C.I.D. 24 (24e DI)

Sous-Lieutenant Pierre MESSIN

Centre d’Instruction Divisionnaire 24

 

Né le 3 Octobre 1915 à Givet (Ardennes), il a suivi la plupart de ses études en tant qu’enfant de troupe. Après l’école des sous officiers de Saint-Maixent, il fut promu sous-lieutenant peu avant la guerre. En juin 1940 il commandait une section de jeunes recrues en cours d’instruction, le CID fournit l’équivalent d’un bataillon de renfort à la division.

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En 1936 au camp de Sissonnes, il était alors au 67e RI de Soissons.

« Je commence ce journal aujourd’hui bien que je sois prisonnier depuis le 8 Juin. J’essaierai de relater jusqu’à cette date les événements qui m’ont conduit ici. Qu’importent les quelques inexactitudes qui s’y glisseront la seule chose comptant sera l’expression des sentiments de joie de désespoir ou de peine qui m’ont traversés pendant ma captivité. J’ai commencé ce livret aujourd’hui car jusqu’à présent les cantiniers du camp se sont ingéniés à ne pas nous vendre de papier.

Fin mai, je suis à Mackviller (Lorraine). Le CID 24 auquel j’appartiens reçoit l’ordre vers le 24 ou 25 d’embarquer. Je suis officier d’embarquement et procède à ce dernier en même temps que la CHR du 78 RI. Cette compagnie possède de nombreux fourgons, ce qui complique notre départ qui s’effectue avec 2 à 3 heures de retard : retard providentiel comme il sera vu par la suite. Le morne voyage s’effectue en chemin de fer et dure 2 jours. Nous devons faire un long détour car la gare de Vitry-le-François vient d’être détruite par l’aviation allemande. Si nous étions partis à l’heure nous nous serions trouvés dans cette gare à l’heure où elle a été bombardée. Je vois dans cet événement la main de la providence divine.

Avant de continuer mon journal je vais donner les noms des officiers de ma compagnie. À tout seigneur tout honneur le Ct du CID Malarse est petit, très vif, et signe caractéristique il possède une barbiche. Le lieut adjt. : Dugros Émile, rondouillard et joufflu. Mon Ct de Cie Lanselle André : jeune et rose, un peu sombre et triste, il est jeune marié. Trois aspirants : Henriot, grand à lunettes, professeur de maths. Lacombe Georges, Berrichon de bon aloi, et Militon Clément très jeune, gai et notre dévoué popotier. Ils sont tous deux instituteurs et nouvellement promus…

Notre voyage est assez gai et se termine à Creil plus précisément à Ciry les Mélot (Cires-les-Mello)]. La compagnie va embarquer dans les bois de … ( effacé) à quelques kilomètres. Je dois effectuer ce trajet en pleine nuit et sans carte. Après de pénibles détours, j’arrive au petit pays vers 1 heure. Je m’endors dans mon manteau et retrouve la Cie au réveil. J’ai une chambre dans une ferme, j’y coucherai une nuit car le deuxième jour de notre arrivée nous recevons l’ordre de nous porter à Esquennoy qui se trouve à 80 kms de notre campement. Le voyage s’effectue en trois nuits. Je suis très content de ma section qui effectue ces marches allègrement et sans perte. Le 4 Juin nous sommes à Esquennoy joli petit pays très gai. Ma section cantonne dans une ferme, et je couche dans une chambre de cette ferme. Mon fidèle ordonnance l’a gentiment arrangée.
Je couche une nuit dans cette chambre ce sera la dernière fois que je dormirai dans un lit. Je reçois l’ordre d’installer un point d’appui le lendemain matin sur les lisières du village. Je me mets en œuvre pour effectuer ma mission. Nous avions une jolie popote au château d’Esquennoy. J’y ai mangé deux fois. Alors que nous sommes installés nous apprenons que le front est rompu au sud d’Amiens et que l’ennemi a créé une poche. Des éléments épars d’artillerie repassent près de nous. Ils ont l’air fatigués. Ils se replient et racontent les histoires les plus invraisemblables sur l’attaque allemande. Dans la journée du 6 ma compagnie fait mouvement et se dirige vers le Nord pour occuper Bonneuil-les-Eaux. Le CID est en réserve de la division. J’occupe avec ma section les lisières Ouest du village près du château d’eau. Toute la nuit et la journée sont occupées au creusement des abris.

Le 7 [ juin ] la division se replie sous la pression des unités motorisées allemandes. Toute la journée nous sommes survolés et bombardés par des Stukas. Le CID perd là deux de ses meilleurs officiers : Grimaud dit « le môme », charmant garçon breton jovial et boute en train, et Fonmarty beau garçon sympathique en pleine force. Ma pensée s’arrête quelques instants sur ces deux ss/officiers qui avaient été les témoins de nos heures joyeuses ou pénibles de Lorraine.

Dans la nuit du 7 au 8 (juin) nous subissons le bombardement d’artillerie, on entend les feux d’infanterie qui se rapprochent et toujours des unités refluent en désordre et dissoutes. Préparation morale bien pénible pour mes jeunes qui sont dans leur trou. Au loin des villages flambent : spectacle désolant de notre sol dévasté à nouveau.

Le 8 [Juin] au matin nous recevons l’ordre de nous replier vers La Folie. Nous sommes survolés par l’aviation ennemie. Un avion de reconnaissance nous suit continuellement comme une mouche nous harcelant pendant les chaudes journées d’été. Nous sommes en marche depuis une heure lorsque nous recevons l’ordre de réoccuper nos positions. Instant tragique où nous recevons l’ordre de nous faire tuer sur place pour protéger le repli de la division. Courageusement mes petits soldats ont repris leurs positions. J’ai pour ma part le cœur étreint en pensant au sacrifice que je leur ai demandé et qu’ils ont accepté courageusement. Pour moi j’ai envoyé mes dernières pensées à ma chère femme et à mes parents. Je me suis mis en règle avec Dieu en lui demandant pardon des fautes que j’ai commise et j’attends les décrets de la providence divine.

Depuis que nous sommes réinstallés sur nos positons les éléments de la division continuent à refluer j’oserai dire en désordre. Des mitrailleuses sont abandonnées près du calvaire de Bonneuil. Le Christ semble regarder du haut de sa croix avec tristesse la France qui a perdu confiance et courage. Vers 10 heures il ne repasse plus d’éléments amis sauf quelques blessés et quelques égarés. Dans les trous mes bons petits soldats attendent l’œil rivé sur le village d’où l’ennemi apparaîtra. Nous savons que depuis 10 heures 30 la Cie de notre droite est au contact avec l’ennemi et que déjà nos 25 ont mis en flammes quelques AM. Nous attendons les coups d’infanterie qui se rapprochent et sur notre droite et notre gauche notre PA est contourné. Je vois à la jumelle les AM et les chars ennemis qui nous dépassent. Notre situation semble désespérée. A 11 heures 15 le chef de Btn arrive et nous donne l’ordre de nous replier alors que les éléments ennemis apparaissent à quelques mètres de nous. Je fais décrocher ma section en dernier de la Cie. Je quitte la position dans le feu des éléments motorisés ennemis. Des balles s’écrasent au sol entre Lanselle et moi. Il s’agit de gagner le bois proche de quelques centaines de mètres sous les feux de l’infanterie ennemie. A ce moment le tir d’artillerie s’allonge et vient battre les lisières du bois et la route où se trouvent deux sections.

Nous atteignons le bois et retrouvons là des éléments épars du 50e RI qui a lâché pied devant nous. Nous allons essayer de gagner Hardivillers où nous pourrons regrouper notre unité. Le bois où nous marchons est constamment battu par l’artillerie nous atteignons sa lisière extrême. Devant nous, une plaine et une route. De l’autre côté, quelques champs et un bois. Il faut gagner ce bois. D’un bond nous gagnons la route. Au moment où nous la franchissons, des éléments motorisés ennemis ouvrent le feu sur nous. Je fais tirer mes FM et gagne le bois sans perte. Sur la Cie il reste avec Lanselle et moi, ma section et la Son (section) de mitrse (mitrailleuses), avec Henriot

Nous sommes harassés de fatigue et trouvons dans les bois un civil qui fuit son village en flammes. Il connaît très bien le pays et s’offre de nous conduire la nuit en direction du sud où nous pourrons rejoindre les éléments français. Nous décidons de nous reposer jusqu’à la nuit dans ce petit bois et de repartir à la nuit. Nous mourrons de soif. Nous allons faire un tour dans le bois et trouvons une charrette d’évacués abandonnée. Une investigation nous amène à découvrir un sac contenant un gros pain, un aussi imposant morceau de porc froid et fait inespéré 8 bouteilles de vin cacheté, 1 de cognac et 1 d’eau de vie. Nous buvons un large coup et décidons de garder une bouteille pour plus tard. Je mange un peu. Nous nous sentons réconfortés. Tout à coup des cris en allemand et des commandements. Malchance inouïe. Une compagnie de char a choisi notre bois pour y installer ses engins.

Nous décidons de fuir l’ennemi qui est là à quelques mètres de nous. Nous réveillons nos hommes et sans bruit nous partons. Mais autre malchance deux ou trois de nos hommes trop enfoncés dans les bois n’ont pu être réveillés. Nous gagnons un autre bois et de sa lisière nous voyons des éléments motorisés ennemis qui sans arrêt filent vers le sud. Notre situation semble de plus en plus compromise.
Pendant ce temps les hommes laissés dans le bois se sont réveillés et nous ont appelés à grands cris. Ils sont tombés aux mains des allemands qui cernent le bois pour saisir le reste de la Cie. Tout à coup des allemands débouchent de partout, il faut à nouveau fuir sous les coups de feu qui éclatent à nos oreilles. L’ennemi nous tire à bout portant, les balles sifflent sans arrêt à nos oreilles. J’ai beaucoup de peine en évoquant ces minutes tragiques où tant de nos soldats tombèrent. Un de mes tireurs Eziknian est cruellement blessé près de moi. J’ai appris plus tard que c’était aux parties génitales. Rosenstein s’effondre près de moi blessé au ventre. Mon fidèle ordonnance Chaligne est blessé au bras. Un grand mitrailleur blond et jovial s’abat frappé d’une balle en pleine tête. Je rends encore grâce au ciel de m’avoir protégé alors que la mort bourdonnait à mes oreilles. Encore une fois merci mon Dieu.

Quand je suis un peu éloigné du feu ennemi, je fais tirer mes hommes sur l’ennemi qui contraint de cesser son tir nous permet d’atteindre un petit bosquet. Après quelques minutes de marche nous approchons de la route. Nous apercevons au loin une barricade et des hommes auprès. Si ce sont des Français, nous sommes sauvés. A ce moment nous sommes interpellés dans notre langue par les défenseurs de la barricade, nous sommes sauvés. Un dernier doute nous fait regarder ceux qui nous appellent fraternellement. Malédiction ce sont des allemands.

Nous obliquons vers la droite. Des coups de feu éclatent de tous côtés. Deux de mes hommes tombent et parmi eux mon meilleur caporal, Defulle : l’être le meilleur et le plus doux qu’une mère et une fiancée pleureront là-bas au loin dans le centre de la France qu’il ne reverra plus. Je me couche sous les rafales. Lorsque je veux repartir, c’est impossible l’ennemi nous entoure de partout. Je suis prisonnier. Dire la détresse et la peine qui m’ont saisi alors est inexprimable. Mon cœur de soldat et de Français souffre de cette captivité et cette douleur restera une des plus violentes de ma vie.

À partir de cet instant je raconterai succinctement ce que j’ai souffert. Physiquement je n’ai jamais tant peiné. Jamais je n’ai souffert du froid de la faim, et de la soif comme depuis que je suis en captivité. Sitôt prisonnier j’ai été conduit au PC de l’officier des troupes motorisées qui m’avaient capturé. J’ai noté chez tous les combattants un esprit large et chevaleresque que l’on trouve de moins en moins au fur et à mesure que l’on s’éloigne du front. L’officier qui m’a pris m’a offert à boire et des cigarettes. Il n’avait pas la morgue des vainqueurs mais plutôt une sorte de respect devant l’ennemi pris en combattant. J’ai été ensuite conduit au PC d’un officier de renseignements qui a bien voulu prendre des lettres pour nos familles.
Ensuite j’ai été conduit de Breteuil en flammes à Amiens dévasté, certains quartiers brûlés. Je retrouve là le Ct Cotterelle, d’autres officiers et Lanselle qui a failli être tué parce que j’avais opposé une trop grande résistance dans mon repli. À Amiens nous fut servie pour la première fois une soupe de pois cassés brûlés. C’était la première nourriture depuis 48 heures. Nous passons la nuit à Amiens. Vers minuit nous sommes réveillés par de violents éclatements. La RAF vient bombarder Amiens. Une torpille tombe près du poste de la caserne. Toutes les vitres et les tuiles sautent. J’ai eu là une très grosse émotion. Je pensais sincèrement que nous allions tous périr dans cette cour de caserne. Le lendemain, nous repartons. Étape pénible sous une chaleur accablante jusqu’à Albert.

Nous sommes une colonne de 6 à 7000 sur la route. Il fait une chaleur torride. Rien à boire et de plus en plus l’estomac vide. À Albert nous touchons une maigre soupe aux pâtes et nous repartons vers Bapaume. Étape encore très pénible. Arrivée à Bapaume, soupe aux nouilles. De plus en plus la faim devient lancinante. Ensuite Bapaume – Cambrai sous une pluie battante, les membres las, la faim tenaillante. Cette faim que mon robuste appétit rend encore plus effroyable et que je n’ai jamais pu apaiser depuis ma capture. J’arrive à Cambrai complètement exténué. Nous restons deux jours à Cambrai dans une caserne où nous sommes environ 6 ou 7000 dans un état lamentable, sans eau, sans couverture. Je grelotte de froid deux nuits durant dans mes vêtements mouillés.
Nous sommes le 12 ou le 13 juin. Peu importe. J’ai retrouvé là Scolary, camarade de promotion et nous sommes encore ensemble. »

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Offlag II D le 18 Septembre 1940

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© Archives familiales Patrice Messin.

Picardie 1939 -1945 – mai 2012

26e R.I., C.A. 2 (11e D.I.)

RI 26

 

Du 19 au 25 mai, la C.A.2 suit le IIe Bataillon sans incident particulier.

Le 25 mai, le Bataillon arrive en forêt de Compiègne. L’ordre est donné de prendre position sur l’Aisne. La Compagnie occupe les bords de l’Aisne, à l’Est de Compiègne. Elle a pour mission d’interdire la passage de l’Aisne.

La première section est aux ordres du Sous-Lieutenant JAVAUDIN. Elle a un groupe entre les réservoirs d’essence de Choisy-au-Bac et le pont sur l’Aisne. Son deuxième groupe est en forêt de Compiègne au carrefour Bellicart. Elle appuie la 6e Compagnie et particulièrement la 5e.

La deuxième section, sous les ordres du Sous-Lieutenant GRANDVALLEE a un groupe à gauche des réservoirs d’essence, sur l’Aisne. Son deuxième groupe est en lisière de la forêt de Compiègne, derrière les étangs. La section appuie la 7e compagnie.

La troisième section est sous les ordres de l’Aspirant PETIAU. Elle a un groupe au confluent de l’Aisne et de l’Oise, l’autre à la sortie Est de Compiègne sur la route de Choisy-au-Bac à Compiègne. Elle appuie la 5e Compagnie.

La quatrième section sous les ordres du Sergent-Chef DARRAGON a un groupe à la lisière de la forêt de Compiègne, à la sortie Sud de Choisy-au-Bac, son deuxième groupe est placé au carrefour d’Aumont avec le 141e.

Un des 25 de la compagnie est au carrefour d’Aumont, le deuxième est au confluent de l’Aisne et de l’Oise, installé finalement à l’intérieur d’une maison suivant les ordes donnés.

Le groupe de mortiers de 81 est face à Choisy-au-Bac, il a pour mission de battre la rive opposée de l’Aisne.

Toutes les sections profitent du répit qui leur est laissé pour s’installer sérieusement. Certains emplacements de pièce sont mêmes bétonnés, d’autres sont recouverts avec des plaques de blindage empruntés aux usines voisines. L’expérience acquise a prouvé qu’un abri solide est toujours utile : l’ennemi peut s’approcher, les précautions sont prises.

Le 9 juin la canonnade se fait entendre sur la droite du bataillon ; les Allemands, dit-on, ont réussi à passer l’Oise et l’Aisne. Les derniers renseignements nous apprennent que l’ennemi avance sur nos ailes.

Le 10, à 16H00, les éléments en ligne reçoivent l’ordre de repli. La Compagnie doit laisser sur place deux groupes de mitrailleuses. Un est pris à la troisième section au confluent de l’Aisne
et de l’Oise, l’autre à la première, au Sud de Choisy-au-Bac, entre les réservoirs d’essence et le pont sur l’Aisne. Les Sergent-Chef BOUILLON et GUIGNARD restent avec ces groupes. Ils ont l’ordre de rester, avec des éléments de compagnies de voltigeurs, jusqu’à la nuit pour protéger le décrochage.

Le reste de la Compagnie décroche sans incident à partir de 18H00 et rejoint le P.C du Bataillon.

Dans la nuit du 10 au 11 juin, la Compagnie, moins les éléments de protection laissés sur place, fait mouvement avec le reste du Bataillon. Une marche de plus de 50 km l’amène dans la région d’Ormoy-Villers. Le Bataillon passe de justesse dans la boucle ennemie qui se resserre. Il essuie un tir de harcèlement d’artillerie vers Béthisy-Saint-Pierre. Il arrive en fin de matinée dans la région d’Ormoy-Villers où les hommes prennent quelques heures de repos.

Pendant ce temps, le GM de la 3e section, à l’heure prescrite commence son repli. Il se dirige, sous les ordres du Caporal-Chef PRIGNOT, vers les faubourgs Est de Compiègne ; il tombe sous un feu très nourri d’armes automatiques. La route lui est coupée ; il se trouve ainsi bloqué face aux abattis réalisés à la lisière Nord de la forêt de Compiègne. A la hache, il se fraye un passage et gagne la voie ferrée qu’il suit pour parvenir au P.C du Bataillon. Il y est accueilli par des rafales de mitraillettes. A la vitesse de 6 km à l’heure et sans pause, il rejoint la C.A à Villeneuve, ayant couvert 50 km en 8 heures.

Le groupe de la première section resté pour protéger le repli, sous les ordres du Sergent-Chef GUIGNARD, moins heureux que celui de la troisième section, ne réussit pas, sans doute, à forcer le barrage ennemi. Il ne rejoindra pas.

Le 11, au début de l’après-midi, la C.A reçoit l’ordre de se porter au Sud de Rosières, pour participer à la reprise du village par le IIe Bataillon.

La reconnaissance des chefs de section est effectuée vers 18H00 sous un tir de harcèlement de l’artillerie ennemie. Les 2e, 3e et 4e section de mitrailleuses, ainsi qu’une section d’engins, partent avec les compagnies du Bataillon pour réoccuper complètement Rosières. A 20H30, sous un bombardement violent de mortiers et d’artillerie, les trois sections pénètrent intactes dans le village et le bois et vont se placer à l’endroit fixé par le commandement : la 2e à l’Est du village avec pour mission d’arrêter coûte que coûte toute contre-attaque ennemie ; la 3e au Nord-Ouest avec mission d’assurer la défense rapprochée du village et du château ; la 4e à l’Ouest du bois de Rosières. Malgré la fatigue occasionnée par la retraite de la veille et l’occupation des emplacements actuels, les hommes travaillent sérieusement à s’enterrer. La nuit est éclairée par la lueur des incendies allumés par les bombardements ennemis.

Le 12, les premières heures de la matinée sont employées à perfectionner le travail de la nuit. A 10H00, trois artilleurs allemands se présentent devant un des G.M de la 3e section, G.M commandé par le Caporal-Chef PRIGNOT. S’apercevant que le village est occupé, ils cherchent à s’abriter derrière un barrage antichar qui se trouve à proximité. Le soldat BERNARD, qui les a aperçus, bondit à la pièce et ouvre le feu. Un Allemand est tué, un deuxième se jette dans le fossé, le troisième réussit à s’échapper. Le Sergent DINELSPAK du 141e RI s’approche de l’Allemand, qui reste dans le fossé, et tire deux coups de pistolet, le blessant à l’épaule. L’Aspirant PETIAU et le Caporal-Chef PRIGNOT allèrent relever le blessé et le ramenèrent dans nos lignes.

L’ennemi cependant préparait une attaque sur Rosières. A 15H00, un violent bombardement d’artillerie s’abat sur nos lignes et sur le P.C du Bataillon. En même temps l’ennemi attaque au sol, à la bombe. A 15H45 l’attaque ennemie débouche. Elle est clouée sur place par nos armes automatiques qui, pour la compagnie, étaient restées toutes intactes.

C’est à ce moment que se placèrent quelques actions d’éclat, déjà signalée dans un précédent rapport.

Le bombardement ennemi ayant mis le feu à une grange précédemment occupée par des éléments d’un régiment voisin, le Caporal-Chef PRIGNOT, accompagné d’un de ses hommes, se porta au secours de ces gens. Au cours même du bombardement il fouilla le bâtiment, jusqu’au moment où il put acquérir la certitude que personne n’y restait.

Le groupe de mortiers se montra également héroïque. Comme il ne pouvait tirer de l’emplacement préparé de la veille, le Sergent GODFROY décida de porter une pièce en terrain découvert. Le Caporal BUISSON, les soldats CHEVREUX, MACONNERIE, DALLOT et MATHIAS répondirent à sa demande de volontaires. On plaça la pièce rapidement. Comme l’ennemi s’avançait très près, le Caporal BUISSON et le soldat CHEVREUX prirent le tube à la main. La pièce tira ainsi jusqu’à l’épuisement du stock de munitions, contribuant très efficacement à arrêter l’infanterie ennemie.

Pendant ce temps le Sous-Lieutenant JAVAUDIN était blessé ; il avait reçu l’ordre de porter l’unique groupe qui lui restait de sa section à un autre emplacement. Il se trouva qu’en cours d’exécution de cet ordre, le groupe fut pris sous le bombardement ennemi. Touché, le Sous-Lieutenant JAVAUDIN cacha un moment sa blessure, donnant des ordres à ses hommes malgré tout. Il s’effondra épuisé. Le chef de groupe fit prendre immédiatement des dispositions judicieuses pour retirer ses gens de la zone des tirs d’artillerie pendant que le Sous-Lieutenant était évacué par les brancardiers, se plaignant de quitter ses hommes quand « enfin il y avait quelque chose à faire. »

Ce même jour la compagnie eut un certain nombre de blessés au cours du bombardement. Les Sergent BOERLEN, NISOT, GODFROY (en procédant à un ravitaillement en munitions), CHATELAIN, qui cependant ne fut pas évacué et resta très courageusement jusqu’au bout avec la compagnie ; les soldats DELORET et BOISDRON. Un homme fut porté disparu au cours de cette attaque : le soldat DUCREUX. Enfin le Commandant de compagnie, le Lieutenant FISCHER, fut lui-même blessé par un éclat d’obus au P.C de la Compagnie.

