleurs que l’on voyait sur notre droite, c’est-à-dire à notre ouest.
Le 9 juin environ 0H30 ou 1H30 énorme embouteillage et au bout d’une demi-heure nous recevons des 77. Le capitaine Stévenin de l’Escadron mitraille du G.R. 97 me dit de profiter d’une transversale à ma gauche pour faire un détour et retrouver le G.R. plus loin vers Léglantiers ou Lieuvillers, cela dégagerait un petit peu la route. Je ne devais plus revoir mon pauvre G.R.
Avec mon peloton comprenant encore 4 canons, 5 voitures TT, 2 solo, 2 sides, 40 hommes et moi, je me détourne vers Montiers et St Martin-aux-Bois. Des chars que j’estime être de la taille des Hotchkiss de la cavalerie étaient embossés dans les bois. Pierre Boy, officier de liaison de la D.I.N.A., privé de véhicule monte sur une de mes TT, il en descendra plus loin sans m’avertir.
Mon peloton se trouve isolé mais obligé de se frayer un passage parmi des colonnes d’artillerie hippo et de réfugiés hippo également. Cela jusqu’à La Neuville Roy. 5 heures, là je tourne à droite pour rejoindre mon itinéraire et retrouver mon G.R 97. Mon peloton est isolé sur la route, je passe à Lieuvillers à 5H30 le 9 juin , personne du G.R 97. mon camarade Rontein avec les débris de son 2e peloton de l’E.A.C. 34 est là, sonné par des bombes d’avions. Il me dit que Faule et tout l’escadron anti-chars se dirige vers Pont Ste Maxence. Je lui propose de me suivre moi qui connais un peu le pays, il n’en fait rien, j’arrive à Erquinvillers à 5H45.
À l’entrée Nord du pays, des réfugiés refluent, 40 casques français d’artillerie gisent sur le trottoir. Un capitaine d’artillerie, j’ignore son régiment, paraissant affolé me donne des explications confuses.
Une rapide reconnaissance du pays m’apprend ceci : des chars ennemis sont venus donner un coup de poing. Ils ont dû faire des prisonniers (les casques). Un immense drapeau à croix gammée est accroché au toit de l’église. Un lieutenant artilleur français voulant le décrocher a fait sauter un P.A.C qui en tombant sur la chaussée a enflammé un camion d’essence. L’officier a reçu une rafale de balles explosives. Un conducteur de TC se meurt à quelques pas de là (c’était paraît-il un artiste de cinéma). A 1km direction la Folie est arrêté un camion paraissant chargé d’hommes (peut-être des prisonniers). À 2500 mètres au nord-ouest sur la route N16 sont arrêtés 5 chars, un homme debout sur l’un d’eux paraît observer. Avec mes faibles moyens je forme un point d’appui. L’observation aux jumelles ne m’a pas permis de reconnaître les chars pour amis ou ennemis et je n’étais pas en mesure de pousser une reconnaissance.
Le G.R n’était pas passé, comme son chemin direct était plus court que celui que j’avais suivi j’en ai déduit qu’il s’était détourné.
À 8H30 je quitte Erquinvillers pour Lamécourt, dans l’espoir de trouver le G.R ou un renseignement. Les chars et les camions n’avaient pas bougé. J’arrive à 8H45 à Lamécourt. 3 camions égarés du G.R 97 égarés s’étaient joints à moi mais ils ne savaient rien du G.R. A 9H30 ne voyant rien, ne sachant rien, je me décide à gagner Pont Ste Maxence pour retrouver Faule à défaut du G.R.
À 10H30 mon peloton à l’abri dans les marais de Sacy-le-Grand, je vais à pont et j’ai la chance de trouver Faule qui me dit de rallier le 34e E.A.C qui va passer l’Oise. Mon peloton passe le pont à 11H30 et l’E.A.C 34 se regroupe à Beaurepaire. C’est seulement au passage de l’Oise que j’apprends par Frappa (officier de transmission du G.R. 97) que le G.R. 97 est cerné depuis le matin par 60 ou 100 chars ennemis dans le bois de Noroy. Malgré mon désespoir de ne pas pouvoir aider le G.R avec mes 4 petits canons je passe l’Oise. Faule m’ayant confirmé dans mon impression qu’il était trop tard pour moi de rejoindre Noroy et que mon intervention n’aurait pas servi. Sans l’ordre du capitaine Stévenin qui croyait bien faire, le Colonel de la Tour aurait eu l’appoint de mes canons et s’en serait peut-être tiré.