Cependant l’attaque ennemie avait réussi à progresser sur la gauche du Bataillon et sur la droite de la Division. A 22H00, l’ordre est transmis de se tenir prêt au repli. Le 13, à 1H00, les différents éléments effectuent leur repli. Les sections de mitrailleuses ramènent tout leur matériel et la plus grande partie de leurs munitions. Il est impossible de retirer les canons de 25. L’adjudant-chef WERA fait alors, sur ordre, retirer les culasses et les lunettes de pointage. Le décrochage réussit pour tous les éléments de la compagnie. Le 26e prend la direction de la Marne : seuls quelques tirs de harcèlement gêneront le repli vers Nanteuil.

© Marc Pilot – Picardie 1939 – 1945 – décembre 2011

26e R.I., 11e Cie (11e D.I)

Témoignage du 1ère classe Marcel CLEMENT

RI 26

 

20 mai 1940

Les premiers convois arrivent dans le secteur de Compiègne, déjà avec un certain retard, ayant été dans l’obligation d’emprunter des lignes secondaires et sinueuses pour éviter les lignes principales déjà détériorées ou bombardées. Que de dégâts sont déjà apparents un peu partout !

Aux passages à niveau apparaissent les premiers convois hétéroclites de réfugiés s’éloignant rapidement des lignes de front, vers le sud, avec des véhicules de toute nature bicyclettes, voitures d’enfants, chariots agricoles, sur lesquels sont empilés matelas, ballots de linge etc.…

Les plus aisés ont garni leur voiture automobile intérieurement et extérieurement. Spectacle très émouvant et combien triste de voir toutes ces populations fuirent leurs maisons, leurs villages, ayant abandonné presque tout. Combien cela doit être dramatique ! Cela nous laisse perplexe quant à l’avenir…

Pour ma compagnie, la 11e du capitaine LEFORT, notre voyage en train est interminable. Nous avons hâte d’arriver à notre nouvelle destination, mais que s’y passe-t-il déjà ? Peut-être les troupes allemandes ont-elles encore gagné du terrain ? Le capitaine DE BRUC, de l’Etat-major de la division, installé en gare du Bourget dirige les trains successifs sur la région sud de Compiègne. Le poste de commandement de la division s’installe provisoirement à la Croix-Saint-Ouen. Toute la journée l’aviation ennemie redouble d’activité. Le quartier général de la division est bombardé à son arrivé en gare de Verberie par une vingtaine d’avions. Heureusement on ne déplore que deux blessés, mais que de dégâts !

Ce même jour à 22 heures, le dernier train de la division quitte la gare de Morhange en Lorraine. Les convois arrivent lentement et irrégulièrement. Les gares de Verberie et Meaux ayant été sérieusement bombardées, les débarquements se font plus au sud et à l’ouest.

La 11e Division d’Infanterie fait partie désormais de la 7e Armée, sous les ordres du valeureux général FRERE qui avait commandé la division en 1935 et qui est encore très estimé parmi les anciens ce qui ne fait que renforcer le moral de la troupe, lequel est déjà excellent.

La mission de la 11e Division est donc à présent de tenir la charnière Oise-Aisne en formant un barrage de 2e position sur l’Aisne de Compiègne à Attichy. En ce qui concerne le 26e Régiment d’Infanterie, sa mission est de défendre son sous-secteur sur l’Oise entre Saint Germain et Armancourt. Notre valeureuse 11e Division va donc se trouver à pied d’œuvre pour participer pleinement aux prochains combats qui ne tarderont sûrement pas à se déclencher.

 

23 mai 1940

Le train dans lequel je me trouve, au sein de la 11e Compagnie du capitaine LEFORT, arrive en gare de Pont-Sainte-Maxence. Peu après notre débarquement, il nous faut nous rassembler et entamer ensuite avec tout notre 3e Bataillon, un mouvement vers le nord, vers Thourotte – Montmacq – Ribécourt. Nous sommes surchargés par l’important équipement du soldat d’infanterie et avec la chaleur nous commençons à souffrir pas mal !

Quelques kilomètres après Pont-Sainte-Maxence, en bordure de la route que nous empruntons, quatre petits chars Renault sont stationnés. Près d’eux, un colonel (très grand), vêtu de cuir et portant le casque de l’armée blindée suit attentivement du regard notre lente progression qui s’effectue dans l’ordre (26e RI oblige). Aucun de nous ne semble s’inquiéter des lendemains qui nous attendent. Quelque temps plus tard nos officiers nous informant que l’officier de chars que nous avons vu est le colonel Charles de Gaulle, de l’Armée blindée, et qui se trouve prêt à intervenir afin de nous protéger en nous appuyant en cas de nécessité ou pour une toute autre intervention.

Notre marche vers le nord se poursuit vers La Croix-Saint-Ouen – Royallieu – Compiègne Thourotte – Montmacq. En traversant Compiègne, nous constatons que la ville est très endommagée par de récents bombardements. Nous croisons toujours beaucoup de réfugiés, descendant toujours vers le sud. Parmi eux, quelques soldats isolés, sans arme et paraissant hébétés, désemparés, fuyant peut-être les lieux de combat ou ayant perdu leur unité. Cela nous paraît bizarre et nous voudrions bien comprendre !

 

24 au 26 mai 1940

Notre avance vers le nord est souvent perturbée par des alertes car des avions d’observation allemands sillonnent le ciel et nous devons nous dissimuler le plus possible. Notre mouvement vers le nord est très lent car nous sommes très chargés et il fait très chaud, la marche est très pénible. Au loin, nous entendons le bruit du canon presque de façon permanente, ce qui signifie que nous nous rapprochons du front et … peut-être du contact !

 

31 mai au 3 juin 1940

Après avoir traversé la magnifique forêt de Compiègne avec beaucoup de précautions car l’avion d’observation allemand est souvent au-dessus de nos têtes (nous l’avons appelé le « mouchard » car peu après qu’il avait disparu nous étions bombardés par l’artillerie allemande) nous continuons à avancer sporadiquement. Nous faisons de nombreux arrêts que nous mettons à profit non pas pour nous reposer mais pour creuser quelques trous d’abris de protection, d’appui ou de défense. A peine avons-nous pu constituer quelques emplacements ou aménagements, il nous faut à nouveau reprendre notre progression.

3 juin 1940

Nous avons la visite du général FRÈRE qui, en détail, inspecte ses troupes, ses différentes positions ou emplacements. Il paraît très confiant et satisfait de notre moral. Il nous félicite pour notre belle allure de soldats, bien décidés à exécuter avec ardeur les ordres et missions futures.

 

5 juin 1940

Vers 14 heures toute la division est en état d’alerte. Une attaque ennemie semble se déclencher sur tout le front. Sûrement que l’ennemi veut s’approcher le plus près possible de paris et exerce notamment son effort dans la région de l’Ailette entre Laon-Soissons et l’Oise, vers Foucaucourt-Chaulnes-Roye.

Beaucoup de blindés, d’importantes formations d’infanterie appuyées par artillerie et aviation sont signalées. L’heure de la bataille de France approche pour le 26e Régiment d’Infanterie. Le 24e Corps d’Armée du général Frère borde sur tout son front la coupure Ailette – Oise – Canal Crozat – Somme. Le 1er Corps d’Armée n’atteint la Somme qu’à sa droite, en amont de Pont-les-Brie, dans la courbe sud de Chipilly. A l’ouest d’Amiens, les divisions de cavalerie ont poussé leurs avant-gardes sur la Somme, dans la région d’Hangest et Longpré. Ailleurs l’ennemi tient les têtes de pont de Péronne – Amiens – Abbeville. Des ponts sont détruits sur l’Ailette, l’Oise, le Canal Crozat et la Somme.

 

7 juin 1940

La progression de l’ennemi se poursuit et à 16 heures les premiers éléments sont signalés à 4 km des positions du 26e RI. Dans la soirée les ponts sautent sur l’Oise, l’Aisne, sauf le pont rail de Compiègne. Le bruit du canon s’intensifie et le bruit de la fusillade est de plus en plus nettement perçu. La grande bataille de France semble bien engagée. Nos troupes paraissent dispersées ou écartelées entre-elles. Les liaisons sont difficiles.

Notre moral est bon, malgré tout de même une certaine appréhension naturelle et nous demeurons tous confiants en nos chefs. Nous réussirons certainement à contenir l’ennemi. Certes nous n’avons pas beaucoup de moyens ! Pas d’avions français dans le ciel, pas de chars ! Mais sûrement que l’artillerie du 8e RAD de la division nous appuiera et nous épaulera.

Les combats se rapprochent beaucoup. Notre 11e Cie se replie un peu, par un changement de direction, vers Attichy. Le reste du 3e Bataillon du 26e RI, dans la région de Pierrefonds renfloue quelques éléments isolés et renforce le flanc droit de la 11e DI très menacée. De violents combats sont en cours devant nous et dans tout notre environnement. Nous nous sentons de plus en plus exposés.
À Attichy, une section prend position à l’extrémité sud-ouest du pont. Moi-même, je me trouve avec trois camarades dans un gros trou et avec notre fusil-mitrailleur nous pouvons prendre le pont en enfilade et en interdire l’accès.

Vers midi, environ, soudain une très violente explosion retentit et nous coupe le souffle en nous enveloppant d’une épaisse fumée et de poussière. C’est le pont que nous gardions qui vient de sauter par les soins du Génie français. Un énorme nuage de fumée dans lequel se mêlent des débris de béton et de ferraille de toutes grosseurs passe au-dessus de nos têtes dans un sinistre miaulement.
Nous avons eu très peur. Nous sommes assez vite réconfortés à la pensée que cette destruction du pont empêchera sûrement l’ennemi de progresser.

Hélas, il nous faut revenir vite de nos illusions car quelques heures après, les Allemands franchissent la rivière sur de nombreuses embarcations bien adaptées à ce genre d’exercice.

 

8 juin 1940

Cette fois, la 11e Division d’Infanterie est maintenant en 1ère ligne derrière l’Oise et l’Aisne. Le sort en est jeté et c’est sur un front de près de 35 kilomètres qu’elle va devoir affronter la bataille et face à au moins trois divisions ennemies.

Nous recevons l’ordre de nous replier quelque peu, sous une chaleur torride et accablante, et aussi sous les « Stukas » qui effectuent leur ballet aérien au-dessus de nous en lâchant leurs bombes en piqué et avec des sirènes hurlantes. C’est très démoralisant et cela fait frémir. Quoi faire sinon le gros dos ?

Nous apprenons que des unités du 170e RI sont menacées d’encerclement et que peut-être il va falloir contre-attaquer pour essayer de les dégager. Pas question d’approfondir une telle hypothèse. La 11e Cie du Capitaine Lefort (ma compagnie) fait mouvement vers Cuise-la-Motte, le Mont Berny et Roislaye. L’artillerie allemande nous bombarde copieusement et la fusillade éclate partout.
A 17 heures, le commandant du 1er bataillon du 170e RI rend compte, par radio, qu’il est encerclé dans Croutoy.

La chaleur est toujours aussi accablante et sans le moindre souffle. Notre lourd équipement nous colle au corps et nous paralyse dans tous nos mouvements.

 

9 juin 1940

La pression ennemie s’accentue sur la droite de la 11e DI dont l’artillerie concentre ses tirs sur les rassemblements ennemis du Nord de l’Aisne. Les deux bataillons de droite du 170e RI réussissent, au prix de pertes très sévères, à se décrocher.
Suite au message radio du 1er bataillon du 170e RI signalant son encerclement, le général ARLABOSSE, commandant la 11e DI, décide aussitôt de faire contre-attaquer sur Croutoy le 3e Bataillon du 26e RI, y compris ma compagnie qui fait déjà mouvement vers le bois au Nord de Saint-Étienne.

Il est environ 19H30, et suite à des ordres successifs, nous arrivons aux emplacements de départs prévus pour toute action possible. Nous continuons encore un peu notre progression vers Roislaye puis vers l’Ouest de Croutoy. Après avoir poursuivi quelque peu notre avance, toujours sous un soleil brûlant, nous arrivons sur la hauteur, et cette fois, nous voici en terrain découvert, ce qui permet aux Stukas de mieux nous repérer par la poussière que nous provoquons en nous déplaçant.

Cette fois je crois que nous pénétrons au cœur du problème. L’artillerie allemande demeure très active et notre marche à contre-pente en direction de Croutoy devient très pénible et dangereuse. Une section de mitrailleuses appuie la 11e Cie tandis que la 9e du 26e RI se dirige vers l’Est de Croutoy. Les armes automatiques ennemies crépitent de toutes parts.

Avec toujours beaucoup de difficultés, nous progressons dans un champ de blé dont la hauteur dépasse le mètre. Cela tire de partout et nous sommes vraiment très exposés, les balles sifflant et miaulant sans cesse au-dessus de nos têtes. Malgré tout, rien ne nous arrête, le moral reste très ferme car la pensée de savoir nos camarades du 170e RI si près de nous, encerclés et menacés, nous donne encore plus de mordant et d’ardeur.

Le bruit devient insupportable. Nous sommes trempés de transpiration, les vêtements nous collent au corps, les pieds et les mollets gonflés augmentent encore les difficultés de se mouvoir. Ah ! Ce maudit équipement de fantassin ! Il ferait si bon pouvoir courir, bondir vers l’ennemi mais hélas !

À présent la nuit est presque tombée. Il est environ 22 heures. Tout-à-coup se déclenche un très violent tir d’artillerie, de protection et d’encagement, effectué par nos valeureux camarades artilleurs du 8e RAD et du 208e RALD. Les obus se succèdent dans un véritable déluge de feu et passent au-dessus de nos têtes dans un bruit infernal pour aller s’écraser sur les positions ennemies tout autour de Croutoy. Quel feu d’artifice, splendide pour certains, dramatique pour d’autres !

Finalement l’ordre de passer à la contre-attaque nous parvient et nous prescrit de faire mouvement immédiatement, la 11e Cie vers l’ouest et la 9e vers l’Est. Nous avons mis la baïonnette au canon et dans un élan magnifique, comme si nous étions propulsés, pénétrons dans les abords de Croutoy. Nous ne pouvons avancer aussi rapidement que nous le voudrions car il faut très souvent faire du plat-ventre pour repartir ensuite. Nous avançons sans penser au danger, sans hésitation, bien décidés à accomplir notre mission jusqu’à son terme. C’est véritablement l’enfer. De nombreux incendies dans le village de Croutoy illuminent toute la zone et, avec la fumée et le bruit, nous sommes comme des ombres chinoises furtives. Le spectacle est dantesque et l’on se croirait en pleine superproduction cinématographique.

Je me souviens encore avoir parcouru une ou deux rues du village parmi des débris de toutes sortes, d’équipements militaires, de corps recroquevillés sous des uniformes que nous ne connaissions pas. Je me souviens également avoir aperçu, ou plutôt distingué, dans la fumée et la lueur des incendies la silhouette d’un château au milieu d’un parc jonché de corps et de débris. C’était le château de Croutoy. Le bruit assourdissant, les incendies, la fumée donnaient vraiment une impression d’apocalypse. La peur, l’angoisse, le désespoir nous traversaient aussi brièvement qu’une décharge électrique, et par contre nous procuraient une nouvelle impulsion de foncer. Petit à petit les combats diminuent d’intensité. Nous nous trouvons dans un environnement très suffocant des maisons qui brûlent et dont l’odeur nous prend à la gorge. Nous avons une soif terrible !

 

10 juin 1940

Au petit jour nous nous replions légèrement et nous nous trouvons mêlés aux soldats du 1er Bataillon du 170e RI qui viennent d’être libérés. Ils nous sautent au cou, nous embrassent, pleurent et ne savent comment nous remercier de les avoir ainsi secourus, et de leur avoir ainsi évité l’anéantissement ou la capture. Ce sont des instants inoubliables pour les uns et les autres et toujours bien présents dans nos esprits. Quelques jours plus tard nous avons su que notre contre-attaque avait pleinement réussi et qu’au cours de ces durs combats les pertes allemandes étaient énormes.

La 11e Cie fait ensuite mouvement vers Ormoy-Villers, Rouville, Rosières. Dans cette dernière localité il faut nous préparer à nouveau pour une nouvelle contre-attaque mais cette fois pour nous dégager et dégager d’autres unités du 26e RI menacées d’encerclement. Il faut dire qu’aux endroits où les troupes ennemies ne trouvaient qu’une faible résistance, elles fonçaient rapidement, neutralisant tout sur leur passage. Pendant ce temps, là où les unités françaises tenaient bon, ces unités au bout d’un certain temps se trouvaient au centre de tenailles ennemies.

À Rosières, parmi jardins, clôtures, talus etc.… et toujours par bonds successifs, nous gagnons de nouvelles positions. Au cours de ces rapides déplacements, je m’aperçois subitement avoir perdu mon masque à gaz ! Mais où ? Pas question de revenir en arrière ! J’en suis profondément choqué car brusquement toute la région se trouve enveloppée d’un épais brouillard de fumée. Craignant l’arrivée de gaz, mes camarades mettent leurs masques en position de protection. Inutile de dire que je les regarde avec une certaine angoisse et beaucoup de tristesse. Que vais-je devenir ?
Tout va très vite et suite à la panique du moment, revient le soulagement. Il ne s’agit que de fumée venant de notre Sud-ouest. Nous apprenons plus tard qu’il s’agissait de l’incendie de dépôts d’hydrocarbures dans la région parisienne.

Vers 15 heures, en cette journée du 10 juin, alors que cette nappe de fumée se dissipait, je me trouve en observation derrière un petit mur de jardin avec deux ou trois camarades pour alternativement observer ce qui se passe devant nous. De temps en temps et à tour de rôle nous nous levons quelque peu pour émerger lentement la tête au-dessus du mur. Face à nous, dans les champs de blé, nous apercevons quelques Allemands se faufilant dans notre direction.

Brusquement, un très grand bruit, de la fumée, de la poussière, et mes camarades et moi-même nous nous retrouvons tombés sur le dos parmi des débris de pierres du petit mur derrière lequel nous nous trouvions. Assez surpris et ne comprenant rien à ce qui venait de nous arriver ; mais de dépasser nos têtes par intermittence au-dessus du mur, nous avons certainement été repérés et un projectile a certainement été dirigé vers nous. Plus de peur que de mal et nous avons immédiatement changé d’emplacement.
Les jours qui suivirent n’ont pas été de tout repos pour notre valeureuse 11e Cie. Nous n’avions aucune nouvelle de nos camarades et de notre capitaine Lefort. Plus tard nous apprenons que le Capitaine Lefort et trois sections étaient portés disparus aux environs de Le Luat. Peut-être capturés ?

 

11 juin 1940

En fin d’après-midi, alors qu’avec ma section nous étions en somme les seuls rescapés de la 11e Cie, nous prenons position dans un petit bois afin de nous réorganiser un peu : construire quelques petits abris sommaires, quelques trous, des emplacements de tir etc.…

L’artillerie allemande reprend énergiquement son activité. Nous entendons beaucoup de bruit devant nous. Il semble qu’il s’agisse de convois routiers ou de blindés qui viennent dans notre direction. Nous nous rendons vite compte que le danger se rapproche rapidement.

Avec deux ou trois camarades nous allons vers l’arrière chercher des caisses à munitions pour nous permettre d’être bien approvisionnés. Après quelques trajets effectués, et au retour dans notre petit bois, nous nous trouvons pris brusquement sous une pluie d’obus qui éclatent tout autour de nous. Nous nous rendons vite compte qu’il s’agit d’un tir important visant les troupes ennemies faisant mouvement devant nous. Toutefois le tir semble mal réglé ! Ce sont des minutes qui paraissent très longues en de telles circonstances. Des arbres volent en éclats, nous sommes recouverts de terre à plusieurs reprises.

Le tir semble se corriger et l’on entend cette fois les obus passer au-dessus de nos têtes pour aller s’écraser en avant de nous. Cette fois nous pensons que ce sont les Allemands qui sont arrosés. Brusquement d’autres obus tombent et éclatent près de nous. Des français, des allemands ? Impossible de le définir. Il fait nuit et brusquement je me sens soulevé très haut pour retomber ensuite et être au ¾ recouvert de terre. Je suis dans un trou et je ne peux plus dégager mon sac coincé par la terre. Je baisse la tête et me protège du mieux que je le peux en attendant que ce bombardement se termine.
Peu après, j’appelle au secours mais aucune voix ne me répond. Tout-à-coup, alors que je m’étais profondément endormi, rompu par la fatigue, je me sens brusquement secoué et quelqu’un me disant « allez Marcel ! Réveille-toi vite, je suis venu te chercher ! Il faut se sauver vite ! »

C’était mon chef de groupe, le sergent-chef GAUTHIER qui était venu me rechercher. La section ayant fait mouvement, ce sous-officier s’est aperçu que je n’étais pas là et est revenu en arrière pour me sauver. Grâce à Dieu j’ai pu être sorti de là et retrouver mes camarades et le reste de la section. Je me rappellerai toujours de ces moments. La providence ? Cela existe bien et j’y crois encore !
La section, reprend son repli dans l’obscurité, troublée parfois par des rougeoiements d’incendies. La marche est très pénible, à travers champs et bois. Nous retrouvons d’autres soldats qui ont perdu leur unité et qui sont heureux de se joindre à nous. Mais hélas ils n’ont plus d’armes ! Cela nous choque car en ce qui nous concerne, jamais en de telles circonstances nous n’aurions voulu être dépourvus de nos armes.
Nous marchons un peu au hasard, sous une grande fatigue et avec un très gros besoin de sommeil et toujours dans la crainte de l’encerclement.

Nous retrouvons enfin d’autres unités du 26e RI et nous nous éloignons de Rosières et Crépy-en-Valois

 

© Marc Pilot – Picardie 1939 – 1945 – janvier 2012

109e RI (47e D.I.)- Crapeaumesnil

Combat de Crapeaumesnil

109e RI

 

RI 109

Après une installation que la situation rend progressive et laborieuse, le combat de Crapeaumesnil se déroule sur grand front, sans obstacle devant la ligne principale, contre une infanterie mordante, appuyée par une artillerie et une avia­tion puissantes et accompagnée d’engins blindés. Il se termine par une rupture du contact ordonnée par le commandement.
L’action est caractérisée par un succès de l’en­nemi au centre du dispositif et par l’échec des violentes poussées qu’il exerce en vue d’élargir cette brèche créée dans un dispositif peu dense. Le courage des défenseurs lui en impose. Malgré la supériorité incontestable des moyens mis en œuvre par les Allemands, le régiment tient, puis il réussit son décrochage, quoique les conditions n’en soient pas favorables.

 

l’installation (5-6 juin)

 

1° /  Journée du 5

Le 5, à 6 h. 30, un officier de l’État-major de la 47e division apporte au colonel l’ordre verbal d’installer son régiment sur la ligne Beuvraignes — bois de Crapeaumesnil, de s’y installer et d’y résister sans esprit de recul. Le front à tenir est limité à l’ouest par le carrefour central de Beuvraignes; à l’est, la liaison doit être recherchée avec la 7e D.I.C. dans le bois d’Avricourt. L’ordre est immédiatement donné aux éléments du régiment de se rassembler :

  • le Ier bataillon à Beuvraignes ;
  • le 2e bataillon à Crapeaumesnil — bois des Loges ;
  • le 3e bataillon dans le bois de Crapeaumesnil ;
  • la C.D.C. et la C.R.E. à Fresnières où sera le P.C.R.I.;
  • les T.C.2 et les T.R. à Canny-sur-Matz.

A 7 heures, le commandement prescrit d’en­voyer à Cuvilly, en bouchon antichars, une com­pagnie de F. V. et un canon de 25. Le Ier bataillon désignera cette compagnie, le canon de 25 sera prélevé sur la C.R.E.

Jusqu’alors, aucun renseignement sur la situa­tion générale. Une action importante se déroule cependant entre la Somme et l’Avre car, au nord de Roye, les avions ennemis, totalement maîtres de l’air, bombardent en piqué la région qui avait fait l’objet de la reconnaissance de la veille. A Laucourt, le fracas sourd des explosions de bombes fait trembler les habitations et le sol lui-même.

Pendant que des motocyclistes porteurs de l’ordre filent vers les P.C. des bataillons déjà alertés par téléphone, la reconnaissance du terrain est entreprise. Sur le front de 7.500 mètres que le régiment doit défendre sans esprit de recul, elle permet de discerner trois zones d’importance tactique différente.

La plus importante englobe Crapeaumesnil, la cote 101, le bois des Loges et le bois rectangulaire situé à 500 mètres au nord de Fresnières. Là passent les deux principales pénétrantes du sous-secteur : la route Roye — Lassigny et le chemin qui, de Roiglise, rejoint la précédente à Fresnières par Verpillières et Amy.

Contre l’infanterie, le bois des Loges et le bois rectangulaire constituent une défense sérieuse de la route de Lassigny. La cote 101 est un bon observatoire; elle donne des vues jusqu’au delà de l’Avre, sur presque toute la largeur du sous-secteur. Plus limitées en largeur par 101, celles qu’offre la moitié est du bois rectangulaire sont également profondes. Ce bois et le bois de Cra­peaumesnil commandent le chemin Amy — Fres­nières qui est lui-même bordé de boqueteaux; la partie nord-ouest du bois de Crapeaumesnil pré­sente des vues analogues à celles du bois rectan­gulaire. Malheureusement, les blés sont déjà hauts de 60 à 70 centimètres; ils gêneront considérable­ment le placement ‘des armes à trajectoire tendue sur toute l’étendue de la ligne principale.

Cette zone, dont la conservation est essentielle, est vulnérable aux engins blindés, parce que l’occupation de Crapeaumesnil s’impose afin de couvrir l’observatoire de loi et de relier le centre du sous-secteur à Beuvraignes où s’effectue la liaison avec le 44e R.I. Il existe un terrain sans obstacle sérieux entre Beuvraignes et les boque­teaux est de 101; Crapeaumesnil s’étend amenuisé, perpendiculairement au front et ses maisons sont séparées par des jardins aux faibles enclos de briques. De ce front partent deux couloirs d’in­filtration. Le plus important s’insère, large de 500 mètres, dans la trouée du Buvier, entre le bois des Loges et le bois rectangulaire; l’autre, plus excentrique, contourne le bois des Loges par le hameau du même nom et mène à Canny-sur-Matz. Plus aisément défendable est le couloir qui s’étend entre le bois rectangulaire et le bois de Crapeaumesnil en raison des nombreux boqueteaux qui l’accidentent.

De part et d’autre de la partie centrale s’éten­dent des zones qui la flanquent efficacement. A l’ouest, Beuvraignes est une agglomération aux maisons serrées et disposée dans le sens du front; avec le cimetière national et la cote 97, elle com­mande le couloir des Loges à son extrémité nord et offre de beaux champs de tir vers le nord de Crapeaumesnil. A l’est, le bois de Crapeaumesnil constitue un obstacle aux chars sur toute son étendue et, de sa corne nord-ouest, il est possible de flanquer les boqueteaux qui s’élèvent sur les pentes est de la cote 101.

L’idée s’impose donc de centrer la défense entre les deux pénétrantes incluses indiquées plus haut et de la flanquer par l’occupation de Beuvraignes, le cimetière national et 97 d’une part, la partie nord-ouest du bois de Crapeaumesnil d’autre part. Le tracé de la ligne principale sera jalonné par les obstacles antichars : Beuvraignes, le cimetière national, les boqueteaux est de 101, le bois de Crapeaumesnil ; le village de Crapeaumesnil sera occupé pour les motifs précédemment indiqués. La limite arrière de la position passera par 97, les lisières nord du bois des Loges et du bois rectan­gulaire aux taillis épais, rejetons des arbres abattus au cours des combats livrés sur ce même terrain pendant la guerre 1914-1918, la ferme Haussu ; elle sera occupée surtout par des armes lourdes aux endroits qui offrent des vues étendues.

L’installation dans les couverts assurera la D.C.A. passive, la seule efficace en raison de l’ab­sence de moyens actifs spécialisés.

Cette reconnaissance a été faite sans incident, quoique l’action de l’aviation ennemie déborde l’Avre depuis huit heures et inquiète les unités du régiment qui sont en marche vers leurs premières destinations respectives.

Le Ier bataillon et la C.R. E. sont survolés par des avions de reconnaissance allemands qui les contraignent fréquemment à utiliser les camoufla­ges naturels de l’itinéraire et à mettre les F.M. en action. Ils arrivent sans pertes à Beuvraignes d’où la 1re compagnie et une pièce de 25 de la C.R.E. continuent leur marche en direction de Cuvilly, conformément à l’ordre reçu à 7 heures.

Le 3e bataillon quitte Roye à 9 heures, sous un violent bombardement d’avions agissant en piqué. Il doit traverser le terrain dénudé qui s’étend au sud-est de Roye ; il utilise donc trois des chemins de terre qui conduisent vers le bois de Crapeaumesnil, survolé par l’aviation adverse qui le bom­barde à plusieurs reprises sans lui occasionner de pertes.

Au 2e bataillon dont les cantonnements sont alertés dès 3 heures par le bombardement de Roye, les troupes de Saint-Mard partent à 7 h. 30, celles de Villers (5e et 7e) à 8 h. 30. Ces dernières doivent passer par Roye et la route nationale, car les chemins menant à Saint-Mard sont barrés par des obstacles antichars. Elles subissent de ce fait un sérieux retard qu’accentuent encore les attaques d’aviation obligeant la colonne à s’arrê­ter fréquemment dans les fossés de la route et à tirer de toutes ses armes automatiques.

Le détachement de Laucourt part à 7 h. 30. Ses lourdes voitures empruntent la route nationale et atteindront Canny sans pertes, la chasse amie ayant momentanément dégagé le ciel entre Laucourt et Tilloloy. Elles sont suivies des unités et du T.C. du 2e bataillon qui cantonnaient à Saint-Mard.

Moins heureuse est la colonne du groupe d’ar­tillerie désigné comme appui du régiment. Entre Popincourt et Dancourt, puis entre Beuvraignes et le Buvier, elle est durement éprouvée par un bombardement aérien qui lui tue des hommes et des chevaux et lui démolit plusieurs caissons.

A Fresnières où le commandant Barthe installe le P.C. du régiment on est, au moment où se termine la reconnaissance, sans renseignements sur la situation. Elle exige certainement une ins­tallation rapide. Des ordres sont donc préparés, qui tendent à réaliser le dispositif suivant :

—  II/109, renforcé du groupe de 81 de la C.R.E. entre le chemin des Loges exclus et le chemin
Amy — Fresnières inclus. Tiendra essentiellement la partie nord de Crapeaumesnil, les boqueteaux nord et est de loi et les parties nord-est des bois rectangulaire et des Loges. Flanquera 101 du bois des Loges. Se reliera au III/109 avec une section F.V. installée au coude 51-68, P.C. Fresnières;

  • I/109 (moins Ire compagnie) entre le car­refour  central  de  Beuvraignes   (liaison  avec  le 44eI.) et le cimetière national inclus. Tenir essentiellement Beuvraignes et le cimetière. Flanquer le II/109 nord de Crapeaumesnil. P.C. Beuvraignes.
  • III/I09. Tenir essentiellement   le   saillant nord-ouest du bois de Crapeaumesnil et la ferme
    Rechercher la liaison avec la 7e D.I.C. jusqu’à la ferme Capron. Flanquement en direction de la tête du ravin est de Crapeaumesnil. P.C. ferme Haussu.
  • C. B. (coordonnée par le commandant de la C.R.E.). Réaliser un barrage continu sur la
    ligne briqueterie  nord  de Beuvraignes,  chemin Beuvraignes — Amy, carrefour 53-73, saillant ouest du bois d’Avricourt et plus particulièrement dense sur   les   axes   Roye — Crapeaumesnil   et   Amy — Fresnières. Deuxième barrage au nord du Buvier et de Fresnières.
  • Observation : Observatoire R.I. à la cote 101. Signaler densité et composition des troupes ennemies sur les axes Roye — Crapeaumesnil et Verpillères — Fresnières.

Le commandant du régiment et le commandant Barthe se préparaient à aller donner verbalement ces ordres lorsque, à 10 h. 30, le commandant de l’I.D. arriva à Fresnières, informant le comman­dant du régiment d’une attaque allemande déclenchée à l’aube dans la poche de Péronne, appuyée par 800 chars. A 9 heures, les blindés ennemis avaient atteint les positions d’artillerie des divi­sions en secteur.

Ces renseignements sont troublants Quelle est la situation sur l’Avre et en particulier aux pas­sages de Roye et de Roiglise, qui donnent accès dans le sous-secteur confié au 109e R.I ? Les bataillons et surtout la C.R.E. sont encore en route et le danger de voir surgir des engins moto­risés est peut-être imminent. Un seul moyen immé­diat de D.C.B. : l’artillerie, dont les batteries sont arrivées depuis trente minutes.

L’ordre est aussitôt donné au commandant du groupe d’assurer des barrages antichars dans la trouée entre le bois des Loges et le bois rectangulaire et entre ce bois et le bois de Crapeaumesnil. Il n’est pas possible de pousser le barrage plus au nord en raison du désarroi que les avions ennemis ont jeté dans la colonne d’artillerie. Une pièce de 75 est cependant portée à .la lisière nord du bois de Crapeaumesnil, à la disposition du commandant Jacquot, avec mission de battre le chemin d’Amy et ses abords, la région au nord d’Amy étant à ce moment bombardée par l’aviation adverse.

A toute allure, le colonel et le commandant Barthe vont mettre les chefs de bataillon au courant de leur mission. Le premier arrive à Beuvraignes vers 11 heures, au moment où le Ier ba­taillon pénètre dans la localité; les reconnaissances sont immédiatement entreprises.

A Crapeaumesnil, le commandant Boix est avec sa 6e compagnie; il attend impatiemment ses 5e et 7e qu’il a vues, il y a un instant, à hauteur de Laucourt et dont il n’espère pas l’arrivée avant midi. Il va installer immédiatement sa 6e en « bou­chon » à Crapeaumesnil et préparer l’occupation de la cote 101.

Le commandant Barthe trouve le 3e bataillon se regroupant dans le bois de Crapeaumesnil. Avec la pièce de 75, une section d’infanterie s’installe à la bifurcation du chemin de Crapeaumesnil, gardant la direction d’Amy en attendant que le 2e bataillon prenne cette mission à son compte.

Mais de nouveaux renseignements parviennent vers midi au P.C.R.I. qui provoquent une nou­velle modification aux ordres déjà donnés au 2e bataillon. Des patrouilles envoyées par le 3e bataillon à la ferme Capron n’ont pas aperçu d’éléments de la 7e D.I.C. et elles signalent une violente fusillade en direction d’Avricourt. Afin d’éclaircir la situation de ce côté, la section d’éclaireurs motocyclistes file rechercher la liaison avec les voisins par Lassigny et Candor. Elle s’installera sur le chemin Avricourt — Balny, à la lisière nord du bois d’Avricourt, jusqu’à l’arrivée des éléments amis; si l’ennemi s’y présente, elle se repliera par le chemin de la ferme Haussu en renseignant sur son avance. Le 3e bataillon pousse à la ferme Capron une section F.V. qui gardera la coulée située en bordure de la ferme et aboutissant à Balny.

A 12 h. 30, la direction qui apparaît la plus dangereuse est celle de l’Est. Les bruits du combat en direction d’Avricourt sont perçus de Fresnières et la section d’éclaireurs annonce qu’elle a vu des groupes de la 7e D.I.C. à Lassigny, mais qu’il s’agit là d’éléments avancés. Fort heureusement, les renseignements sont plus rassurants au nord où la 29e D.I. se bat encore sur la rive droite de l’Avre et tient Roye. L’ordre est donc donné au commandant Boix :

  • de réaliser, du bois des Loges, non seulement la défense de la trouée du Buvier, mais encore une protection par le feu en direction de l’arbre de Canny;
  • d’envoyer une compagnie en réserve de régi­ment dans le bois à 500 mètres sud-est de Fresnières. Cette unité sera prête à s’opposer à des infiltrations en provenance de la Potière et de Balny ou à renforcer son bataillon.

La 7e compagnie assure la défense du bois des Loges et c’est la 5e qui est placée en réserve de régiment.

Enfin, Fresnières est mis en état de défense par la compagnie de commandement sous les ordres du capitaine Chaussy. Le commandant Jacquot agit de même à la ferme Haussu avec sa section de commandement; le gros de son bataillon reste orienté face au nord.

A 13 h. 30 l’observatoire de 101 signale l’ab­sence de tout mouvement au sud de l’Avre et l’amoindrissement du nombre des avions opérant au nord du cours d’eau. De son côté, la section d’éclaireurs rend compte qu’elle est entrée en liaison avec d’autres groupes de la 7e D.I.C. à Lagny, mais que ce sont encore des éléments avancés. Le lieutenant Facq part alors en liaison auprès du commandant du régiment le plus proche; il revient à 14 heures en annonçant le prochain mouvement de nos voisins vers le nord. Mais aucun renseignement n’a pu être obtenu sur la situation au nord du bois d’Avricourt d’où des bruits de combat parviennent toujours.

Un ordre reçu à 14 h. 30 démontre que la situa­tion est en pleine évolution au nord et non dans un sens favorable. En effet le 109e doit porter de toute urgence un détachement composé d’une demi-compagnie, une section de mitrailleuses et un canon de 25 à Roiglise où il formera « bouchon » ; aucun éclaircissement n’est donné… Ces effectifs ne peuvent être prélevés que sur le 3e bataillon, malgré la menace qui plane sur le flanc droit du régiment.

Grâce à l’esprit de camaraderie dont font preuve les officiers du P.A.D. 29 qui stationne aux envi­rons de la ferme Haussu, trois camions de cette unité transportent le groupement en deux voyages qui coïncident avec une accalmie dans l’activité de l’aviation allemande.

L’installation est terminée à 19 heures et le lieutenant Guépin, commandant la 9e compagnie et chargé de la défense de Roiglise, rend compte que l’on se bat à une dizaine de kilomètres au nord de l’Avre où de sérieuses infiltrations ennemies se seraient produites entre des points d’appui qui tiennent encore. En outre, une lutte violente semble se livrer vers le sud-est…

Ces divers renseignements sont confirmés vers 20 heures. Quelques chars amis arrivent à Fresnières ; leurs équipages sont chargés de préparer l’entrée en action d’une division blindée en vue de dégager les points d’appui encerclés entre Somme et Avre. A la même heure, le sergent-chef Paris, commandant la section d’éclaireurs motocyclistes, rend compte, de la lisière nord du bois d’Avricourt qu’il a atteinte, que des éléments amis se replient au sud d’Avricourt et qu’un combat semble engagé à quelques kilomètres au nord-est du village. Aucun élément des voisins n’est arrivé à sa hauteur.

Au soir du 5 juin, le 109e est donc orienté face au nord et couvert de ses propres moyens à l’est. Son Ier bataillon a réalisé intégralement le dispo­sitif prévu; il a la 2e compagnie à Beuvraignes, la 3e au cimetière national et à 97. Le 3e bataillon a sa 10e compagnie au saillant nord-ouest du bois de Crapeaumesnil, la 11e vers la ferme Sébastopol; les deux sections qui restent de la 9e compagnie sont l’une à la ferme Capron, l’autre à la ferme Haussu. La pénétrante de Roye est barrée par la 6e compagnie à Crapeaumesnil et par la 7e au bois des Loges (nous savons Roye encore tenu par des éléments de la 29e D.I.). Celle d’Amy est défen­due par le 3e bataillon à Roiglise et au carrefour du chemin de Crapeaumesnil.

La couverture est obtenue par les missions don­nées aux 5e et 7e compagnies; la section d’éclaireurs est au sud d’Avricourt.

Le capitaine Habert a tendu un barrage anti­chars continu devant la ligne principale, avec maximum de densité entre le cimetière de Cra­peaumesnil et le bois du même nom; sur ce front de 1.800 mètres, quatre pièces de 25 sur les sept que possède le régiment sont installées. Deux canons de 37 battent la trouée du Buvier, un est à la sortie nord de Fresnières.

L’artillerie a deux batteries dans les couverts du bois des Loges et du bois 500 mètres est de Fresnières; la troisième est dans les vergers nord-est de Fresnières. Toutes peuvent agir en D.C.B. dans les coulées du Buvier et d’Amy. Les tirs d’arrêt prévus sont indiqués au croquis I. Le groupe devra, en outre, retarder l’ennemi au plus loin avec maximum de feux sur les deux axes de péné­tration.

La compagnie de commandement a organisé Fresnières et ses abords.

Dans la nuit, une section de la B.D.A.C. est affectée au sous-secteur. Elle est installée vers le cimetière de Fresnières d’où elle peut agir soit dans la trouée du Buvier, soit dans celle du chemin d’Amy.

Les travaux de terrassement, entrepris avec ardeur, sont très avancés, malgré les nombreux survols de l’aviation allemande qui contraignent la troupe à lâcher fréquemment l’outil pour l’arme automatique.

Le 6, vers 3 heures, la lre compagnie rejoint le régiment. Elle s’installe dans la partie sud du bois des Loges, en réserve de régiment. Mais; à 5 heures, l’ordre arrive de la réexpédier à Cuvilly.

 

2° / Journée du 6 juin

Durant toute la nuit, c’est un défilé de chars vers Roye et Amy et la journée du 6 s’ouvre en l’espoir d’une heureuse issue de leur action.

Pas de nouvelles jusqu’à 12 heures. Cependant, de la cote l01, il apparaît bien que la lutte est sévère au delà de Roye. Toujours maîtresse incon­testée de l’air, l’aviation ennemie, très nombreuse, attaque en piqué dans tout l’horizon, sous un ciel d’une pureté absolue. Au sol, des flammes, des fumées cachent les villages.

Une reconnaissance d’officier est alors poussée jusqu’à Champien, où se trouve le Q.G. de la 29e D.I. Les renseignements rapportés laissent prévoir l’échec de nos chars et la fin de la résis­tance amie au nord de l’Avre.

La direction du nord redevient la plus mena­çante et l’hypothèque mise sur la 7e compagnie est levée à 13 heures; le commandant Boix l’uti­lisera tout entière face au nord, dans les condi­tions fixées par l’ordre initial. A la même heure, une nouvelle liaison avec les voisins de droite permet de constater la présence d’éléments de la 7e D.I.C. à Balny et à Candor. Quoique les ordres reçus par eux laissent entendre qu’ils ne pousse­ront pas davantage vers le nord, la 5e compagnie est remise aux ordres de son chef de bataillon; elle devra s’installer immédiatement dans la partie nord-est du bois rectangulaire et défendre les boqueteaux est de 101, dont celui du coude 51-68. Enfin, la section qui est installée au carrefour de Crapeaumesnil reçoit une mission de surveillance seulement, en raison de sa situation par trop en flèche; la pièce de 75 viendra à 51-68 dès la tombée de la nuit.

Rappelée, la section d’éclaireurs motocyclistes rejoint Fresnières sans avoir aperçu l’ennemi, mais elle a eu le spectacle d’un repli hâtif des éléments qui se battaient au nord et au nord-est d’Avricourt.

Il en est de même devant le front du sous-sec­teur à partir de 15 heures. Les routes de Roye et de Roiglise sont sillonnées de groupes, les uns en ordre, d’autres épars et non encadrés. Roye est en flammes et les avions ennemis s’y acharnent toujours; il en est de même à Roiglise. A 19 h 30, la chute de cette localité est annoncée par certains de ses défenseurs, qui ont réussi à échapper aux Allemands après leur capture.

Le détachement Guépin avait une mission redoutable. Selon les ordres reçus du commande­ment, il devait barrer les routes de Roye et de Champien aboutissant à Roiglise et, pour cela, pousser son canon de 25 jusqu’au carrefour central du village et non le laisser au sud de l’Avre dont le passage était défendable dans des conditions infiniment meilleures. Alors que les rives maréca­geuses de la rivière forment un obstacle absolu aux chars, Roiglise est composé presque unique­ment de maisons aux frêles murs de brique, sépa­rées par de nombreux jardins ou vergers. Le terrain est un véritable « charodrome » au nord, à l’ouest et à l’est.