41e RI (19e DI), Caporal Louis Cherel

 

Fougères, août 2010. Une 404 noire rutilante arrive à bonne allure. En sort un petit homme alerte, l’œil vif et pétillant. Voici Louis Cherel, 92 ans. C’est avec beaucoup de gentillesse et d’humour qu’il va conter ses années de guerre.

Né en 1918 dans la famille nombreuse (13 enfants), fils de maraîcher, Louis Cherel a quitté le collège Notre Dame des Marais de Fougères à 13 ans. Placé dans des fermes mais n’aimant pas ce travail, il s’engagea au 41e RI de Rennes en 1937 pour trois ans. Après avoir suivi le peloton des élèves-caporaux il fut affecté à la 6e Compagnie du lieutenant Cadieu.

Louis (à doite) et des camarades avant la guerre 

Pause au cours d’une marche.
Le régiment a fait la guerre avec le long et encombrant Lebel 07/15

En juin 1940 il était sur la Somme et participa le 28 mai à l’attaque de Saint-Christ 1. Il était persuadé d’aller à la mort, conscient du manque de soutien et du terrain particulièrement exposé. Cette attaque fut coûteuse et le 29, après avoir été relevée, la 6e Cie se replia sur Herleville. Un épisode l’a marqué dans son séjour sur la Somme : l’exploit de l’adjudant Tardiveau qui partit le 5 juin vers le Bois Etoilé sur une chenillette, simplement armé d’un fusil-mitrailleur. Louis se souvient d’un lieutenant qui tentait de le dissuader et lui disait : « vous êtes fou Tardiveau ! » Il revint cependant sain et sauf et accompagné de plus d’e deux cents de prisonniers. Il fallut ensuite se replier et de la Somme rejoindre l’Oise 2.

L’Oise fut franchie à Pont-Sainte-Maxence juste avant que le pont ne saute et la 6e Cie vint s’installer de chaque côté du pont de Boran-sur-Oise le 10 juin. Le 12 juin, la fatigue était telle que Louis s’endormit, à son réveil il ne restait que trois ou quatre camarades : le régiment était parti ! Le petit groupe refusa de rejoindre une autre unité comme le proposait un officier rencontré et préféra prendre la route de Paris. Le 13 juin, alors qu’il marchait sur le bord droit de la chaussée, une automitrailleuse survint et blessa son camarade qui marchait sur le côté gauche. Louis prit le risque de traverser pour lui porter secours avant d’être emmené dans une dépendance d’une ferme à proximité. Après y avoir passé la nuit, il embarqua en camion pour se rendre à la caserne des Spahis de Senlis.

Il y avait là plusieurs centaines de prisonniers (un nombre qu’il estime jusqu’à 800) qu’il fallait ravitailler et quand les Allemands demandèrent des hommes ayant des connaissances en boulangerie il se porta volontaire. La corvée comportait cinq hommes (dont un professeur d’allemand faisant fonction d’interprète) qui tiraient une charrette avec 200 boules de pain : une partie était distribuée aux civils à la mairie et le reste à la caserne. D’abord escorté par un sous-officier, ce groupe inspira assez de confiance pour bientôt être laissé sans surveillance, l’interprète étant responsable en cas d’évasion.
Cette liberté fut mise à profit pour mettre la main sur des volailles qui se retrouvèrent dans le four du boulanger, glaner quelques bouteilles de bon vin dans une cave très bien fournie… et prendre des contacts avec des civils. C’est ainsi que Louis fit la connaissance de Christiane Pylat qui était secrétaire de mairie et il ne cache pas, si longtemps après, qu’il en eut tout de suite le « béguin ». Il rencontra également ses parents qui acceptèrent de fournir des vélos pour que le groupe puisse s’évader.

Un camarade parisien fut chargé de partir en reconnaissance jusqu’à la capitale, le soir venu il manquait toujours… Il se présenta enfin à l’appel un grand soulagement succédant à une belle frayeur. L’évasion se passa presque normalement : deux hommes du groupe préférèrent se cacher au café rue de Paris où ils avaient fait des connaissances, les trois autres enfourchèrent en civil les bicyclettes. Ils avaient préparé une histoire au cas où, se faisant passer pour des réfugiés de la Somme dont la maison avait été détruite.
Retrouvant de la famille à Paris, ils prirent le train et c’est avec les vélos qu’ils firent, espacés de 30 mètres les uns des autres, la quarantaine de km entre Rennes et Fougères. Peu après il reprenait le combat dans la Résistance.