Le lieutenant Guépin installe donc la pièce de 25 au carrefour et forme deux groupements tem­poraires avec la section du sous-lieutenant Jarrot ; l’un, composé d’un groupe de combat et d’un groupe de mitrailleuses, barre la sortie nord de Roiglise sur le chemin de Champien, sous le com­mandement du sous-lieutenant chef de section; l’autre, de composition identique, est placé sous les ordres de l’adjudant Verry, commandant la section de mitrailleuses, à la sortie vers Roye, La section du sergent-chef Mazoyer (2 groupes) a le groupe Justaud sur la route de Noyon et l’autre au pont. Un groupe de la section Jarrot assure la sécurité de la pièce de 25.

Le 6, vers 13 heures, des avions allemands bom­bardent, non loin du pont de l’Avre, une colonne de chenillettes chargées du ravitaillement en essence des chars amis opérant en avant de Champien. Le sergent-chef Mazoyer a une jambe presque arrachée par des éclats de bombe. Avec deux de ses hommes blessés en même temps que lui, il est évacué. Mais avant le départ de la voiture sanitaire, ce sous-officier, qui devait mourir le lendemain, demande si les hommes blessés ont pu être évacués et si l’essence parviendra aux chars. Premier acte d’abnégation dont les combats qui vont suivre offriront d’autres exemples.

A 16 h. 30, le lieutenant Guépin est vers le groupe nord du village car, depuis une heure, l’ar­tillerie ennemie bombarde la crête en avant, d’où l’on entend tirer des armes automatiques. Bientôt, les chars ennemis atteignent les lisières; deux ou trois d’entre eux les contournent par l’ouest, tirant à obus et à balles traceuses dans les hangars bondés de paille et sur les maisons. Celle qu’occupé le groupe Jarrot est incendiée.

Revenu aussitôt au canon de 25, Guépin désigne aux servants deux blindés embossés à l’ouest du bosquet clairsemé, mais qui disparaissent avant que les servants aient eu le temps de viser et de tirer. Peu de temps après, la pièce était détruite à revers par les chars et le lieutenant Guépin grièvement blessé.

Le groupement Verry, les groupes Chevallier et Justaud sont submergés sous une trombe de blindés qui ont réussi à s’infiltrer dans les jardins.

Ainsi finit le « bouchon » de Roiglise dont certains défenseurs, et parmi eux le sous-lieutenant Jarrot, pourront rejoindre leur bataillon ainsi que nous l’avons dit plus haut. Ils seront réincorporés dans les deux sections de leur compagnie.

Pendant la nuit, une inspection du commandant du régiment vers le bois rectangulaire et la section aux avant-postes lui font constater que ses ordres ont été incomplètement exécutés. La 6e compagnie s’est étendue depuis Crapeaumesnil jusqu’aux boqueteaux est de 101, sur un front de 1.400 mètres environ; la 5e n’a pas repris à son compte la défense de ces espaces boisés situés devant le bois rectangulaire. L’attention du commandant du II/109 est attirée sur ce fait.

La section d’avant-postes est fort bien installée, mais la pièce de 75 est restée avec elle. L’aspirant qui la commande tient à se battre avec les fan­tassins. Retirer ce matériel serait d’un fâcheux effet sur le moral de la section d’infanterie. Le canon reste donc en place.

Bientôt, dans cette nuit lugubrement éclairée par les incendies qui embrasent les villages d’entre Somme et Avre, Verpillières et Amy, subitement bombardés dans la soirée, une rumeur descend vers le sud. Au milieu d’éléments d’infanterie et de véhicules de toutes sortes qui encombrent les chemins, quelques chars reviennent de leur opé­ration manquée.

Le 109e est prêt à accepter le combat.

 

Le combat

 

1°/  La journée du 7 juin

Vers 7 heures, cinq engins blindés apparaissent à 1.000 mètres de Crapeaumesnil, sur la route de Roye, dans le champ de tir d’une pièce de 25 ins­tallée au nord-est de l’église sous les ordres du sergent Bugeaud. Au premier obus, Bugeaud stoppe un des chars qu’il a laissé approcher à 800 mètres, puis il le met en flammes aux coups suivants; les autres blindés se retirent précipitamment. A la même heure, une patrouille de la 10e compagnie a reconnu Amy inoccupé.

A 9 heures, les observateurs signalent un ras­semblement important de chars, camions, infan­terie et cavalerie à 500 mètres de Roye, aux abords de la route de Crapeaumesnil. Peu de temps après, une concentration analogue est signalée à Verpillères et à Amy. Le groupe d’appui la canonne, mais sans résultat apparent. Par contre, il détruit vers 11 heures une batterie ennemie en position entre Roye et Amy.

C’est à ce moment, en effet, qu’un violent bom­bardement s’abat soudainement sur la cote 101, Crapeaumesnil et sur le carrefour 53-74. Sous sa protection, une trentaine de blindés débouchent de Verpillères et d’Amy en direction de Crapeaumesnil. Six d’entre eux sont détruits par la pièce de 75 placée avec la section en avant-postes qui se replie aussitôt après. Les engins ennemis s’arrêtent à l.000 mètres au nord du chemin de Beuvraignes — Amy, hors de portée des canons de 25. Violem­ment bombardé, ses lignes téléphoniques coupées, l’observateur d’artillerie est totalement neutra­lisé et le groupe d’appui ne bombarde pas cet objectif.

Pendant toute la matinée, l’action est ainsi localisée devant le front du 2e bataillon, unique­ment avec engins blindés et bombardement par artillerie et avions. L’air est sillonné par des vols incessants d’avions de reconnaissance.

Devant le Ier bataillon, rien n’est signalé. La première action ennemie sera le bombardement des lisières est de Beuvraignes vers midi.

Au 3e bataillon, la matinée est calme également jusqu’à midi. Le commandant Jacquot, accom­pagné du capitaine Legueu et du lieutenant Richard, en profite pour parcourir à cheval le tour de son dispositif. Mais, si l’aller se fait sans incident, le retour est mouvementé. Aux abords de la ferme Sébastopol, le petit groupe essuie des tirs lointains d’armes automatiques auxquels s’a­joutent quelques obus à son passage vers la partie nord-ouest de la lisière, tenue par la 10e compagnie. Cette promenade prend fin vers 12 heures, au moment où un bombardement d’aviation massif, mais inefficace, s’abat à l’intérieur du bois, loin des effectifs dilués qui en occupent la lisière.

La prise de contact ne tardera pas à animer toute l’étendue du sous-secteur.

A partir de 13 h. 30, des éléments d’infanterie apparaissent de part et d’autre de la route Roye — Crapeaumesnil, à 3.000 mètres environ. Ralentis par les tirs du groupe d’appui exécutés sur demande de l’infanterie, ils s’infiltrent dans les blés, en direction de Beuvraignes et de Crapeaumesnil, appuyés violemment par leur artillerie, puis mar­quent un temps d’arrêt dans l’angle mort formé par les pentes nord de la croupe de Beuvraignes. Deux bataillons ennemis sont ainsi déployés entre la limite ouest du sous-secteur et le chemin d’Amy — Fresnières.

Devant le 3e bataillon, ce sont des cavaliers qui, par Verpillères et Amy, réussissent à arriver à 1.500 mètres du bois de Crapeaumesnil et mettent pied à terre pendant que la partie nord-ouest du bois est violemment bombardée. Ils commencent immédiatement leur infiltration dans les cultures et parviennent vers 15 heures à 200 mètres du bois, devant son saillant nord-ouest. Le feu d’infanterie et d’artillerie des défenseurs les contraint alors au recul, certainement avec des pertes sévères, car les cris des blessés dominent de temps à autre le bruit du combat.

A 16 heures, la ferme Sébastopol est assaillie à son tour. Le sous-lieutenant Lucas est tué alors qu’il sert lui-même un fusil-mitrailleur dont le tireur vient d’être blessé. Bombardés, les bâti­ments sont incendiés et évacués par la section qui l’occupait; ses hommes s’installent à la lisière du bois et, devant leur résistance farouche, l’ennemi ne cherche pas à pousser plus avant. Les défen­seurs de la ferme Capron ne sont pas inquiétés.

A l’ouest, l’infanterie a repris sa progression et, vers 16 heures, elle arrive à 800 mètres de Beuvraignes qui est en butte à un tir très dense d’obus et de bombes. Les parties est et nord sont parti­culièrement visées et bientôt un coup malheureux fait sauter un train de munitions immobilisé à la gare depuis la veille; les hommes de la 2e com­pagnie seront ainsi pris jusqu’au soir entre les trajectoires des canons ennemis et le feu roulant des obus qui éclatent dans un vacarme continu à quelques pas d’eux.

Mais la résistance n’en est pas amoindrie pour autant. Les armes automatiques et les mortiers du capitaine Pouteau causent des ravages parmi les groupes ennemis qui s’arrêtent à 500 mètres du village et du cimetière national où la section de la 3e compagnie a résisté tout aussi vaillam­ment. De ce côté, un char s’est avancé à l’ouest de la route de Crapeaumesnil mais, pris à partie par un canon de 25, il s’est immédiatement replié hors de portée.

Au centre, le bombardement de Crapeaumesnil et de 101 redouble à 16 h. 30, par canon et par avion. Sa plus grande intensité coïncide avec le débarquement d’importants effectifs sur le chemin Crapeaumesnil — Amy; il y a là la valeur d’un bataillon. Malgré le tir neutralisant qui la coiffe, la section de mitrailleuses de l’adjudant Emile Martin, installée sur 101, ouvre le feu en débit rapide sur ce magnifique objectif, pendant que le groupe d’appui le bombarde. En quelques ins­tants, les troupes allemandes sont dispersées dans toutes les directions.

A ce moment, trois avions français apparaissent et mitraillent à terre. L’enthousiasme est tel que des hommes sortent de leurs tranchées et se préci­pitent en avant; ils réintègrent avec peine leurs emplacements de combat. D’ailleurs, l’action de nos aviateurs sera fugitive. Leur apparition a été saluée par une D.C.A. formidable dont les projectiles criblent le ciel en un clin d’œil. Le cœur gros, les fantassins voient deux appareils s’abattre en flammes…

D’une extrémité à l’autre du sous-secteur, il leur reste le plaisir d’avoir rendu extrêmement coûteuse la prise de contact de l’ennemi, dont les pertes doivent être sérieuses si l’on en juge d’après l’intensité de la circulation des brancardiers à l’arrière du champ de bataille.

Aucun mouvement n’est entrepris par l’assail­lant jusqu’à 19 heures, quoique son artillerie continue à bombarder sévèrement la partie du sous-secteur qui englobe Beuvraignes, Crapeaumesnil, 101 et le saillant nord-ouest du bois de Crapeau­mesnil. Il prépare une action de force sur la 6e com­pagnie, étirée à l’extrême ainsi que nous l’avons vu.

A 19 heures, la manœuvre allemande s’exerce en direction du boqueteau 600 mètres est de 101 avec une trentaine de chars. La pièce de 25, action­née par le sergent Nikola, en démolit cinq en un instant, mais est à son tour détruite par un des obus tirés par les blindés. Nikola est grièvement blessé ainsi que le caporal-chef Polner. Trouvant le passage libre, les chars, suivis bientôt de fan­tassins, chassent du boqueteau la section qui l’occupait et avancent en direction de 101, prenant ainsi à revers la section de Greef, celle de l’adju­dant Martin et la pièce de 25 où se trouve le lieu­tenant Chenel. Masqués par la crête, les défenseurs du bois rectangulaire ne peuvent intervenir.

Les groupes Bulin et Lauteres, du groupe franc Perceval, quittent alors leurs emplacements du sud de Crapeaumesnil et se portent à l’est de 101 pour protéger le flanc de la 6e compagnie, qui ne dispose plus que de deux F.-M. et d’un groupe de mitrailleuses sur ce mouvement de terrain depuis le repli de la section de droite et la destruction d’un F.M. de la section de Greef.

Les chars s’arrêtent avant d’atteindre 101, mais l’infanterie s’infiltre en rampant, fort bien appuyée par son artillerie. Le lieutenant Perceval et six hommes sur sept du groupe Bulin sont blessés. Aucun ne consent à être évacué et le septième sert le fusil-mitrailleur du groupe; sous ses rafales précises et pressées, l’ennemi est cloué sur place pendant plusieurs heures. Cependant, la défense de la 6e compagnie est ébranlée à un point tel qu’une attaque, d’ailleurs puissante, va en venir à bout.

A la tombée de la nuit, le bombardement redouble de violence et le lieutenant Brutel est bientôt dans l’impossibilité de communiquer avec l’arrière. Derrière ce déluge de feu, les Allemands se ruent en masse du nord et de l’est, accompagnés des blindés signalés précédemment. Ils chantent et sonnent dans leurs clairons nos sonneries du « Rassemblement » et du « Cessez le feu ». En tenue légère, ils progressent rapidement à la faveur de l’obscurité naissante.

La section du sous-lieutenant Rippert, qui occupe la sortie nord de Crapeaumesnil, est submergée et son chef blessé; l’ennemi s’en­gouffre dans le village, prenant à revers la section de mitrailleuses du sous-lieutenant Limay, qui est grièvement blessé, et le groupe Corade, du groupe franc, qui lui sert de soutien. Il arrive également au contact de la pièce de 25 où se tient le lieutenant Chenel, de la C.R.E. Ce magnifique officier, debout sur le parapet qui protège le canon, fait le coup de feu au mousque­ton et abat les ennemis les plus audacieux. Il tombe à son tour, frappé d’une balle à la tête.

Sur le plateau 101, la section de Greef est bous­culée et le P.C. de la 6e compagnie est bientôt assailli de toutes parts. Une dernière et splendide résistance déconcerte alors l’ennemi. Les lieute­nants Brutel, de Greff et Perceval, l’adjudant Emile Martin combattent avec les groupes Bulin et Lauteres. Sur les treize hommes du groupe franc Perceval, chargés de protéger le repli de ce qui reste de la 6e compagnie, sept sont déjà blessés, dont le lieutenant. Ce faible détachement va opérer sa propre retraite dans des conditions dignes de la Vieille Garde.

Il forme le carré autour du soldat Ringuet qui, trente minutes auparavant, a eu les deux pieds fracassés par un éclat d’obus et qui est porté par ses camarades moins blessés que lui. Les soldats Odot et Delunsch, debout, le F.M. sous le bras, exécutent à bout portant des tirs en fauchant; des rafales de chargeurs entiers répondent aux sommations de l’ennemi qui hurle : « Kapout, 2e bataillon ». Le franchissement de chaque haie, de chaque obstacle que Ringuet heurte de ses pieds ensanglantés demande un temps intermi­nable; chaque fois, Odot et Delunsch font face aux assaillants et abattent les plus audacieux.

Trompés par une résistance aussi acharnée, les Allemands s’arrêtent et le groupe franc peut alors gagner le bois des Loges où son troisième élément, le groupe Corade, est déjà arrivé. Encerclé lui aussi, il a réussi à assurer le repli d’un groupe de mitrailleuses du lieutenant Limay; grièvement blessé de deux balles au cou, le sergent Corade a été ramené par son caporal. Le soldat Ménard, blessé à la jambe et capturé par l’ennemi, a cepen­dant réussi à s’échapper et à rejoindre ses cama­rades.

La section Chalopet, installée au sud-ouest de Crapeaumesnil, a été entraînée dans le reflux de sa compagnie.

La perte de Crapeaumesnil et celle de 101 sont connues à 22 heures au P.C.R.I. Tout l’Etat-major du régiment se porte à la sortie sud-ouest de Fresnières pour rallier la 6e compagnie. Cette opération se fait aisément. Sans un mot, la cohue se reforme en troupe disciplinée, fait demi-tour et va s’établir à cheval sur la route de Crapeau­mesnil, entre le bois des Loges et le bois rectan­gulaire, à hauteur du Buvier. A la lueur de l’in­cendie de Crapeaumesnil, le front est de nouveau reconstitué dans le quartier du 2e bataillon. Le groupe franc Perceval entre à son tour dans la composition des éléments ainsi rameutés.

L’attaque allemande a été accompagnée et suivie d’actions aux aspects divers sur les autres parties du front.

A l’ouest, l’ennemi, nettement arrêté dans les cultures devant Beuvraignes, tente une infiltra­tion par la voie ferrée. Il est rapidement mis hors de combat par le feu de la section Bouchard. Sur cette partie du front, la nuit sera marquée par des tirs intermittents d’armes automatiques.

Il n’en est pas de même à l’est.

Dès la chute du bois occupé par la section de droite de la 6e compagnie, l’ennemi s’infiltre en direction du coude 51-68 par les haies et bouquets d’arbres; il est repoussé par la section de la 5e com­pagnie qui s’y trouve (sergent-chef Frantzwa). Il n’insistera pas durant toute la nuit. Son effort se portera plus à l’est.

Le repli de la 6e compagnie a découvert le flanc gauche de la 10e et, dès 20 heures, un débor­dement du. bois de Crapeaumesnil est esquissé, bientôt arrêté par le feu de la section Braun. La tentative est répétée au crépuscule sans plus de succès. Il en est de même des invites de l’ennemi à cesser la lutte : « Nous ne vous en voulons pas, rendez-vous ! »; des rafales sont les réponses à ces propos.

Cependant, le commandant Jacquot prend les mesures qui s’imposent pour pallier la menace qu’il sent s’affirmer sur son flanc gauche. Il or­donne d’abord une concentration des feux de ses quatre mortiers sur les rassemblements ennemis que le bruit décèle vers la bifurcation du chemin de Crapeaumesnil et décide d’exécuter, avec son groupe franc, un coup de main sur ce point.

L’opération a eu lieu, à 23 heures. Le groupe arrivait à proximité de son objectif quand, au moment de s’élancer en avant, deux chiens se pré­cipitèrent sur lui. Il fallut les tuer à coups de baïonnette et leurs hurlements donnèrent l’alerte aux Allemands qui ouvrirent le feu. Son coup manqué, le groupe revint à la ferme Haussu, non sans avoir abattu un guetteur avant de se retirer.

L’ennemi envoie à son tour, vers 4 heures, une reconnaissance qui est signalée par le guetteur du groupe Camp, de la 10e compagnie. Dans l’aube incertaine, le sous-officier interpelle ces inconnus qui lui répondent : « Français ! » mais avec un fort accent allemand. Un blessé, soutenu par un gradé, s’avance même dans sa direction. Ne se laissant pas abuser par cette manœuvre, le sergent Camp et son groupe alerté continuent à observer et se rendent enfin compte qu’une importante patrouille, commandée par un officier, cherche à les encercler. Se sentant décelé, l’officier tire un coup de revolver sur Camp qui abat son adversaire au fusil; simul­tanément, le fusil-mitrailleur du groupe ouvre le feu, ainsi qu’une mitrailleuse voisine. La patrouille allemande se retire en désordre, abandonnant de nombreux cadavres sur le terrain et un sous-officier et deux hommes qui sont faits prisonniers.

La soirée et la nuit sont plus calmes devant la 11e compagnie, où la ferme Sébastopol flambe. Un groupe réussit à y pénétrer et en ramener le corps du sous-lieutenant Lucas.

La section Maranger n’a pas été inquiétée à la ferme Capron.

A la lisière nord du bois des Loges, dont l’ennemi n’a pas encore pris le contact, le bombardement est la seule manifestation à enregistrer. Elle est malheureusement opérante, car elle jette le désarroi parmi la section du lieutenant Chatot, qui est tué d’un éclat d’obus ainsi que deux fusiliers-tireurs. Le capitaine Lemaître rétablit son dispo­sitif dans la nuit; en particulier, il organise une nouvelle défense sur le layon central du bois.

Ainsi, à l’aube du 8, les piliers de la poche créée par l’ennemi tiennent toujours et la résistance qui en anime les défenseurs semble durable. Mais le Ier bataillon est maintenant très en flèche et les couverts qui bordent le chemin d’Amy, peu ou mal battus par la 5e compagnie, offrent à nos adversaires des cheminements pour déborder le bois de Crapeaumesnil. Par ailleurs, la 7e compagnie est sans liaison avec le bataillon Chauvelot et elle n’a aucune vue sur l’espace qui s’étend à droite de celui-ci. La protection des flancs intérieurs des I et III/109 est donc à envisager.

La situation au centre suscite des appréhensions encore plus vives. Que vaut le regroupement de la 6e compagnie exécuté en pleine nuit, immédiate­ment après un échec? Quel est l’effectif récupéré? Comment le commandement est-il organisé sur cette nouvelle ligne située en terrain nu et dominée à moyenne distance par le mamelon loi? Fidèle à sa tactique d’exploitation brutale de toute brèche qu’il a créée, il est très probable que l’en­nemi tentera très tôt de pousser en direction de Lassigny ou de Roye-sur-Matz.

Pour obvier à cette menace, la compagnie de commandement, personnel du P.C.R. I. compris, est installée à l’ouest de Fresnières tout en gardant le village; la section de mitrailleuses du lieutenant Bridon est avec elle. La 7e compagnie placera un groupe de mitrailleuses en flanquement en direc­tion de la corne sud-est du bois rectangulaire. Le groupe d’appui, encore très combatif malgré les nombreux bombardements dont il a été l’objet, reçoit comme mission de première urgence la défense antichars dans les deux trouées de Crapeaumesnil et d’Amy.

Enfin, le retour de la 1re compagnie est demandé au général commandant la division. Il est accordé : la compagnie Simonpieri rejoindra le régiment aux premières heures du 8 juin.

 

2° / Journée du 8 juin

 Dès l’aube, le bombardement de la partie nord-ouest du bois de Crapeaumesnil atteint une intensité impressionnante, surtout au saillant tenu par la 3e section de la 10e compagnie. Des infiltra­tions y sont bientôt signalées, considérablement gênantes parce que l’ennemi a installé des mitrail­lettes sur quelques layons; elles sont rapidement enlevées par une contre-attaque menée par le lieutenant Lot à la tête d’une dizaine d’hommes, et une accalmie se produit dans l’action de l’infan­terie allemande.

Cependant, le bombardement continue toujours aussi sévère sur cette partie du sous-secteur et, bientôt les pertes de la 10e compagnie deviennent inquiétantes; par contre, le reste du front n’est pas sérieusement assailli. La 1re compagnie, arrivée à Fresnières à 7 heures, est donc installée dans le boqueteau est du village, d’où elle prolon­gera vers l’arrière l’action de la 10e.

A 9 heures, l’ennemi pousse en direction des boqueteaux sud de 51-68 à la faveur des couverts et du tir de ses mortiers d’infanterie. La section de Mollans, de la 1re compagnie, part alors en renfort de la section de la 5e installée au coude même; le lieutenant de Mollans est blessé, mais ses hommes réussissent à contenir l’avance alle­mande sur ce point.

Vers le même moment, la ioe ne présente plus une densité de feux suffisante pour tenir face au nord tout en assurant la protection rapprochée de son flanc gauche. Le commandant Jacquot met à la disposition du lieutenant Lot ce qui lui reste de la 9e compagnie : le mortier de 60, la section du sous-lieutenant Gaurier à peu près complète et celle du sous-lieutenant Jarreau réduite à un groupe de combat. Ce renfort est réparti sur les deux faces de la compagnie. Le groupement nord, commandé par le sous-lieutenant Gaurier, parvient entre les 1re et 4e sections au moment où la lisière est l’objectif de tirs violents d’artillerie et d’infanterie. Son chef est tué pendant qu’il exécute sa reconnaissance; ses hommes s’instal­lent cependant et mettent en fuite quelques petits groupes qui avaient pu s’infiltrer entre les sections Texier et Delpeu.

L’ennemi élargit en effet son action vers|l’Est et la 11e compagnie est, vers 9 h. 30, violemment bombardée à son tour par artillerie et mortiers d’infanterie pendant que des infiltrations se pro­duisent dans le grand vide qui sépare sa droite de la ferme Capron, celle-ci demeurant toutefois en dehors de l’action. Malgré les pertes (20 % de l’effectif en deux heures), la 11e tient grâce à l’énergie du capitaine Denis, du sous-lieutenant Arnoud et de l’aspirant de Saint-Phalle; le bois est purgé des groupes ennemis qui avaient réussi à y pénétrer.

A 10 h. 30, la situation est rétablie sur tout le front du 3e bataillon et vers le chemin d’Amy. L’ennemi va orienter son effort sur Beuvraignes, l’autre bastion qui borde la brèche de Crapeaumesnil à l’ouest.

Le quartier du Ier bataillon est relativement calme jusqu’à 10 heures; les tirs intermittents d’artillerie sur les lisières nord et est de Beuvrai­gnes et sur la cote 97 sont les seules manifestations de l’activité ennemie.

Le bombardement prend une plus grande inten­sité à partir de 10 heures. Il est accompagné du tir d’un canon à trajectoire très tendue qui, installé vers la voie ferrée, détruit les emplace­ments visibles d’armes automatiques, particu­lièrement à la section Bouchard. Notre artillerie ne réussit pas à la contrebattre efficacement.

Vers 13 h. 30, la pression de l’infanterie alle­mande s’accentue, sous l’appui d’un redouble­ment des feux d’artillerie et des tirs de chars installés au sommet des pentes ouest du thalweg d’Amy. Son mouvement est ralenti par le groupe d’appui et stoppé par les feux des 2e et 3e compa­gnies, mais des renforts nombreux arrivent alors du nord et du nord-est et progressent vers le cimetière national; ils exercent bientôt une vio­lente poussée entre la voie ferrée et le cimetière.

C’est sur ce front étroit, et particulièrement vers la sortie est de la localité, que la lutte va se loca­liser entre des forces ennemies évaluées à un bataillon et la 2e compagnie du 109e , prolongée par la section de la 3e établie au cimetière.

Un compte rendu de la section Bouchard signale, vers 12 heures, la situation critique du groupe de mitrailleuses Revillon, qui semble entouré par l’ennemi. Le capitaine Pouteau fait immédiate­ment tirer son mortier de 60 à l’est de ce groupe et part lui-même vérifier le renseignement. Il constate que le phénomène du claquement, ignoré du chef de ce groupe, a causé une interprétation erronée de la situation : le tir d’un groupe F.V., installé vers le cimetière, est à la source de cette confusion. L’ennemi est encore à 200 mètres, mais progresse lentement à l’abri des cultures.

Afin de protéger plus efficacement son flanc, le capitaine pousse un groupe de la section Eymery au nord de la route d’Amy; malgré le bombar­dement et la fusillade très vive, le groupe est en place quinze minutes après avoir reçu sa nouvelle mission.

L’artillerie allemande pilonne sans arrêt le cimetière et les emplacements de la section Bou­chard; vers 13 heures, un agent de transmission annonce au commandant de compagnie la capture du groupe de mitrailleuses Revillon, le repli de la section Bouchard et celui de la section de la 3e qui occupait le cimetière. Les deux groupes restant de la section Eymery sont utilisés à col­mater la brèche créée d’une manière si inattendue. Afin d’agir avec toute la célérité possible, le capi­taine et le chef de section placent eux-mêmes cha­cun un groupe aux emplacements abandonnés, pendant que le lieutenant Bouchard reçoit l’ordre de rallier ses hommes au sud du chemin d’Amy et de s’opposer à toute infiltration entre les mai­sons.

Malheureusement le groupe de la section Eyme­ry, qui devait colmater la droite des emplacements ainsi récupérés, est décimé peu de temps après son installation et la situation du point d’appui du cimetière n’est pas éclaircie. Le flanc droit de la 2e compagnie est-il menacé de très près, alors que Pouteau n’a plus aucune réserve?

Des chefs de cette trempe n’abdiquent jamais: A l’ouest, la section du lieutenant Roux n’est pas accrochée et la liaison est solide avec le 44e régi­ment. Le capitaine y bondit, charge Roux de rétablir la situation et de renforcer la défense de la droite avec un de ses groupes.

Suivi du groupe Groselier, le lieutenant se dirige vers la ferme la plus proche du cimetière en cheminant au ras du sol. Après quelques arrêts, le petit détachement y parvient puis, en rampant, réussit à atteindre un emplacement d’où il découvre le groupe placé au nord du cimetière. Impossible d’aller plus loin car les balles de plusieurs armes automatiques viennent s’écraser sur le mur à un mètre au-dessus des têtes. Le F.M. est donc installé à l’endroit atteint, d’où son tir complétera celui du groupe installé vers les croix.

Il s’agit maintenant de remettre de l’ordre au nord du chemin d’Amy. Roux récupère quelques hommes installés dans la cour de la ferme, réussit à leur faire franchir le chemin et à les pousser à hauteur du groupe de mitrailleuses Gaillard et de la pièce de 25 Cordier, du 44e régiment, restés stoïquement à leur poste; de plus, le capitaine lui envoie un détachement composé de cuisiniers et de conducteurs. Bientôt, un front est reconstitué depuis la section Culson jusqu’au cimetière.

Une reconnaissance effectuée personnellement par Roux lui fait constater que la section de la 3e n’a pas quitté son poste de combat où le lieu­tenant Larousse se tient lui-même.

Après avoir chargé le sous-lieutenant Bouchard de prendre le commandement des éléments dispa­rates ainsi rassemblés, et installé le groupe Groselier dans la ferme dont les murs sont percés de créneaux après une heure d’efforts, Roux regagne le P.C. de sa compagnie, rendu très difficilement accessible par une mitrailleuse allemande qui, mettant à profit le flottement que ces événements ont suscité, s’est installée à 100 mètres au nord du cimetière; ses rafales balaient tout le terrain situé entre ce point et les emplacements qui vien­nent d’être occupés. D’autres armes automatiques renforcent les éléments qui ont enlevé le groupe Revillon et préparent une nouvelle progression.

L’avance ennemie ne se produira pas. Le mortier de 60 de la compagnie en anéantit toute tentative. La mitrailleuse est l’objet d’un bombardement de 75 demandé par le commandant Chauvelot au 44e R.I., pendant que les mortiers de 81 la pilon­nent avec des obus à grande capacité. Ses servants s’enfuient et la pièce restera muette jusqu’à la rupture du contact.

Ainsi, vers 17 heures, la 2e compagnie est tou­jours maîtresse de la partie du champ de bataille qui a été confiée à sa garde, malgré la forte pression qu’elle subit. A partir de 18 heures, l’ennemi va l’accentuer encore sur tout le front du régiment.

A l’ouest, le bombardement fait rage sur Beuvraignes et sur le cimetière national, pendant que l’infanterie s’engage cette fois dans la trouée de Crapeaumesnil. Elle ne peut tourner de près le Ier bataillon car le commandant Chauvelot, inquiet pour son flanc découvert depuis la veille, a obtenu de son voisin de gauche une section de fusiliers-voltigeurs qu’il a installée face à l’est, au sud de 97.

L’avance ennemie s’effectue donc droit au sud et ses premiers éléments peuvent arriver jusqu’à 100 mètres de la lisière nord du bois des Loges où la 7e compagnie tient bon, sous l’énergique impul­sion du capitaine Lemaître et du sous-lieutenant Prinzbach. Là encore, des tentatives de démorali­sation (propos défaitistes exprimés dans le fran­çais le plus correct), sont arrêtées par les rafales des fusils-mitrailleurs.

Devant le bois rectangulaire, l’infanterie attaque vers 18 h. 30, appuyée par l’artillerie. Cette action échoue sous le feu des armes automatiques de la 5e compagnie et le tir du canon ennemi qui s’abat sur ses propres fantassins.

Une demi-heure plus tard, l’attaque est reprise entre le bois rectangulaire et le bois de Crapeaumesnil avec appui d’artillerie et accompagnement d’une cinquantaine de blindés. Le capitaine Habert, en tournée à ce moment vers la 5e compagnie, alerte la, batterie en position dans les vergers de Fresnières qui tire à toute volée sur la crête de la bifurcation du chemin de Crapeaumesnil. Im­pressionnés par le barrage brutal ainsi réalisé, chars et infanterie refluent.

Opiniâtres, les Allemands tentent le déborde­ment du bois rectangulaire par l’ouest. Certaines fractions réussissent à en atteindre la corne sud-ouest; ils sont plaqués au sol par les feux du P.C.R.I. et de la section de mitrailleuses Bridon.

Ces différentes actions sont accompagnées d’un renouveau d’activité de l’infanterie ennemie sur le bois de Crapeaumesnil dont un bombardement intermittent a été la seule manifestation depuis la fin de la matinée. La 10e compagnie a subi des pertes qui l’ont épuisée. La 1re compagnie doit la relever à la tombée de la nuit mais, vers 20 heures, les Allemands réussissent à s’infiltrer dans le bois entre la 3e et la 2e section et derrière la 3e, d’où une arme automatique bat le layon central.

La 11e compagnie subit, elle aussi, une violente pression dont les résultats sont des infiltrations sur plusieurs points de son front, jusqu’à l’arrière des sections qui tiennent la lisière.

Au soir du 8 juin, le régiment est donc fixé à petite distance par une infanterie qui, malgré ses pertes, tente de progresser quand même. A l’ouest, les 2e et 3e compagnies sont serrées de près. A l’est, le 3e bataillon a son dispositif ébréché par quelques infiltrations suffisamment profondes pour gêner sérieusement la défense. Au centre, l’as­saillant est au contact très proche du bois des Loges et du P.C.R.I. ; le long du chemin d’Amy, des groupes adverses sont arrêtés de justesse par la section de Mollans et celle du sergent-chef Frantzwa.

Déjà difficile naturellement sur ce front de 7.500 mètres, la liaison est perdue avec le Ier ba­taillon depuis la chute de Crapeaumesnil. Il en est de même vers le 3e bataillon. A 18 heures, le P.C. de la ferme Haussu a été bombardé et incendié; grâce à l’énergie des cadres, du dévoue­ment du médecin-lieutenant Guyot qui réussit à sauver les nombreux blessés réunis dans les bâti­ments de la ferme, la majeure partie du personnel sort heureusement de cette dure épreuve, mais dans un désarroi préjudiciable au bon fonctionnement de l’organe de commandement. Seul, le P.C. du 2e bataillon est facilement accessible, car il a été rappelé à Fresnières le matin du 8, afin de coor­donner la défense du bois rectangulaire et celle du village au moment où la poussée allemande s’a­vérait dangereuse en direction de Canny-sur-Matz.

Enfin, le ravitaillement en vivres n’est pas parvenu le 8 aux unités; celles du Ier bataillon n’ont rien perçu depuis le 6 au soir; toutes les tentatives faites en vue de pousser les roulantes vers Beuvraignes ont échoué du fait du bombar­dement par canon et par avion. Les cadres et les hommes n’ont pas pris un seul instant de repos et les nerfs sont soumis à une tension pénible, que l’activité soudainement accrue de l’aviation enne­mie accuse encore.

Telle est la situation lorsque les ordres de repli parviennent au P.C.R.I.

 

3° / La rupture du contact

 C’est d’abord, à 18 heures, l’ordre de charger les impedimenta de façon à permettre leur déplacement éventuel dès la nuit tombante. A 19 h. 15, un ordre préparatoire : « Préparez-vous à décro­cher. Prévenez votre groupe d’appui qu’il partira avant vous »; cet ordre est transmis aux unités à 19 h. 30 sous la forme suivante : « Se préparer à un repli, probablement dès la nuit selon ordres ultérieurs ».

L’ordre d’exécution arrive à 21 heures. Pour le 109e, il s’agit de se porter dans la région de Rouvillers — Cressensac par Conchy-les-Pots, Cuvilly, Belloy, Moyenneville, soit ‘une étape de 32 kilomètres dont 26 à exécuter sous la seule protection d’arrière-gardes légères avant de passer sous celle de la 29e D. I., qui doit tenir le cours de l’Aronde. Les chefs de corps sont autorisés à prescrire des grand’haltes dans des emplacements camouflés si, au lever du jour, l’état de la troupe et le danger aérien l’exigent.

Or, la nuit a une durée d’environ six heures, de 22 à 4 heures. Il est donc certain que l’Aronde ne sera pas atteinte avant l’aube, car on ne peut espérer faire marcher les hommes à la vitesse horaire de 4 kilomètres, et les appareils ennemis qui survolent sans arrêt le sous-secteur interdisent de dévoiler les mouvements de repli par des dépla­cements amorcés de jour. Les motocyclistes de la section d’éclaireurs, les cyclistes du P.C.R.I. et de la compagnie de commandement partent cependant vers 21 heures pour jalonner l’itinéraire afin d’éviter toute erreur de parcours et toute perte de temps; eux seuls sont en mesure d’être placés de jour, sans hésitation, jusque sur l’A­ronde.

Le repli est organisé de la façon suivante :

  • à 22 heures : départ des éléments non au contact;
  • à 22 h. 30 : départ des éléments au contact sauf des sections maintenues jusqu’à 0 heure au
    carrefour sud de Beuvraignes, au cimetière national, à la sortie sud-est de Fresnières.

Les ordres partent du P.C.R.I., à 21 heures. Ils touchent rapidement le commandant Boix, mais il n’en est pas de même aux Ier et 3e batail­lons. Les motocyclistes envoyés auprès du comman­dant Chauvelot doivent passer par Roye-sur-Matz, Conchy-les-Pots et Tilloloy. Retardés en outre par l’état des chemins et par le bombardement de Beuvraignes qui continue sans trêve, ils ne s’acquitteront de leur mission qu’à 23 heures.

Le sous-officier de liaison envoyé au 3e bataillon disparaît dans le bombardement de la ferme Haussu et c’est à 22 heures que le commandant Jacquot recevra une copie de l’ordre qui lui était destiné.

Les agents de transmission des I et III/109 accompliront des prouesses pour atteindre leurs commandants de compagnie, particulièrement ceux des 10e et 11e; assaillis dans le bois par les fractions ennemies qui s’y sont infiltrées, ils sau­ront leur échapper et exécuter leur mission. Le soldat Crinière accomplit là son vingtième va-et-vient depuis le début du combat; la volonté farouche de faire tout son devoir lui donna la force de transmettre le dernier ordre, malgré la fatigue extrême qui semblait devoir le terrasser.

Grâce à la lucidité d’esprit des chefs de bataillon et à l’énergie de tous les cadres, le décrochage s’opère cependant. Très fatigué lui-même, l’ennemi ne réagit que par des feux mal ajustés. Le III/I09 bouscule les éléments qui ont pénétré dans le bois de Crapeaumesnil; les I et II/109e se dégagent aisément. Il en sera de même des sections laissées en « arrière-garde ».

Le 109e quitte volontairement et en ordre le terrain qu’il a défendu avec l’énergie que l’on attendait de lui. Mais il est déjà certain qu’il n’atteindra pas l’Aronde avant le jour : touchées tardivement par les ordres de repli, les unités du I/I09e rompront le contact à partir de 0 heure et, à 23 h. 30, le commandant du III/109e rallie encore les siennes vers les bâtiments embrasés de la ferme Haussu.

* * *

Les forces matérielles en présence étaient iné­gales. D’un côté, des chars, une aviation et une artillerie nombreuses, une infanterie remarquable­ment armée, équipée et entraînée. De l’autre, absence complète de blindés et très éphémère apparition de quelques avions dont les deux tiers seront abattus par la D.C.A. puissante de l’en­nemi, manque total d’armes antiaériennes spécia­lisées, déficit de trois canons de 25, infanterie dont une partie des hommes va recevoir le baptême du feu sans pouvoir se couvrir d’obstacles naturels sérieux et dans un dispositif peu dense, aux nom­breux intervalles, un seul groupe d’artillerie dure­ment frappé avant sa mise en place, dont l’obser­vatoire sera neutralisé dès le début du combat et qui sera violemment bombardé pendant toute l’ac­tion; les feux d’armes automatiques seront eux-mêmes grandement réduits par les cultures.

Mais les forces morales étaient à égalité. Malgré sa grosse supériorité matérielle, l’ennemi ne passa pas. Il ne put exploiter son succès local du 7 parce que la résistance acharnée de la poignée d’hommes d’un groupe franc sur loi’ le rendit circonspect, parce que l’admirable conduite du combat des 2e et 10e compagnies ne lui permirent pas d’agran­dir la brèche précairement colmatée à hauteur du Buvier, parce que le moral des cadres et des hom-mes fut à la hauteur de la mission qu’ils avaient reçue.

Et cependant la lutte fut sévère. Le 109e y perdit une centaine de tués, dont cinq officiers, malgré l’existence de tranchées creusées à tous les emplacements de combat; le tir fusant de l’artil­lerie causa les pertes les plus nombreuses, alors que les bombes n’en provoquèrent qu’en terrain découvert. Deux cents blessés environ furent évacués grâce au courage des médecins et des bran­cardiers : le médecin-capitaine Neimann, du Ier ba­taillon, assura personnellement le ramassage des blessés jusqu’aux postes de combat avancés, sans souci de la mitraille de toute nature qui frappait à ses côtés. Quant aux pertes de l’ennemi, elles furent certainement considérables si l’on en juge par l’activité déployée, à l’arrière du champ de bataille, par son personnel sanitaire.

Cette tenue au feu eut pour résultat un décro­chage relativement aisé, sauf au 3e bataillon, malgré l’existence d’un contact étroit et la volonté manifestée par l’ennemi de ne pas le relâcher.

Le régiment part ainsi vers de nouvelles mis­sions avec la certitude d’avoir rempli totalement celle qui lui fut confiée sur un champ de bataille déjà illustré au cours de là première guerre mon­diale.

Il va monter un dur calvaire.

170e R.I., 7e Cie (11e D.I.)

Souvenirs du sergent-chef CLAUDON
Commandant la 4e section de F-V
170e R.I., 7e Cie

 

170 def

 

Après avoir subi, du 12 au 15 mai, l’attaque allemande sur le front de Forbach, le 170e R.I. quitte ses positions le 16 à 23H00 et, après plus de 24 heures de marche, arrive dans la région de Morhange où il embarque dans la journée du 20 pour une destination inconnue. Six trains transportent troupe, animaux et matériels et, après trois longues journées, le débarquement a lieu dans la soirée du 23 et la nuit suivante. Notre unité, le 2e Bataillon, arrive en gare de Plessis-Belleville le 24 à 1H00 du matin et quitte aussitôt cet endroit pour gagner, à pied, la localité de Borest (Oise), au sud de la forêt de Compiègne où nous arrivons vers 6H00 du matin.
Nous passons la journée dans ce village que nous quittons à la nuit tombée pour nous rendre en forêt de Compiègne et, le 25 mai, au lever du jour, nous établissons notre cantonnement sous les magnifiques futaies de cette forêt à 2 kilomètres à 1’ouest du village de Vieux-Moulin.
Dès notre arrivée nous assurons notre protection pour nous garantir éventuellement des attaques aériennes. Chacun creuse son trou et c’est seulement lorsque ce travail est effectué que tous nous prenons un repos bien mérité. Tout au long de la journée l’activité de l’aviation ennemie se manifeste et des bombardements se font entendre sur des objectifs plus ou moins éloignés mais, heureusement nous échappons aux vues de ces oiseaux sinistres. La consigne avait été donnée d’éviter toute circulation inutile et aucun de nos hommes n’a désobéi. Notre compagnie, au matin du 12 mai, avait perdu la moitié de son effectif et nul ne songe à faire le fanfaron. Tous savent que ce repos est nécessaire et que désormais il nous faudra parcourir chaque nuit, pendant un temps indéterminé, de longues marches à pied. Nous avons certes l’habitude de la marche mais ce qui ajoute à notre fatigue c’est que nous transportons à dos d’homme la même quantité de matériel et de munitions que si notre effectif était au complet. Toutes ces charges ont été réparties entre tous, gradés compris, aussi les temps de repos sont les bienvenus.

Le mouvement en avant se poursuit chaque nuit. Nous n’avons aucune idée du chemin parcouru ni de la direction vers laquelle nous nous rendons et c’est seulement le 27 mai à l’aube que nous quittons le couvert de cette grande forêt et que nous arrivons au village de Trosly, lieu prévu pour notre cantonnement, mais l’aviation allemande est déjà au-dessus de nous et nous salue en laissant tomber quelques bombes mais personne n’est touché. Notre arrivée et cette attaque n’ont pour résultat que de provoquer la colère des rares habitants demeurés dans ce village qui est déjà en partie détruit par les bombardements et ces pauvres hommes nous envoient au diable sans penser que pour ce qui nous concerne nous souhaiterions ne pas nous trouver sous les coups. Nous passons la journée dans les ruines de ce village. Sauf à l’instant où nous prenons l’unique repas de la journée, nul ne se promène et l’aviation ne se manifeste plus de la journée.