Sur la route de la liberté. Louis (à droite) avait réussi à conserver son appareil photo lors de sa capture. Le joyeux trio prit plusieurs clichés de cette randonnée.

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8 mai 2012 : louis Cherel (à gauche)
a reçu la décoration de Reconnaissance de la Nation

© Marc Pilot – Picardie 1939 – 1945 – novembre 2012)

 

44e BCP (47e DI) Sergent-chef Michel Robbe

Sergent-chef Michel Robbe

44e BCP

5 Juin, arrivée à Guerbigny près de Montdidier. Le huit, attaque des allemands, après la débâcle du 43e d’infanterie. Pendant cette attaque Michel GARNACHE est tué. Départ le matin du 8 pour arriver à Pont-Sainte-Maxence. Environ deux divisions décrochent avec chars et tout le matériel.

Ils marchent toute la journée pour y arriver : soit 40 km. Débâcle sur toutes les routes.

Michel reprend un vélo à midi pour revenir à Pont-Sainte-Maxence sur l’ordre du lieutenant afin de retrouver la camionnette de la compagnie. Il passe le pont sur l’Oise et retrouve quatre camarades dont le Père LAMY, aumônier du bataillon. On casse la croûte sur le bord de l’Oise, environ 100 mètres en amont du pont quand trois avions ennemis commencent à bombarder en suivant l’Oise et atteignent le pont qui saute chargé de trois colonnes de militaires. Il y a certainement au moins trois cents morts sur le pont et alentour. Ils étaient en amont du pont quand il s’est effondré, faisant barrage. L’eau monta très vite alors qu’ils étaient entrés dans un aqueduc pour se protéger du bombardement.

Ils en sortent bien vite pour ne pas être noyés. Michel avait de l’eau jusqu’au ventre et le dernier sorti jusqu’au cou.

Pont-Sainte-Maxence : De chaque côté du pont se trouvaient des ouvertures qui devaient être des sorties d’égout. Il se pourrait que Michel Robbe ait trouvé refuge dans l’une d’elles située en amont du pont.

Ils se retrouvent, à quelque distance, plus loin dans la forêt avec d’autres qui avaient pu traverser avant la destruction du pont dont la camionnette de la compagnie. Michel retrouve son sac dans la camionnette ; ce qui lui permet de changer de chemise et de chaussettes. Il trouve aussi un quartier de viande et comme il n’y avait rien d’autre à manger, il découpe des biftecks pour les 24 camarades retrouvés là. Pour les cuire, on se sert d’alcool touché au ravitaillement à l’aide d’un morceau imbibé au fond d’une gamelle car on ne pouvait pas faire de feu pour ne pas se faire repérer par la fumée.
Couchage là , sous les arbres, dans la forêt et le lendemain matin départ sur la route en direction du Sud, sans commandant. Pour arriver à Montlognon au bord d’un petit ruisseau : la Nonette

Sources :
Archives familiales transmises par Gilles ROBBE, petit-fils.

Récit de la captivité :

http://www.moosburg.org/info/stalag/robbefra.html

 

© Marc Pilot – Picardie 1939 – 1945 -juin 2012)

44e BCP (47e DI) Capitaine Guéneau de Mussy

Capitaine Guéneau de Mussy

44e BCP

Le capitaine Philippe Guéneau de Mussy commandait la 1ère Cie du 44e BCP (47e DI) qui livra de durs combats sur l’Avre à hauteur de Guerbigny (Somme) à partir du 6 juin. Le 8 à 23H30 la division donna l’ordre de décrocher mais ce n’est qu’à 2H30 du matin le 9 que le capitaine le reçut. Ces longues heures perdues allaient avoir des conséquences dramatiques pour son unité car les troupes allemandes étaient déjà sur ses arrières. Comment une troupe éprouvée par des combats récents et se déplaçant à pied pouvait-elle rivaliser de vitesse avec des unités motorisées ?

C’est au niveau du hameau d’Eraine, commune de Cressonsacq que le piège va se refermer, à partir de ce moment le destin du Capitaine de Mussy est très difficile à reconstituer jusqu’à sa disparition. Sa famille se livra à une enquête auprès d’autres membres du bataillon mais les réponses furent vagues et parfois contradictoires.