La nuit suivante nous quittons Trosly et partons cette fois sur la route Nationale en direction du nord-est. Nous longeons bientôt l’Aisne qui coule sans bruit entre des rives ombragées. Sur cette route un convoi hippomobile a subi une attaque aérienne quelques jours auparavant. De nombreux cadavres de chevaux sont allongés sur la chaussée, les jambes raides, ventres gonflés et non seulement le spectacle de ces pauvres bêtes est navrant mais il s’en dégage une odeur insupportable. Si des hommes ont été tués en même temps il est probable qu’ils ont été enterrés car nous ne voyons aucun cadavre. A Jaulzy nous nous engageons sur la droite et parvenons dans la matinée au P.C. de notre bataillon qui est installé dans un grand parc.
Après quelques heures d’attente nous sommes informés sur notre destination et ne tardons pas à reprendre la marche pour arriver à Vic-sur-Aisne où nous établissons notre cantonnement à proximité de la gare au lieu-dit : La Vache Noire. Nous avons toutes facilités pour nous loger dans cette avenue qui va de la gare jusqu’au pont au-delà duquel se trouve la plus grande partie de ce bourg qui nous semble assez grand.
Repos complet le reste de la journée. Des ordres stricts ont été donnés, nul ne doit se promener dans la rue. Les avions rôdent aux alentours et notre présence doit passer inaperçue. C’est une question de sécurité et d’ailleurs nos hommes ne tiennent pas à se faire massacrer sans avoir aucune possibilité de se défendre.

La journée du lendemain se passe au même endroit. La matinée a été employée à reconstituer la compagnie. Lors de l’embarquement à Morhange nous avons reçu en renfort une section venue du C.I.D. (Centre d’Instruction Divisionnaire) en remplacement de nos deux sections disparues au matin du 12 mai. C’est un bien maigre renfort et nous sommes loin du compte en ce qui concerne l’effectif de la Compagnie. Mais nous devrons nous en contenter et remettre sur pied quatre sections de fusiliers-voltigeurs à effectif très réduit. Au lieu des quarante hommes qui doivent normalement être sur les rangs nous nous retrouvons avec un effectif de 21 hommes et quatre gradés.

Les Sous-lieutenants DAVID et DUFOUR restent à la tête des 2e et 3e section ; l’Adjudant-Chef SIMON, venu avec le renfort du C.I.D., prend le commandement de la 1ère section et, pour ma part, j’hérite de la 4e section. Nous avons amalgamé les hommes venus du C.I.D. avec ce qui nous restait de la Compagnie car ces derniers qui ont combattu dans nos rangs depuis notre entrée en guerre seront à même d’entraîner les nouveaux arrivés qui, depuis le jour de la mobilisation générale sont restés dans un dépôt. Notre armement est sensiblement le même que celui de nos anciens de la guerre 14-18 sauf que nous avons le nouveau fusil MAS 36 et que nous n’avons plus la baïonnette au ceinturon car elle est plus courte et se loge dans le fût.

Le Bataillon est arrivé sur la position qu’il sera chargé de défendre en cas d’attaque ennemie. A notre gauche, les 1er et 3e bataillon sont en ligne entre Berneuil et Vic-sur-Aisne exclus. Notre 2e bataillon est étalé depuis Vic jusqu’au pont qui franchit l’Aisne en face de Le Port-Fontenoy. Dans la soirée du 31 mai, notre Compagnie (7e) quitte Vic pour se rendre à Ressons-le-Long où nous établissons notre cantonnement sans difficulté car ce village est à peu près vide de ses habitants.

La journée du 1er juin est consacrée à l’étude de la situation dans laquelle nous allons nous trouver. Les 1ère, 2e et 3e section s’installeront sur la rive sud de l’Aisne de même que le P.C. de compagnie. Avec ma 4e section je serai chargé de défendre Ressons qui va être transformé en point d’appui pour interdire le passage d’engins blindés allant en direction du sud. A l’époque ces points d’appui nous leur avons donné le surnom de bouchons retardateurs sans toutefois être convaincus de leur efficacité face à un ennemi possédant d’énormes moyens terrestres et aériens.
La nuit venue, toute la compagnie participe à l’établissement de deux barricades solides aux deux extrémités de la rue principale du village. Pour ce faire nous démolissons de vieilles bâtisses afin d’en extraire les pierres taillées que nous amenons sur place en nous servant de bois ronds.

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A l’aube du 3 juin je me retrouve seul avec ma section ; le reste de la compagnie ayant quitté Ressons pour aller prendre ses emplacements sur la rive sud de la rivière. Il me reste à organiser la défense de ce point d’appui. Le 1er groupe, commandé par le caporal-chef Arrault aura pour mission la défense de la barricade à l’est du village. C’est là que je me tiendrai le plus souvent car je considère que ce sera le point névralgique en cas d’attaque ennemie. Le 2e groupe, aux ordres du caporal Allart assurera la défense de la sortie ouest. Mon sous-officier adjoint, sergent Dory, se tiendra en permanence avec ce groupe. Quant au 3e groupe, commandé par le caporal-chef Blineau, il s’installera sur le mamelon où se trouve le cimetière du village. Une tranchée sera creusée le long du mur du cimetière, côté est. Sa mission sera surtout la surveillance de la plaine qui s’étend entre le village et l’Aisne et d’aider à la défense du village en utilisant les grenades à fusil (V.B.) que je fais transporter dans ce groupe car le village ne se prête pas à l’emploi de ces engins et qui pourtant pourraient être aussi efficaces qu’un tir de mortier,

Dans la matinée je reçois de nouveaux éléments qui me sont envoyés par le P.C. du Bataillon. C’est d’abord un groupe sanitaire qui se compose du médecin auxiliaire Iagello, de deux infirmiers et de deux brancardiers avec leur matériel. Arrive ensuite un groupe anti-char commandé par un sergent-chef et qui comprend quatre servants et un canon de 25. Le groupe sanitaire s’installe dans un abri situé au fond d’un jardin à proximité de la barricade N°1. C’est une cave voûtée qui a été construite sous un talus et qui est contiguë à une autre cave dans laquelle j’ai fait stocker des vivres qui m’ont été amenés par notre sergent d’ordinaire car désormais nous ne verrons plus notre cuisine roulante venir faire la distribution des repas. Nous devrons vivre sur ce que nous trouverons dans le village où volailles, lapins et légumes ne nous manqueront pas. Ces vivres venus de notre cuisine consistent en pain de guerre, chocolat et conserves. Pour la préparation de nos repas nous utiliserons des appareils à gaz, ce qui ne manque pas puisque les habitants sont partis avec un minimum de bagages et que tous les meubles sont restés dans les maisons.
Le groupe anti-char s’installe dans la cour d’une ferme située à une cinquantaine de mètres en arrière de la barricade N°1, à droite dans la rue principale en faisant face à l’est. Un créneau est percé dans l’angle d’un mur pour permettre le tir de la pièce.

Notre Chef de bataillon, le Commandant MOREAU, vient visiter notre installation dont il semble satisfait. Il me remet un ordre écrit avant de me quitter. Cet ordre est précis. En voici le texte exact : « LA SECTION CLAUDON DEVRA TENIR LE POINT D’APPUI DE RESSONS-LE-LONG SANS ESPRIT DE RECUL. »
Je me garde bien de communiquer ce papier à qui que ce soit de ma section car j’estime que ce serait courir le risque de voir mes hommes « paniquer ». Nous nous trouvons dans une situation pratiquement sans espoir lorsque nous aurons affaire à une attaque de grande envergure. Cela nous le verrons bien le moment venu. Pour 1a défense de notre réduit nous n’avons que de faibles moyens mais l’ennemi n’est pas encore là et la canonnade que nous entendons du matin au soir, vers le nord, nous indique que la bataille se déroule toujours sur 1’Ailette et le massif de Saint-Gobain. Pour le moment il n’y a que l’aviation qui s’occupe de nos positions. Les stukas sont toujours là, du matin au soir. Entre deux passages de ces oiseaux sinistres, un avion d’observation se promène et cherche à repérer ce qui se passe au sol. Quelques bombardements ont lieu dans la direction de Vic et au-delà.

La journée du 5 juin est entièrement consacrée à la continuation de nos travaux de défense. Deux barricades sont élevées en travers de deux issues. La première dans le chemin qui mène de l’église au cimetière, la seconde dans un autre chemin qui depuis la rue principale va en direction du nord et mène aux vergers qui s’étendent entre le village et la route nationale. Ces deux barricades ne sont pas destinées à arrêter des engins blindés et représentent seulement un obstacle contre des éléments d’infanterie. Dans un jardin qui se trouve derrière la maison contre laquelle est appuyée la barricade N°1, une tranchée est creusée en forme de demi-cercle sous le couvert d’un pommier dont les branches descendent presque jusqu’à terre. Elle a deux mètres de profondeur et pourra servir d’abri au groupe Arrault au cas où se produirait un bombardement violent par artillerie car l’abri d’une tranchée est préférable à la toiture d’une maison sous laquelle les hommes pourraient se trouver ensevelis. A chaque extrémité de cette tranchée se trouve une échelle pour en faciliter l’accès et la sortie. Je fais également creuser une tranchée-abri pour les hommes chargés de la défense de la barricade N°2. Dans le même temps le groupe Blineau organise sa défense par l’établissement d’une tranchée le long du mur du cimetière face à l’est. Des buissons la protègent suffisamment des vues de l’aviation. Ce groupe a surtout l’avantage d’avoir une vue assez étendue sur les alentours du village et au-delà dans la direction de Vic- sur-Aisne et Blineau sera chargé de me signaler ce qui pourra se passer dans tout ce secteur car dans notre réduit nous n’avons pratiquement aucune vue sur l’extérieur. Je n’ai d’ailleurs aucune liaison avec le reste de la compagnie. Radio et téléphone n’existent pas et nous ne pourrons communiquer que par l’envoi d’agents de liaison.

C’est justement un agent de liaison qui, au matin du 6 juin m’est envoyé par le capitaine MARTIN qui m’envoie un message pour me demander de procéder à une fouille car il a été averti par le P.C. du Bataillon que des émissions de radio clandestine sembleraient provenir de Ressons et que des messages en langue allemande ont été entendus. La fouille devra être faite en priorité sur la colline qui domine Ressons au sud où se trouve une grosse exploitation qui comporte de nombreux bâtiments. Je pars aussitôt vers cet endroit et emmène avec moi le groupe Blineau. Effectivement il s’agit là d’une sorte de coopérative agricole qui comporte de grands hangars entourant une vaste cour au bout de laquelle une belle maison d’habitation occupe une des faces. Nous visitons tous les hangars qui contiennent de grandes cuves métalliques et tout un matériel. Nous passons toutes ces bâtisses au peigne fin puis nous terminons la visite par la maison d’habitation dont la porte n’est pas fermée à clef.
Toutes les pièces sont visitées, les murs sondés, rien de suspect n’apparaît au rez-de-chaussée. Lorsque nous parvenons à l’étage j’ai la surprise de découvrir dans une chambre à coucher un superbe chien cocker qui est réfugié sous un lit. Ma surprise est d’autant plus grande que la porte de cette pièce était fermée et que ce chien, qui ne semblait ni apeuré ni affamé et qui pourtant devait se trouver là depuis plusieurs jours, n’avait pas fait ses besoins dans cette pièce toute propre.
Nous poursuivons notre fouille par les combles et visitons même un pigeonnier sans rien trouver. C’est ensuite la visite des caves. J’ai l’impression que quelqu’un ne doit pas être loin, ce chien qui n’a d’ailleurs pas quitté la pièce où il se trouvait me fait penser à quelque mystère mais nous ne trouvons rien et si quelqu’un est caché dans cette demeure nous ne pourrions le savoir qu’en établissant à proximité une souricière mais je n’en ai pas les moyens. Dans le tiroir d’un bureau du rez-de-chaussée je trouve des photos de soldats allemands et divers papiers écrits en langue allemande. Je rassemble ces documents et les fais parvenir au capitaine MARTIN et lui rendant compte que je n’ai rien vu qui ait pu attirer mon attention sauf en ce qui concerne ce chien.
Après la visite de ces bâtiments nous allons faire un tour dans une série de souterrains qui se trouvent entre cette exploitation et le cimetière. Il y a là de grandes galeries qui auraient été plus convenables que le village pour organiser un point d’appui car nous n’aurions eu rien à craindre des coups de l’artillerie et de l’aviation et d’ailleurs je retrouve là des traces de nos anciens de la guerre 14-18 et même, chose incroyable, gravé sur une paroi, le numéro de notre Régiment. Rien de suspect n’apparaît dans ces souterrains. Le sol assez friable, ne révèle pas une seule trace de pas et nos recherches se terminent sans que nous trouvions le moindre indice.

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Revenus à la tranchée du cimetière nous assistons à une attaque aérienne sur la vallée de l’Aisne et, à la jumelle, je vois très bien le carrefour le la Vache Noire, près de la gare de Vic qui subit un violent bombardement. Un nuage de poussière s’élève dans le ciel et je souhaite mentalement que les maisons, dans lesquelles nous étions il y a quelques jours, soient vides de tout occupant. Nous n’entendons plus, vers le nord, la canonnade de ces jours derniers. La bataille a cessé mais je ne sais rien de plus. A Ressons nous sommes coupés du reste du monde.

Au soir de ce 6 juin, la nuit étant venue, je me trouve à la barricade N°1 à côté de l’homme de garde. Le caporal-chef Arrault et moi nous prenons le quart à tour de rôle. Tout est calme, ces nuits d’été sont douces et nous pouvons respirer à l’aise sans être constamment sur nos gardes comme en plein jour à cause des avions. Cela ne nous empêche pas d’être aux aguets car chaque jour on nous recommande de nous méfier d’une cinquième colonne qui, infiltrée sur nos arrières, se livrerait à des actions de sabotage. Justement, ce soir-là, notre attention est attirée par des bruits de pas et bientôt, nos yeux habitués à 1’obscurité, nous voyons des ombres qui se déplacent sur le chemin qui est à proximité de la barricade. L’homme de garde qui est près de moi a en mains le fusil-mitrailleur du groupe et moi je suis armé d’un fusil MAS 36. Nous attendons que ces ombres ne soient plus qu’à quelques mètres puis je les stoppe net en criant : halte !
Ces arrivants s’arrêtent net et une voix se fait entendre. « Nous sommes une reconnaissance du …..ème bataillon de chasseurs et je viens prendre contact avec vous. » Je réponds : « Qu’un seul s’avance et que les autres restent où ils sont ! » Puis m’adressant à l’homme qui est près de moi de manière à être entendu : « S’ils ne restent pas là où ils sont tu leur envoies une rafale. » Le caporal-chef Arrault, qui a entendu, arrive avec le reste de son groupe puis celui des arrivants qui m’avait répondu et s’est avancé arrive à la barricade et se présente comme étant le lieutenant X, du …..ème chasseurs venu prendre contact avec celui qui commande notre point d’appui.

Je lui réponds que je suis celui qu’il cherche et la chicane de la barricade ayant été dégagée, il entre dans notre réduit.
Aux abords de notre barricade nous n’avons pas de lumière et je décide de me rendre avec cet officier à l’abri occupé par l’équipe anti-char. Je le prie de passer devant et l’avertis que je le suis à un pas, que mon fusil est braqué dans sa direction et qu’au moindre geste suspect je n’hésiterai pas à tirer. Ceci étant dit nous partons et arrivons quelques secondes plus tard dans la maison où se tient le groupe et où il y a de la lumière invisible de 1’extérieur.
Je demande alors à cet officier de me montrer la preuve de son identité ce qu’il fait sans discuter puis, lorsque j’ai constaté que ses papiers me semblaient en règle, je le prie de s’asseoir. Il me dit alors : « Vous êtes rudement méfiant ! » Je lui réponds : « Mon lieutenant je pense que, dans la situation où je me trouve toutes les précautions sont bonnes. Supposez que vous apparteniez à cette cinquième colonne dont tout le monde parle et que je vous aie laissé entrer avec les hommes qui vous accompagnent vous auriez eu vite fait de nous neutraliser. A la guerre on n’est jamais trop prudent. »
Il est bien obligé de me donner raison puis il en vient à l’objet de sa visite. Il appartient à la 8e D.I. qui tient le front de l’Aisne à notre droite et avec sa section il occupe le village de Gorgny, voisin de Ressons où tout comme moi il tient un point d’appui. Il est venu prendre contact et me demander, qu’en cas d’une attaque allemande, ce qui est plus que probable, je le tienne au courant si un changement se produisait, repli ou autre, de bien vouloir l’en avertir afin qu’il ne soit pas pris au dépourvu et puisse prendre ses dispositions.
Je lui réponds qu’il peut être sans crainte, si je recevais un ordre de repli il en serait averti aussitôt et que si, de son côté, une telle chose se produisait je souhaite d’en être informé. Pour le moment je suis rassuré sur le sort de ma section puisque je sais désormais que je suis couvert sur ma droite et je me sens désormais moins seul.

La journée du 7 juin s’annonce aussi belle que les jours précédents. Le ciel bleu et limpide nous offre, dès l’aube, le spectacle de la ronde des stukas. A Ressons nous avons de la chance, aucune bombe n’y est tombée jusqu’à ce jour mais les sections qui se trouvent dans la nature sur la rive de l’Aisne ne sont pas ménagées. Il est certain que les travaux de tranchées qui servent d’abris et d’emplacements de combat, bien que camouflées au possible sous les buissons et recouvertes de branchages sont visibles pour l’observateur qui rôde du matin au soir comme un vautour. Les hommes du groupe Arrault se sont mis au travail pour améliorer notre repas de midi. Une poule en a fait les frais et sera mise au pot. Je passe une partie de la matinée avec Blineau près du cimetière. Au nord de la rivière le terrain, après une pente de plusieurs centaines de mètres aboutit à un plateau au-delà duquel nous ne voyons rien d’autre que quelques bosquets et des hangars agricoles. Aucun signe de vie n’apparaît et, à 11H30, je rejoins le groupe Arrault.

Le repas est prêt et les hommes ont disposé la table dans une logette en planches non loin de la barricade. Quand tout à coup, à l’instant où nous nous préparons à déguster la poule qui est rôtie à point, un obus arrive et éclate devant la barricade. Puis plusieurs autres viennent éclater à leur tour et, instinctivement nous nous mettons à l’abri pour éviter de recevoir des éclats mais le tir ne dure que quelques secondes et nous pouvons enfin prendre notre repas. J’en déduis alors que l’artillerie ennemie est arrivée à notre portée et que ce tir, assez bref, était un tir de réglage. Il va donc être certain que le village de Ressons est devenu une cible et que ce n’est qu’un prélude à une attaque. Le repas terminé, je vais me rendre compte des dégâts causés par cette volée d’obus et je constate que notre barricade était bien repérée et encadrée. Un de ces obus est tombé dans la rue à quelques mètres devant la barricade, les autres ont éclaté sur les toits voisins et sur le mur de ce qui me semble être une école. Peu de dégâts, une toiture est abîmée et les fils de la ligne téléphonique sont cisaillés. Aucune trace d’incendie et c’est aussi bien. D’ailleurs si un feu s’était déclaré nous n’aurions pas eu d’autre solution que de laisser brûler. Mon sous-officier adjoint, alerté par ces éclatements vient pour se rendre compte de ce qui s’est passé et si personne n’a été touché. Je le rassure et il va rejoindre aussitôt le groupe Allart.


Vers 13H00 je me rends de nouveau auprès du groupe Blineau et cette fois je constate que sur la rive nord de l’Aisne se produit un sérieux remue-ménage. Les pentes, qui étaient encore désertes dans la matinée, sont couvertes de troupes qui descendent vers la rivière. Sur les routes des files de camions et d’engins de toutes sortes défilent lentement comme à la manœuvre. L’armée allemande arrive, bien tranquillement, aucun coup de feu ne se fait entendre. Il est probable que nos sections qui montent la garde sur la rive sud de l’Aisne ne voient pas arriver ce flot d’hommes et de véhicules à cause des rideaux d’arbres qui bordent la rivière et peut-être aussi que ces troupes restent cantonnées à une certaine distance de la rive afin de ne pas être vues. Mais cette ruée doit s’étendre bien au-delà de notre secteur car à l’ouest de sourdes détonations se font entendre ; peut-être que nos artilleurs sont en train de tirer dans cette masse ? En tout cas les stukas ne se montrent plus depuis midi.

Il est un peu plus de 14H00 lorsque je vois à la jumelle un nuage de poussière qui s’élève dans la direction de Vic puis j’entends une sourde détonation. C’est probablement le pont de Vic qui vient de sauter et notre 5e Cie est sans doute au contact car quelques brèves rafales d’armes automatiques se font entendre puis c’est le silence total.
Je regagne le groupe Arrault qui, avec quelque inquiétude surveille les abords de la barricade mais je rassure les hommes car ce n’est pas en plein jour que nous verrons arriver l’ennemi mais la nuit prochaine il va falloir ouvrir l’œil. Nous avons déjà été au contact avant d’arriver sur bords de l’Aisne et nous savons que chaque attaque a lieu en fin de nuit. Le reste de la journée se passe tranquillement, plus de ronronnements d’avions, aucun bruit de bataille, on ne croirait pas la guerre si proche. Arrault prend le tour de quart de 20H00 à 24H00. Je le relèverai ensuite jusqu’au lever du jour.

Nuit calme. Peu après 4H00 du matin je décide de faire chauffer le café. La veille j’ai préparé une marmite de « jus » qui sera sans doute le bienvenu au réveil. Dans la maison qui touche la barricade il y a un réchaud à gaz et c’est là que je me dirige avant d’éveiller tout le groupe. Mais il est écrit que nous ne boirons pas ce « jus » car je n’ai pas le temps d’allumer le réchaud qu’une violente détonation secoue la maison. Puis c’est le déclenchement d’un tir continu et je rejoins le groupe qui a été réveillé brutalement. Tout le monde est là. Le guetteur qui était sur la barricade a rejoint ses camarades, sa présence sur ce barrage de pierres est inutile tant que durera ce bombardement car aussi longtemps que tomberont les obus la troupe des combattants ne sera pas dans les parages.
Une dizaine de minutes se passent tandis que les obus tombent drus sur cette partie du village et la route qui va vers Gorgny. Craignant que cette situation se prolonge pendant des heures comme cela s’était produit à Forbach, je décide de mettre le groupe à l’abri dans la tranchée qui est à une dizaine de mètres de la maison et quelques secondes plus tard nous nous y trouvons sans que personne ait été touché pendant ce court déplacement. Le jour est venu. Le bombardement ne cesse pas un instant et au bruit des explosions se mêle celui des tuiles qui s’écrasent et d’objets métalliques frappés par des éclats.
Par un hasard heureux le tir ne s’allonge pas. Le carrefour est bien encadré et ce sont surtout les maisons qui reçoivent des coups. Vers 8H00 nous voyons arriver un homme sans arme et qui n’appartient pas à notre compagnie. Il semble complètement affolé et nous crie : « Ne restez pas là, les boches vont venir, foutez le camp ! » Comme je lui pose la question pour savoir qui il est et d’où il vient il ne me donne aucune précision et me demande où se trouve le P.C. de notre bataillon.
Ce gaillard me semble louche. Serait-ce un allemand déguisé en soldat français qui aurait été envoyé pour semer la panique dans nos rangs et nous faire abandonner la position ? Il a d’ailleurs un accent étranger que je ne définis pas. Comme il insiste à nouveau pour savoir où se trouve le P.C. du bataillon je lui dis que je vais l’y faire conduire et que je vais écrire un mot pour le Commandant.
Je désigne alors le soldat Tacaille qui se trouve près de moi et qui me semble assez dégourdi, pour l’accompagner jusqu’au P.C. qui se trouve au château de Montois à environ 1 km 500 à l’ouest de Ressons. Sur une feuille de mon carnet j’écris cette phrase que je fais lire à Tacaille avant de lui remettre ce papier : « Attention, méfies toi de ce type et ouvre l’oeil. » Tacaille me dit à voix basse : compris ! puis il part en prenant soin de faire marcher devant lui ce suspect.

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Peu après cette visite le bombardement s’est ralenti puis il cesse et je pense que l’ennemi s’est peut-être rapproché et craint de tirer sur ses troupes mais ce n’est qu’une accalmie qui permet à des avions de venir se rendre compte des dégâts et un de ces avions passe au-dessus de nos têtes tellement bas que j’ai cru qu’il allait s’accrocher aux branches du pommier qui dissimule notre tranchée. Ma réaction est immédiate. Cet aviateur nous a vus aussi bien que je l’ai vu et je fais partir tout le monde de cette tranchée pour aller dans l’abri qui est contigu au poste de secours du docteur Iagello.
A peine y sommes-nous arrivés que l’artillerie allemande se manifeste à nouveau. Peut-être que l’observateur aérien a jugé que cela ne suffisait pas et qu’il y avait encore des survivants dans cette partie du village car le carrefour est encore sérieusement pilonné et, cette fois le tir s’allonge jusque derrière le village dans la pente qui ne comporte cependant pas de travaux de défense. Pendant une dizaine de minutes le vacarme est infernal puis, de nouveau une accalmie se produit. J’en profite pour envoyer deux hommes jusqu’à la tranchée où nous étions avant le passage de l’avion afin qu’ils récupèrent une caisse de grenades qui est restée dans cette tranchée. Moins d’une minute plus tard les deux hommes sont de retour et l’un d’eux, Maurisson, me dit : « Ah ! chef, quelle bonne idée vous avez eue de nous faire sortir de cette tranchée parce que nous serions tous morts. Il n’y a plus de tranchée et il ne reste qu’un grand trou creusé par une bombe. » A cette annonce faite par Maurisson tous les hommes du groupe restent muets. Sans doute pensent-ils à ce qu’il resterait d’eux si nous étions restés dans ce qui était pour nous un abri efficace pendant un tir d’artillerie. Contre une bombe d’avion il n’y a pas d’autre abri que la chance. Ce salopard d’aviateur nous avait bel et bien repérés. Mais la journée n’est pas finie !

Vers 10H00 je vois arriver le sergent Valentin, de la 6e compagnie, il est envoyé en liaison auprès du capitaine Martin pour l’informer que sa compagnie est aux prises avec les Allemands et que, pour éviter d’être encerclée elle change de position et, de ce fait, notre compagnie qui était en liaison avec devra désormais faire face à gauche car un trou s’est ouvert dans le dispositif.
La situation devient sérieuse et cela parce que nous n’avons pas assez de combattants en ligne. Entre les sections il existe des vides dont l’ennemi profite pour s’infiltrer et chez cet ennemi il y a du monde. En me remémorant ce que j’avais vu la veille depuis le cimetière du village, une véritable fourmilière d’hommes qui descendait vers l’Aisne, je ne suis pas étonné d’apprendre que nos sections se trouvent noyées dans un flot au milieu duquel il leur faut se débattre et faire face partout à la fois.
Valentin est parti accomplir sa mission. Il a pu heureusement parvenir sans encombres jusqu’à Ressons car l’artillerie allemande ne s’acharne que sur la partie est de Ressons et, à ce moment j’en ai compris la raison : c’est parce que l’infanterie ennemie s’est développée dans la vallée entre Vic et Ressons et que, seules les deux extrémités de cette ligne sont soumises à des tirs de harcèlement. Alors je pense qu’à mon tour je devrai me méfier du côté gauche par où les fantassins allemands pourraient arriver si un vide se produit de nouveau dans cette direction. Et pendant ce temps le bombardement continue.

Vers midi je vois à nouveau Valentin. Il a pu contacter le capitaine Martin et, en évitant de passer à nouveau par Ressons, il est reparti en direction de sa compagnie mais cette dernière a encore changé de place et, craignant de tomber sur des allemands et d’être capturé il a préféré revenir à Ressons et me demande si j’accepte de le prendre avec moi. Je veux bien qu’il reste à Ressons jusqu’à ce qu’il puisse retrouver sa compagnie. Il profite de notre abri et nous bavardons un long moment car nous sommes tous deux natifs du même village et il y a longtemps que je le connais. Vers 13H00 une accalmie se produit et Valentin en profite pour aller rejoindre Dory qui est pour lui une connaissance du temps où ils étaient élèves sous-officiers et peut-être que depuis cette partie du village il aura la possibilité de retrouver des éléments de sa compagnie. Cette fois il semblerait que les artilleurs allemands se soient calmés une fois pour toutes car le silence est revenu après ce vacarme qui a duré de 4H00 du matin jusqu’après 13H00. Mais il va falloir ouvrir l’œil car ce silence ne me dit rien qui vaille et il se pourrait que l’ennemi ne soit pas loin.

En avant de Ressons, en direction de la rivière ce sont cette fois des tirs d’armes automatiques qui se font entendre. Je pense alors que les autres sections de ma compagnie se trouvent toujours au bord de l’Aisne et que c’est là que se déroule un combat.
Un homme du groupe Blineau vient m’avertir que les allemands sont dans la plaine, entre Ressons et la rivière et me demande s’il ne serait pas prudent de se replier sur une autre position. Je lui dis de faire savoir à Blineau que j’ai pour mission de défendre le village et que je ne changerai de position que si j’en reçois l’ordre ou si la situation devenait intenable et, dans ce cas, je me porterais auprès de Blineau pour continuer la lutte.
Puis c’est le chef du groupe anti-char qui vient me demander de l’avertir au cas où je me replierais. Je lui réponds qu’il peut être tranquille, si je suis obligé de quitter les lieux je ne manquerai pas de l’en avertir.

Pendant plusieurs heures les tirs d’armes automatiques se font entendre. Puis après 16H30 le calme revient et nous n’entendons plus rien. Nous sommes aux aguets mais je suis quelque peu inquiet car ce silence est pesant. Mais cela ne dure pas. Des bruits indéfinissables se font entendre et de la barricade où nous sommes camouflés je vois arriver les premiers combattants ennemis. L’un d’eux, qui marche en tête, est un gradé qui a un galon d’argent sur son col. Il avance prudemment, tenant en main un pistolet. L’autre le suit à quelques pas et tient en main une moto. Arrivés à trois ou quatre mètres de la barricade ils s’arrêtent pour inspecter les alentours. J’ai en mains mon fusil 36 et sans hésiter une seconde j’abats le gradé qui s’affaisse sans un cri. Près de moi, Arrault fait feu sur le motocycliste qui s’écroule à son tour auprès de son engin.
Mais alors, à cet instant, ce que j’entends et que tous nous entendons, a de quoi glacer le sang dans les veines. De toutes parts s’élèvent des hurlements de sauvages. Ils sont partout et nous ne les voyons pas et c’est alors l’enfer qui se déchaîne. Rafales d’armes automatiques, grenades et autres engins, probablement des obus de minenwerfer, arrivent de tous côtés. Les balles s’écrasent contre les murs, s’aplatissent en miaulant contre la barricade et cela fait un vacarme assourdissant tandis que les cris ne cessent de se faire entendre. Et le pire c’est que nous sommes dans l’impossibilité de répondre puisque personne ne se montre mais j’ai l’impression que nous risquons d’être pris par derrière et je décide de quitter cet endroit qui m’est devenu inutile car je me trouve dans l’impossibilité de faire face de tous côtés. J’ordonne à tout le groupe de me suivre et nous rejoignons le docteur Iagello qui, avec son équipe est devant son abri et se demande ce qui se passe.

J’ordonne à tous de quitter les lieux et de se rendre auprès du cimetière où se trouve le groupe Blineau et de m’y attendre. De mon côté je vais immédiatement avertir l’équipe anti-char de notre changement de position ainsi que je l’ai promis à son chef dans la matinée. Tous partent à la suite du docteur. Une caisse de grenades se trouve encore dans notre abri. Je la prends sur mon épaule et, fusil à la main droite, je me faufile dans les jardins qui se trouvent le long des maisons, côté sud. Vers notre barricade le vacarme continue et je souhaite d’avoir le temps d’arriver jusqu’à l’emplacement du groupe anti-char.
J’ai peut-être parcouru une vingtaine de mètres lorsque j’entends des pas derrière moi. Ayant posé à terre la caisse de grenades je fais face en arrière, prêt à faire feu car j’ai pensé que c’était un allemand qui me suivait et quelle n’est pas ma surprise de voir arriver Arrault. Je lui demande alors pourquoi il a quitté son groupe. il me répond qu’il n’a pas voulu me laisser aller seul car il a pensé que c’était trop dangereux et que si je n’y parvenais pas il essayerait d’y aller à ma place. Je n’insiste pas et nous repartons. Le trajet est assez long car il nous faut parvenir jusqu’à l’église puis redescendre jusqu’à la rue principale pour arriver à la ferme où se trouve ce groupe. Parvenir jusqu’à l’église en nous faufilant dans les jardins ne nous pose pas de problèmes mais lorsque nous nous trouvons dans la rue principale nous sommes obligés de prendre davantage de précautions pour échapper aux vues de l’ennemi qui continue à s’acharner autour du carrefour. Des maisons sont en feu, incendies probablement provoqués par des grenades incendiaires et là-bas la pétarade continue à faire rage. Toujours invisibles les Allemands s’évertuent à lancer des grenades et tirer des rafales d’armes automatiques dans tous les azimuts. Nous parvenons enfin à la ferme où se trouve le groupe anti-char et, une fois arrivés dans la cour de ce bâtiment nous sommes hors de vue. Le canon de 25 est là. Il est seul. Pour le protéger des sacs de blé ont été disposés tout autour et un obus incendiaire, probablement lancé par un minenwerfer a mis le feu à ces sacs qui se consument sans flammes.
Je pénètre dans l’abri où se tenait ce groupe. Il est vide. Le groupe est parti, peut-être lorsque la situation a commencé à mal tourner ? Revenu auprès de la pièce je dispose sur le tas de sacs qui se consument une partie des grenades contenues dans la caisse que j’ai apportée jusque-là Peut-être que la chaleur provoquera leur explosion et qu’elles abîmeront la pièce. J’abandonne la caisse après avoir accroché à mon ceinturon le reste des grenades qu’elle contenait puis nous quittons cet endroit et repartons vers l’église en rasant les murs et le plus rapidement possible. Nous parvenons enfin au-delà de l’église où une petite barricade obstrue le chemin qui monte vers le cimetière. Plus que quelques dizaines de mètres et nous aurons rejoint le groupe Blineau et le reste du groupe Arrault qui doivent attendre notre arrivée. Il ne me restera ensuite qu’à récupérer le groupe Allart qui se trouve probablement encore au carrefour ouest où tout semble tranquille car je n’entends aucun bruit de fusillade dans cette direction. Une fois arrivé au cimetière j’enverrai quelqu’un pour les récupérer. Nous franchissons la barricade. A peine avons-nous touché terre que nous sommes cloués sur place par une rafale d’arme automatique dont les balles vont se perdre dans le talus qui se trouve à moins d’un demi-mètre à la gauche d’Arrault.

Je pense alors que Blineau vient de nous prendre pour des allemands et s’est affolé et je fais de grands gestes pour me faire reconnaître mais un cri que j’entends me glace le sang dans les veines : « Nicht schiessen ! » J’ai appris suffisamment la langue allemande dans ma jeunesse pour savoir que cela veut dire : ne tirez plus ! Et je comprends alors que ce n’est pas Blineau qui se trouve là où je pensais le rejoindre. Je vois d’ailleurs, au même instant, toute, une troupe de soldats allemands qui tient la largeur du chemin, armes à la main, prêts à tirer et un sous-officier se détachant de ce groupe s’avance vers nous puis, après avoir fait quelques pas, s’arrête et nous crie : « Jetez vos armes, vous êtes prisonniers de guerre ! » Cela dans un français sans aucun accent. J’étais loin de m’attendre à une fin aussi rapide et décevante.
Leur lancer les quelques grenades qui me restent ? En admettant que plusieurs d’entre eux soient tués ou blessés ? La vie d’Arrault est entre mes mains et je n’ai pas le droit d’en disposer. Le combat est terminé et, avec rage, je jette à terre fusil et grenades. Arrault dépose son arme et le sous-officier nous invite à le rejoindre puis il nous emmène au milieu de ce groupe d’ennemis qui sont au moins une trentaine sur cet espace où j’avais mis mon dernier espoir.
Ma première pensée va vers le groupe Blineau. Il n’y a aucune trace de combat la tranchée est vide, pas de morts ni de blessés. J’en suis soulagé mais je me demande alors si ce groupe et celui d’Arrault, emmené par le docteur Iagello, ont réussi à passer à travers et se trouvent en sécurité.
Mes réflexions ne durent que quelques secondes car je suis rappelé à la réalité par l’arrivée d’un autre sous-officier qui est un feldwebel (adjudant) qui semble passablement énervé et qui s’adresse à moi en hurlant « Qui a tiré dans le village ? » Je lui réponds que je n’en sais rien. Il reprend : « Pourquoi a-t-on tiré dans le village ? » Si je n’étais pas dans une telle situation je lui demanderais ce qu’ils sont venus faire dans ce village mais je me contente de lui dire : « Monsieur, c’est la guerre ! »

« Vous allez être fusillé ! » Ayant dit cela il approche son pistolet de ma bouche et j’ai alors vu arriver ma dernière seconde de vie. Mais un miracle se produit et quelqu’un a hurlé : achtung ! Immédiatement toute cette troupe, feldwebel en tête s’est figée au garde-à-vous. Un officier est arrivé, il a l’air moins féroce que le feldwebel et, ayant fait mettre sa troupe au repos, il s’adresse à moi et me demande : « Y a-t-il beaucoup d’hommes dans le village ? » (il parle très bien français et je suis surpris de constater que dans cette armée beaucoup de gradés parlent correctement notre langue). Je lui réponds que j’ignore combien il y a de soldats français dans le village. Il me dit alors « Je vous donne cinq minutes pour aller chercher tous les Français qui sont dans le village, si dans cinq minutes vous n’êtes pas revenu votre camarade sera fusillé. » Je lui réponds que cela n’est pas possible d’aller et de revenir en moins de cinq minutes. Il regarde sa montre et me dit : « Cinq minutes, pas une de plus. » Je pars alors à toute vitesse et j’entends Arrault qui crie : « Vite ! Dépêche toi ! »
Pauvre Arrault, ne crains rien je serai vite de retour car je ne trouverai personne. Je parviens à une grosse ferme qui se trouve en dessous de l’église et dans laquelle nous avions passé notre première nuit en arrivant dans ce village. J’ai surtout envie de boire quelque chose car tout cela m’a donné soif. Dans la cuisine de cette maison, sur une table, sont restées deux bouteilles de rhum auxquelles personne n’a touché. Ce breuvage ne m’intéresse pas car je risquerais alors d’avoir encore plus soif. J’ouvre la porte de la cave mais je n’ai pas le temps de descendre au-delà de la première marche car j’entends une vois qui demande : qui est là ? A mon tour je questionne et demande qui se trouve dans cette cave. Je vois alors apparaître le caporal-chef Martin de ma compagnie qui me dit qu’il est blessé et qu’il a avec lui d’autres blessés.
En quelques secondes je lui explique dans quelle situation je me trouve et lui demande ce qu’il compte faire : attendre la nuit pour essayer de passer à travers les lignes allemandes ou venir avec moi pour sauver Arrault, Tous ceux qui sont là, dans l’obscurité et qui ont entendu mes propos me disent : « On va avec vous, nous sommes tous blessés et nous ne pouvons aller loin. » « Laissez vos armes et suivez moi. »


Tout en marchant Martin me dit qu’ils sont arrivés à Ressons pendant le bombardement de la matinée et sont restés là ne sachant où aller et cela me dépasse vraiment car si le bataillon a détaché un groupe sanitaire de premiers secours aux blessés dans le village de Ressons pourquoi les unités en ligne n’en ont pas été informées ? Ces garçons-là auraient alors pu être soignés et évacués sur le P.C. du bataillon alors qu’il en était encore temps. Lorsque nous arrivons auprès du cimetière le délai de cinq minutes n’est pas dépassé et Arrault est bien soulagé. Je m’adresse alors à l’officier :
« Monsieur j’ai trouvé ces hommes dans le village, tous sont blessés et il serait nécessaire de leur faire donner des soins. » Il me répond : « nous verrons cela plus tard. »
D’où nous sommes nous entendons toujours la fusillade qui se poursuit aux environs de la barricade où les Allemands ne semblent pas faire un pas en avant. Je me demande sur quoi ils tirent puisqu’il n’y a plus personne dans cette partie du village. Peut-être craignent-ils d’être piégés et je pense qu’ils mitraillent toutes les ouvertures, coins et recoins pour avancer plus loin. L’officier (c’est un lieutenant, j’ai entendu le feldwebel 1’appeler « Herr Leutnant ») ne semble pas complètement rassuré et il fait envoyer par un de ses hommes une fusée verte, J’ignore à quoi est destiné ce signal mais il revient vers moi et m’ordonne d’aller de nouveau dans le village et de ramener tous les soldats français que j’y trouverai mais il ne me fixe pas de délai et je pars sans courir.

Au moment où je parviens à hauteur de l’église un avion arrive en rasant le les toits du village et lâche une bombe sur la toiture de l’église. Je n’ai que le temps de m’abriter contre le portail pour éviter de recevoir sur la tête un morceau de tuile car la déflagration de l’engin en a projeté une quantité aux alentours. Décidément cela devient sérieux et s’ils envoient des avions pour faire le vide dans le village je préfère ne pas me trouver sous les coups et je décide de retourner là-haut. Arrivé auprès du lieutenant je lui dis que je ne tiens pas à servir de cible à un avion et que s’il veut que je redescende dans le village il serait bon de me faire accompagner par quelques-uns de ses soldats. Il ordonne alors que je sois accompagné et me voilà parti avec un gefreiter et quatre hommes qui me font marcher en tête.
Etant arrivés hors des vues de l’officier, le gefreiter fait arrêter sa petite troupe et me demande si je sais où ils pourront trouver du schnaps. Alors là je ne puis m’empêcher de sourire à sa question. Chez eux comme chez nous, quand le chat n’est pas là les souris dansent et je réponds à ce gefreiter que je sais où il y a du schnaps. Les bouteilles de rhum que sont dans la cuisine de la ferme où j’ai récupéré tout à l’heure Martin et les autres blessés seront peut-être les bienvenues. Elles sont toujours sur cette table et j’invite le gefreiter à boire. Mais il est malgré tout assez méfiant et m’ordonne de boire le premier. Je ne suis pas un amateur de rhum mais j’en bois quand même pour mettre ces hommes en confiance. Alors ils se régalent puis nous poursuivons notre marche en avant. De temps à autre ils ouvrent une porte, jettent un coup d’oeil à l’intérieur puis vont plus loin. J’ai 1’impression qu’ils ne prennent pas tellement au sérieux la fouille du village. De toutes façons ils ne craignent rien puisque je suis en quelque sorte leur otage car je marche toujours devant eux.
Arrivés à une vingtaine de mètres du carrefour où brûlent plusieurs maisons je cherche à mettre l’eau à la bouche du gefreiter en lui disant qu’il y a tout près de là des kilogs de chocolat. Je sais qu’ils sont amateurs de chocolat et je voudrais en même temps en remplir mes poches car j’ai l’estomac dans les talons et je me doute bien que nous ne sommes pas prêts de recevoir une nourriture quelconque mais ce petit gradé reste malgré tout assez méfiant et après quelques secondes d’hésitation il décide de ne pas aller plus avant et nous prenons le chemin du cimetière. Notre absence a peut-être duré une demi-heure et lorsque nous parvenons sur ce mamelon j’ai la surprise d’y trouver Dory, Valentin et tout le groupe Allart au complet. Une autre patrouille est allée les dénicher là où ils se trouvaient dans ce coin qui avait été hors des coups tout au long de cette dure journée. Mais il est écrit que cette journée n’est pas finie.

Des rafales d’armes automatiques sont tirées dans notre direction et les balles hachent les branches des arbres au-dessus de nos têtes. Le lieutenant fait aussitôt aligner tous les prisonniers face à la direction d’où vient ce tir. Les Allemands s’abritent derrière ce rempart de captifs, armes prêtes à tirer.A ce moment là je suis pris d’un fol espoir. Si c’étaient des éléments de notre bataillon qui arriveraient à notre secours et chercheraient à nous délivrer ? Peut-être que le docteur Iagello et tous les hommes qui sont partis avec lui ont-ils pu contacter le P.C. du bataillon ? Je le saurai bientôt car le lieutenant allemand m’ordonne d’aller seul trouver ceux qui sont en train de tirer et ne semblent pas décidés à s’arrêter et me voilà parti. Mais je vais pas au-delà de cinquante mètres et je vois avec surprise que ce sont deux allemands couchés dans l’herbe d’un verger qui vident des chapelets de balles sans même savoir sur quoi ils tirent.
Heureusement pour moi ils ne m’ont pas vu et je reviens dire au lieutenant « Vous devriez envoyer un de vos soldats car ce sont des allemands qui tirent sur vous. » Il ordonne alors au sous-officier qui m’a capturé de venir avec moi pour se rendre compte de ce qui se passe. Je marche en avant, le sous-officier me suit, pistolet à la main et lorsqu’il aperçoit les deux énergumènes qui sont en train de gaspiller leurs munitions sur un objectif invisible, il les engueule copieusement et les deux gaillards disparaissent aussitôt. Ce sera enfin le dernier acte de la journée du 8 juin 1940. La nuit approche et on nous emmène sur le plateau aux abords de la grande ferme que nous avons visitée il y a deux jours.
On nous ordonne de nous coucher dans un champ et de former un cercle, pieds vers le centre et nous sommes, avertis que si le lendemain au réveil un seul d’entre nous venait à manquer tous les autres seraient fusillés. Avant notre départ de la tranchée du cimetière, le lieutenant allemand m’a dit : « Vous avez eu de la chance de tomber sur moi car en d’autres endroits quelques-uns de vos camarades ont été fusillés. »

La nuit est arrivée, il y a tout autour de nous toute une armée de soldats de la Wehrmacht qui ont organisé leur défense pour la nuit en creusant des trous individuels. J’ai fait ce que j’ai pu pour que ce que nous appelions entre nous un bouchon retardateur serve à quelque chose. Mes moyens étaient faibles mais si cette soirée du 8 juin l’ennemi s’est trouvé bloqué pendant quelques heures cela a peut-être permis à quelques unités de pouvoir se dégager. Qui sait ? Vers 21H30 l’artillerie de notre division met un point final à cette journée en arrosant le village de Ressons-le-Long par un tir bien précis. Dix minutes plus tard c’était le grand silence de la nuit mais je ne pouvais pas m’endormir car je pensais déjà à me libérer de cette captivité que je ne pouvais pas supporter.