 » Je me trouvais avec lui, le Commandant et deux camarades officiers le 9 juin à midi à Eraine (Oise) village dans lequel nous avons été surpris par des engins blindés ennemis. Il n’y a presque pas eu de combat, en tout état de cause je puis vous certifier que votre père est vivant puisque on l’a vu monter dans les camions allemands qui ramenaient les prisonniers. « 

Lieutenant Hispa à Mademoiselle Mussy
Castelnau le 8/9/40

Ce témoignage très succinct du Lieutenant Hispa comporte une confusion importante : un premier contact a bien eu lieu vers midi dans ce secteur mais le bataillon est parvenu à décrocher par l’est et à se diriger vers Estrées-Saint-Denis. L’ennemi semblait venir de l’ouest mais faute de documents plus précis il est impossible pour l’instant de déterminer quelle unité allemande barrait la route.

« Dans la soirée du 8 juin, le Bataillon a commencé à décrocher pour se replier en direction générale de Sacy-le-Grand avec mission en arrivant à la jonction de la route conduisant à ce village de bifurquer sur Pont-Sainte-Maxence en vue du franchissement du fleuve. La marche vers l’Oise commencée à 20 heures dure toute la nuit. En fonction des renseignements reçus le chef de Btn de forcer l’allure car l’étau se resserre. Il faut pourtant se reposer et se ravitailler. Une grand’halte est donc prévue à Eraine, village situé après une des grandes transversales utilisées par les colonnes qui se replient. Nous arrivons donc à l’entrée d’Eraine où GRD35 et 23 ½ Bde entière font grand’halte vers 10 heures 30. J’ai rejoint personnellement pour prendre liaison avec le Cdt vers 12 heures ayant au préalable laissé le convoi hippo dont j’avais la charge à 2 km en arrière. Comme je rendais compte au Chef de Btn de la bonne fortune que nous avions eu malgré les difficultés d’avoir pu les rejoindre ; conséquence de la non-transmission de l’ordre de repli, une quantité importante d’engins blindés ennemis qui nous avaient tourné fait irruption à environ 800m encerclant dans leurs feux de mitrailleuses et leur mouvement à toute allure le lieu de stationnement. Dans n’importe quelle tenue les dispositions de combat sont prises. Les feux amis et ennemis se croisent dans toutes les directions, en un mot c’est une pagaïe indescriptible. Cependant les engins blindés continuent le scindage des unités stationnées. A eux sont venus se joindre un nombre important de camions qui embarquent les prisonniers. L’ennemi nettoie tant bien que mal le terrain et se retire vers ses lignes. »

Lettre du Lieutenant Hispa au Commandant de Madières
Meknès le 17/4/41

Dans cette seconde lettre le Lieutenant Hispa fourni des détails importants sur le combat. Il ne peut s’agir d’un combat mené par l’ID 33 qui n’est arrivée par l’est (départ du sud de Roye dans la matinée) dans le secteur de Blincourt qu’après 19H (heure allemande). Le secteur était aussi dans l’axe de progression de la 10 Panzer Division qui arrivait de l’ouest mais à cette heure ses régiments blindés étaient encore retenus dans les environs de Saint-Just-en-Chaussée. L’attaque semble donc avoir été menée par des blindés légers, ce qui est suggéré par la vitesse de l’enveloppement et l’armement léger. Ils appartenaient très certainement au Panzer Aufklärungs-Abteilung 90. Dans le Kriegstagebuch de cette division il est mentionné dans le compte-rendu de 18H (17H heure française) qu’interdiction fut faite à l’Aufklärungs-Abteilung 90 d’ouvrir le feu sur les colonnes en retraite vers Cressonsacq parce que l’on craignait que les bois et les villages du secteur fussent fortement tenus.

Un 8-Rad SdKfz.232 (Fu) au premier plan, reconnaissable à son antenne galerie, voisine avec un SdKfz.232 tandis que l’on distingue à l’arrière-plan un SdKfz.261 (Fu). La lettre K indique qu’ils appartenaient au groupe Kleist dont dépendait la 10e Panzer.

Le commandant de Madières distingue bien deux actions : c’est donc à Blincourt que le 44e BCP rencontre l’ennemi pour la seconde fois :

« En tant qu’ancien commandant du 44e BCP, je viens vous demander si vous avez des nouvelles de votre mari, le capitaine de Mussy ? Votre mari a disparu le 9 juin au cours de la retraite. A Blincourt, village situé au nord de Pont Ste Maxence sur l’Oise, nous avons rencontré l’ennemi qui pour la deuxième fois au cours de la journée, nous barrait notre route. Cette rencontre eut lieu par surprise et fut engagée par nous dans de très mauvaises conditions, étant donné le degré de fatigue extrême où nous nous trouvions : votre mari était à quelques mètres de moi sous la fusillade. Les circonstances m’empêchèrent par la suite de le voir. Coupé de mon bataillon avec un officier et quelques chasseurs, je dus attendre la nuit pour tâcher de regagner nos lignes. A la tombée de la nuit, je me remis en marche et ne vis personne du bataillon sur le lieu où le combat s’était déroulé. J’ai pensé alors que, comme la plupart de mes officiers, le capitaine de Mussy avait été capturé. »

Lettre du Commandant de Madières à Madame de Mussy
Marrakech 22/11/40

Personne ne peut attester que le Capitaine de Mussy a bien été capturé ni préciser les circonstances exactes de sa mort :

« La dernière fois que je l’ai vu c’était le 9 juin dans l’après-midi… et je crains pour lui : nous étions attaqués de tous côtés et il venait de prendre un fusil-mitrailleur pour se défendre ».

Témoignage du capitaine Leber commandant la 3e Cie rapporté par Paul Lamy (Aumônier du Bataillon, lettre du 6 janvier 1941.

« Le 9 juin vers 17H00 se voyant cerné avec de nombreux camarades et s’étant caché dans de hautes herbes grâce auxquelles il a pu échapper aux recherches de l’ennemi, il entendit à ce moment-là la voix du Capitaine de Mussy, rassemblant ses hommes pour le départ en captivité : il n’était pas blessé ».

Témoignage du sergent Godel, ibid.

« Sur le bord de l’Oise, le Capitaine de Mussy, fait prisonnier n’aurait pas voulu livrer son pistolet automatique et aurait été tué par les Allemands ».

Témoignage du chasseur Moutard, Ibid

Si le Capitaine de Mussy avait regroupé ses hommes au moment de la capture l’un d’eux aurait pu en témoigner formellement et expliquer pourquoi il n’aurait pas été emmené avec l’ensemble, s’il y avait eu par exemple séparation des officiers et de la troupe. Le témoignage du chasseur Moutard à ce titre pourrait être capital s’il était plus affirmatif mais il reste au conditionnel et ne semble pas avoir été témoin direct de la scène. Cette hypothèse ne peut être cependant écartée : le Capitaine de Mussy aurait mis une certaine mauvaise volonté à se rendre et aurait été abattu. Les forces allemandes n’étaient pas en nombre suffisant pour occuper le terrain, leur action s’apparente plutôt à un « raid » et dans ce cas les prisonniers peuvent être une gêne. Le Capitaine a pu être abattu froidement. Il ne faut pas écarter non plus la possibilité qu’il soit tombé les armes à la main mais dans ce cas il aurait été bien isolé car l’emplacement des tombes des trois autres chasseurs du 44e BCP tombés à Blincourt est éloigné de plusieurs centaines de mètres de la sienne, la seule sur le chemin de Froyères à Blincourt.

En 1941 le corps fut exhumé et identifié formellement par Mme de Mussy à l’aide d’une chaînette en or avec médaille attachée au cou. Inhumé dans un premier temps dans le cimetière communal de Blincourt puis transféré au cimetière militaire de Verberie le 21/6/1958.

« Officier d’une haute valeur morale et d’un grand courage. A réussi à faire une unité d’élite de la compagnie qu’il avait formée. A demandé à rester au front malgré ses charges de famille. Les 7 et 8 juin 1940 à Guerbigny, a repoussé malgré des pertes sévères, les rudes assauts ennemis appuyés de chars et de bombardements massifs, faisant preuve d’un grand sang-froid. A trouvé une mort glorieuse le 9 juin à Blincourt (oise), au cours d’un rempli effectué par ordre, alors qu’encerclé, il refusait de rendre son arme. A été cité ».

Elévation au grade de Chevalier de la Légion d’Honneur à titre posthume, décret N° 1237 en date du 17 avril 1942 publié au Journal officiel du 24 avril 1942.

Sources :

Archives familiales communiquées par Monsieur Guéneau de Mussy
Service des sépultures de l’Oise
Kriegstagebuch de la 10e Panzer Division
La 23e demi-brigade de chasseurs à pied dans la bataille de France, Lieutenant-Colonel Ortholan, Histoire de guerre N°43, janvier 2004.

 

© Marc Pilot – Picardie 1939 – 1945 -juin 2012)