© Marc pilot – Picardie 1939 – 1945, avril 2016

170e RI (11e D.I.) – Souvenirs du Lieutenant POST

Souvenirs du Lieutenant POST

170e RI

170 def

 

 

23 mai 1940 

14H30  Béthisy-St-Pierre. Débarquement sur la voie de garage.

Les sections, échelonnées de cinquante en cinquante mètres gagnent la sortie du bourg en colonne par un. Nos pas se perdent dans l’herbe qui bordent la grand route. Seuls humains en civil dans le paysage, les évacués cheminent en sens inverse sur la chaussée noire. Les uns à pied, les autres à bicyclette, ils vont, silencieusement et las, nous indiquant parfois d’un geste qu’ils s’estiment malgré tout plus heureux que nous. Un homme, jeune encore, poursuit une voiture où la famille entière s’est entassée : les vieux, la femme et cinq enfants. Ils viennent du Nord. Le cheval est fourbu, les gosses ne comprennent pas le sens de cette grande promenade harassante et la femme remplit ses poches de mouchoirs trempés de larmes. Le grand-père nous dit : « là-haut, tout est détruit. Nous n’avons plus que le matelas et les couvertures que vous voyez sur le chariot. Allez chez vous… Tout est fini, ils sont trop forts… »

Enfin, après avoir côtoyé maints trous de bombes, nous atteignons Saintines : l’Oise, la lisière de la forêt de Compiègne, cultures riches, luxuriante verdure, pays charmant qui respire la douceur de vivre… Aujourd’hui, pays désert que les habitants ont abandonné à l’ennemi. Le 170 va tâcher de le leur conserver…

CUNY et HIGELIN désignent à chaque chef de section les cantonnements des unités. Je case les groupes dans trois pièces à la sortie nord du village et ils y trouvent un peu de paille pour s’étendre. Il y a une pompe dans la cour et à cinq heures les ablutions tirent à leur fin. On distribue le courrier.

5H30. Je fais une entrée discrète dans le logement des officiers. Nous occupons une grosse et riche ferme aux pièces luxueusement meublées, à la cuisine resplendissante de netteté et de confort moderne. J’envahis la salle de bain et MELOT part en campagne afin de trouver les calmants appropriés à notre fringale. Remis d’aplomb, je sors du cabinet de toilette me disant : « Voilà comment je comprends la culture !… » quand des hurlements m’arrachent à ces pensées réconfortantes. C’est le Capitaine, rouge de fureur, qui passe un savon de première grandeur au pauvre MELOT déconfit parce qu’il a dérobé des œufs dans le village abandonné pour colmater nos dents creuses…On pourrait appeler cette explosion le comble de la probité. Je me fais tout petit dans l’angle de la porte et, le calme revenu, j’accompagne mon camarade dans une minutieuse inspection des lieux. Partout traînent des affaires de femmes. Un sac à main, oublié sur une fenêtre contient des lettres que nous nous empressons de lire. Cette femme devait avoir un amant !… Pouah, laissons cela, le moment n’est pas venu d’égarer nos esprits vers ces histoires d’un autre monde.

Dans la salle à manger, nous dressons la table avec un splendide service de verres et l’argenterie du ménage. Repas à 7H30. La crème plus ou moins fraîche abonde et j’en ingurgite un plein bol avec du sucre. Tant pis pour le foie.

8H30 sont à peine sonnés que le chef de Bataillon, son capitaine et son lieutenant adjoint font leur entrée. En prenant le café ils nous expliquent que le départ est déjà fixé au lendemain à trois heures. Nous devons occuper des emplacements sur l’autre lisière de la forêt de Compiègne, en réserve générale d’Armée (VIIe Général Frère)

La nuit sera courte. Pour dix heures la répartition des chambres est faite. Le capitaine prend la plus belle, sans doute celle des époux. MORISSE à la chambre d’amis et MELOT (ça lui va bien) s’installe dans celle du gosse de la maison, toute laquée de rose. On y a étendu un matelas. Quant à moi, je dispose d’une chambre de jeune fille. Je découvre son portrait dans la table de toilette, quelques chemises dans l’armoire et un ravissant fume-cigarette en ivoire sur la table de nuit. Je laisse le fume-cigarette mais grille les cigarettes qui restent dans un coffret. Du lit n’existent plus que les panneaux et le sommier où je m’étends tout habillé. Avant de souffler la bougie, j’ouvre le tiroir de la table de nuit et j’en retire, un peu surpris, « Le guide de l’amour sans danger ». Ce bouquin n’est certainement pas ce qu’elle croyait !!

Sur ce, je m’endors songeant à la technique exposée dans « Le guide » en question…

24 mai

La compagnie grelottante est débout à deux heures du matin. Si la nuit a été courte, la journée sera longue. Il fait frais et l’on s’en va dans la nuit. Bientôt l’humidité de l’aube naissante nous tombe sur les épaules comme un manteau glacé. Saint-Sauveur est traversé à la pointe du jour. Encore quelques kilomètres et nous entrons dans la forêt de Compiègne.

Un vrai labyrinthe cette forêt ! Le capitaine, carte en main, se détache en avant pour reconnaître l’itinéraire. Tour à tour, MERLOT, MORISSE et moi le relaierons. Un miracle de conserver la bonne route dans cet inextricable lacis de chemins qui sillonnent la forêt en tous sens… une forêt d’où, quand on y est entré on n’est pas sûr de pouvoir sortir. De chaque carrefour partent une dizaine d’allées cavalières… et le Capitaine, pensif, tire au sort celle à enfiler. Ils portent de jolis noms d’ailleurs ces carrefours : l’Herbaudière, la Michelette… Ce sont de vastes ronds-points avec un poteau blanc surmonté de plaquettes indicatrices qui font comme des pales de moulin à eau.

Ces laies que nous empruntons sont rectilignes et larges comme des routes nationales… mais elles n’ont pas de goudron. Les plus fréquentées ont l’aspect de chemins de terre normaux. Sur d’autres, abandonnés, l’herbe a poussé comme dans un pré : longues clairières recouvertes d’un dôme de feuilles mouvantes.

Tout en cheminant, chacun s’exclame sur la magnificence de ces arbres immenses, de cette végétation dont la richesse étonne un peu. Le sous-bois est encore imprégné du parfum des dernières clochettes de muguet, ce muguet que tant de Parisiennes sont venues cueillir il n’y a pas bien longtemps encore.

Il fait beau, les oiseaux chantent  et nous avons le cœur léger malgré la chaleur et le sac qui scie les épaules. Chacun se sent captivé par le printemps en pleine maturité et oublie la fatigue, le sommeil, le lendemain…

Vers 9H nous croisons un bataillon de gros chars B ; les hommes se reposent, allongés sur leurs toiles de tente et les véhicules sont camouflés dans la verdure. Sur les carcasses, nous comptons une multitude de trous profonds de 4 à 5 centimètres. Le blindage n’a pas été traversé. Les servants nous expliquent qu’ils redescendent de Landrecies où les Allemands les ont reçus avec les canons de 25 subtilisés à nos troupes.

Un peu plus loin, traversée d’une route nationale où se meut péniblement l’artillerie de notre division, les trains de combat des bataillons et le matériel roulant des P.C. Embouteillage impossible à décrire. Cible exceptionnelle pour une aviation active…

La compagnie longe maintenant un enclos grillagé parsemé de maisonnettes en bois. C’est une chasse gardée, probablement quelques biches curieuses regardent passer cette bizarre cohorte… Enfin voici le dernier carrefour avant la sortie des bois. Il est près de midi et les groupes se dispersent dans les taillis. Mais la roulante n’arrive qu’à treize heures : repas frugal sur l’herbe où l’on a disposé des couvertures et des toiles en guise de nappes. Il n’y a plus grand chose à manger, les ustensiles titubent sur le sol inégal… mais nous sommes habitués à cette vie dure, inconfortable et saine des troupes en campagne. La fatigue alourdit les organismes, qui un par un, s’allongent sur la mousse, dans un rayon de soleil dont la douceur et la gaîté caresse les épidermes racornis.

Le capitaine s’en va, en avalant son dessert, pour chercher les positions respectives des sections. Nos agents de transmission l’accompagnent pour qu’il n’ait pas à revenir. J’attends le mien en m’amusant avec des jeunes pinsons d’Auvergne tombés du nid. LEPRETRE les cajole et leur parle. Ils commencent à voleter et nous les suivons dans la forêt.

 16H00. BERTOLO est de retour. Par un chemin légèrement en pente nous descendons jusqu’à la route nationale Compiègne – Soissons et j’installe mes groupes dans un bosquet de grands hêtres, près du fameux wagon de l’Armistice, à l’est de Rethondes. Pas de mission bien définie pour l’instant. Il est probable que nous quitterons bientôt ces lieux et que, d’ici là, l’ennemi, pour rapide qu’il soit, n’aura quand même pas le temps de nous surprendre. Aussi, la première préoccupation de la troupe est-elle de commencer la confection d’abris fragiles en dressant les toiles de tente.

Le Capitaine et le Sous-Lieutenant MILLET (chef de la section de mitrailleuses accompagnant la compagnie) se sont installés dans la maison forestière du Pont de berne, légèrement à l’écart de la grand route. J’y vais faire un tour, aux environs de 5H30. LEPRETRE et BERTOLO sont déjà en pleine activité et préparent la soupe du soir. Ils ont trouvé, Dieu sait où, une caisse de Picon. Des pigeonneaux bien gras s’ébattent dans les nids du pigeonnier et font parfaitement leur affaire.

A 18H00, le Capitaine est appelé d’urgence au P.C Bataillon et il s’en va dans la voiture du Capitaine THIVET. MELOT ET MORICE, dont les sections campent dans les environs, mangent avec nous. Ils ne tardent pas à se présenter et nous nous attablons devant quelques verres de Picon en attendant le retour du Capitaine. L’atmosphère quoique inquiétante, reste gaie. Le Picon nous aide à tromper l’angoisse devant l’inconnu…

7H30 du soir. Le Capitaine entre en coup de vent. Rien de grave ! Nous nous déplaçons à nouveau le lendemain dès deux heures du matin en direction de Genancourt, à gauche de la vallée de Pierrefonds. « On consultera les cartes plus tard, dit le Capitaine… A table maintenant .» Dîner copieux bien arrosé, où les convives manifestent leur verve dans un lazzi de plaisanteries plus ou moins spirituelles… Les ordonnances ont trouvé des lampes à pétrole qu’ils allument pour nous permettre de jouer à la belote jusqu’à onze heures… Sur les cartes on détermine ensuite  les emplacements nouveaux et l’itinéraire pour s’y rendre.

Minuit. Il est temps de songer au repos. Je puis disposer d’un lit à la maison forestière mais le capitaine exige que je couche sous la tente. Je n’en vois pas l’utilité, mes hommes sont à deux pas. Et pour deux heures de sommeil ! Je fais semblant de quitter la maison et rentre par une autre porte avec MILLET. Le Capitaine n’a cependant pas été dupe et me passera une eng…..de bien méritée. Je fais honnêtement amende honorable de cette désobéissance qui ne revêt pas malgré tout un caractère bien grave. Le principe de la discipline militaire doit être maintenu. Il n’y a pas à discuter. Amen !

25 mai

Il n’est pas 1H30 du matin quand la sonnerie lugubre d’un vieux réveil ferraillant trouvé au logis nous tire d’un pesant sommeil. C’est aujourd’hui samedi. MILLET ne trouve pas ses chaussettes et peste comme un damné. Avec des gestes malhabiles, lourds de fatigue, on enfile les croquenots, on endosse la capote…

Dehors, la nuit claire et froide nous administre une douche stimulante qui nous réveille complètement mais laisse du plomb dans nos jambes et des douleurs un peu partout. En zigzag, je parcours les quelques cent mètres qui me séparent des groupes. Il sera bientôt deux heures et tout le monde dort encore.

SCHNEIDER n’a-t-il donc pas reçu le papier où je lui indiquais l’heure du départ et les dispositions à prendre ? Pourtant j’ai bien envoyé BERTOLO ! Après tout, en suis-je tellement sûr ? Cette extrême fatigue commence à me faire douter de ma lucidité et de la plénitude de mes facultés intellectuelles et physiques.

Je prends donc l’initiative qui s’impose et bouscule les tentes sous un tonnerre de hurlements. Quelle dépense d’énergie pour tirer ces hommes abrutis de fatigue d’un sommeil qui frise plutôt l’engourdissement ! Il n’y a pas de meilleur somnifère que ces marches interminables et ces levers de grand matin. Hier vingt-cinq kilomètres. Aujourd’hui une petite quinzaine… C’était le bon temps !…

Dans le remue-ménage qui fait suite à ce réveil intempestif je découvre BERTOLO, affalé sur un tas de paille, totalement anéanti. Vaincu par la fatigue et les nombreux Picon ingurgités dans la soirée il n’a pas réussi à joindre mon sous-officier adjoint et s’est effondré là, perdant toute conscience.

Malgré ces incidents la compagnie est rassemblée à deux heures. Mes poilus ont battu des records de célérité pour plier les tentes et monter les sacs en cinq minutes. Manquent seuls à l’appel un de mes groupes et un de la section MORISSE à qui est survenue une mésaventure du même genre. Les groupes, distants d’une cinquantaine de mètres, marchent de chaque côté de la route, dans l’ombre lunaire de la forêt. Il fait tellement clair qu’on croirait aller en plein jour. Nous n’avons pas froid, car le mouvement réchauffe, mais la lumière bleue semble glacée. La troupe chemine en silence, écrasée, courbée sous les sacs, somnolente. On ne pense pas. On ne voit ni ne regarde rien, les pieds chauffés à blanc sur les graviers qui crissent… seul bruit monotone, chanson de la solitude que nos sens endormis ne perçoivent pas. Aux haltes horaires, chaque poilu se laisse tomber dans l’herbe humide, sans enlever le sac. Quelques-uns uns s’endorment aussitôt réveillés… les kilomètres s’accumulent dans les jambes au fil des heures devant les dos courbés… Pas une plainte dans la colonne.

Quand l’aube se lève, nous entrons à Trosly-Breuil. Le soleil plastronne bientôt au-dessus des maisons vides. Les avions ennemis sont passés par là et presque toutes les bâtisses étalent des blessures dans la lumière crue du matin. Spectacle de ruines qui nous émeut… spectacle familier dans les jours à venir. Une odeur écœurante de matière organique en décomposition monte dans l’air vif : ce sont les cadavres d’animaux qui commencent à pourrir dans les fossés. Nous remontons un convoi militaire dont les épaves sont restées en place. Ici, un camion, au milieu de la route où une bombe a creusé un entonnoir qui contiendrait ma section. Là un char R35 incliné vers le fossé, criblé d’éclats. Partout des autos, des voitures, immobiles et mortes comme les chevaux morts qui pourrissent eu soleil…

A la sortie de Trosly-Breuil, nous quittons la nationale et prenons, à droite, un petit chemin qui nous conduit dans une riante vallée arrosée d’un petit ruisseau… pause à Cuise-la-Motte, près d’une grande usine d’optique.

La route pierreuse où nous marchons est bordée de jolies maisons gaiement fleuries : chèvrefeuilles, roses, pivoines, œillets lourds de rosée. Cuise-la-Motte et Genancourt se touchent formant une seule agglomération. Nous allons, un peu plus guillerets qu’au départ, entre ces haies de maisons et de fleurs, conquis par le charme de cette région si gaie… et morte cependant…

Il est à peine 6 heures du matin lorsque nous montons vers les lisières de la forêt de Compiègne, après avoir traversé Genancourt. La compagnie est camouflée sous les arbres et le Capitaine entraîne ses chefs de section dans une reconnaissance qui doit fixer le dispositif de défense. MELOT prendra place au carrefour, à la sortie est du village et EHLING au bord du ruisseau à sa droite. Les deux autres sections doivent s’installer à la lisière du bois, sur une position dominante qui découvre quelques champs nus, le chemin et la vallée. Pour dix heures, les emplacements sont occupés. Je suis à l’extrême droite de la compagnie à égale distance de Genancourt et du pays voisin, Roylaye. Le P.C du capitaine est en plein bois, à quelques cinq cents mètres.

Dès leur arrivée, les hommes s’étendent à même le sol, sur la mousse, en un repos bien gagné. La roulante n’a rien pu cuire mais la corvée de soupe nous rapporte des conserves… Jusqu’à 16H00, personne ne peut résister au sommeil. On n’entend même pas cette escadrille allemande qui, passant sur nos têtes, va bombarder une colonne quelconque à l’arrière. Les tentes sont enfin montées, les missions réparties et les travaux piquetés. La disposition des groupes, distants d’une cinquantaine de mètres, permet une surveillance facile de l’ensemble. Dix hommes vont chercher de la paille à Roylaye et je m’étends entre SCHNEIDER et BORTOLO. Demain, il faudra se lever tôt.

26 mai

Le Capitaine ne veut pas que nous risquions d’être surpris par l’aviation ennemie sous nos tentes. Il ordonne le réveil à 4H00 du matin. Jusqu’à l’heure du jus, les hommes vont et viennent dans la rosée, frigorifiés sous la fraîcheur du matin qui colle aux épaules comme un drap mouillé. En lisière du bois, les lapins de garenne folâtrent sur l’herbe des champs où commencent à lever les frêles tiges du blé. Trois hommes de corvée apportent le café chaud à 5H15.

Le travail commence vers six heures. L’effectif est scindé en deux équipes de travail. L’une monte dans le bois pour couper et appointer les piquets destinés aux barbelés. L’autre creuse les trous Gamelin et les abris semi-circulaires anti-bombardement.

Pour midi, BERTOLO a déjà trouvé tout ce qui convient à l’amélioration du menu roulante… Malheureusement il est interdit de faire du feu ! Prévoyant cette mesure de sécurité inévitable, j’ai abondamment garni ma cantine de plaquettes d’alcool solidifié trouvées à Saintines. Et mon ordonnance installe son plat de campement sur deux pierres entre lesquelles brûlent nos rectangles de « méta. » Il en résulte une délicieuse omelette et un lapin sauté.

Après le travail du soir, les hommes s’occupent au perfectionnement du confort. Ils construisent des tables et des bancs en rondins et branchages tressés, des claies pour surélever les tentes. Quelques-uns uns vont tendre des collets… D’autres descendent au village d’où ils rapportent ce qui nous manque. Une équipe se spécialise, dès ce premier soir, dans la traite des vaches qui, abandonnées dans les champs, le pis gonflé, accueillent avec joie le soulagement qu’on leur apporte. A la nuit tombante, j’aperçois BERTOLO montant précipitamment la pente, croulant sous une pile de matelas. Ce soir notre couche sera un peu moins dure.

27 mai

Journée sans relief. Les travaux se poursuivent ; nous serons bientôt organisés et confortablement installés. Je descends à Roilaye pour la première fois. Le village est occupé par une section du 237e RI, ce régiment dont notre sympathique Colonel VIGNERON a pris le commandement à la mobilisation. La section est commandée par un instituteur thaonnais, le Lieutenant VERNIER et, sous sa direction, j’effectue le tour du patelin où sont restés quelques indigènes. Il habite chez une jeune femme charmante qui nous offre d’excellent vin. Je retrouve ma cagna plein d’amertume.

28 mai

SCHNEIDER est particulièrement chargé de la surveillance des travaux sur la ligne de résistance. J’ai préféré m’occuper des coupes de bois afin de vagabonder dans les taillis. Je cherche des nids, des fleurs… Ce matin je monte jusqu’au plateau d’où la vue s’étend au loin jusqu’à la vallée de Pierrefonds et son château. Je suis là à rêver lorsque j’aperçois un grand cerf qui s’approche lentement d’un massif de verdure. Il vient boire au ruisselet coulant sous les branches. Je me lève et la bête affolée s’enfuit dans les broussailles, gênée par ses longs « bois ».

Ce soir, VERNIER m’emmène jusqu’au moulin et nous bavardons un moment avec le propriétaire. Puis nous retrouvons sa fille, gamine d’une quinzaine d’années, belle comme un ange. Nous l’écoutons babiller, naïve et fraîche dans sa robe blanche, fraîche et pure comme le ruisseau au bord duquel nous marchons. Elle s’assoit sur un bloc de pierre, les jambes pendant vers cette eau claire dont nous écoutons en silence le gargouillement agile. Instant délicieux, tout de charme et de couleur.

Dans la nuit, en rejoignant ma section, je songe à ce tableau émouvant, à cette jeune image du bonheur… et au dernier journal que j’ai lu ce matin où, sous des mots d’espoir se cache la terrible angoisse des lendemains.

29 mai

Aujourd’hui le Capitaine m’a invité à déjeuner. Je m’apprête à quitter la salle quand arrive une note du bataillon. Elle concerne la 5e colonne. Des parachutistes ennemis auraient été signalés dans la forêt de Compiègne et il est prescrit d’organiser immédiatement des patrouilles de recherches. Comme je suis là, le Capitaine me charge de la corvée.

A 14H00 nous nous mettons en route, déployés sur 200m afin de ratisser toute la partie est de la forêt. Des parachutistes, nous ne trouvons pas la moindre trace. En revanche nous tombons sur un petit pavillon de chasse, vrai bijou d’un luxe arrogant. Deux pièces et une cuisine seulement mais où je passerais volontiers de longues heures de méditation si la guerre m’en donnait le loisir… Je découvre quelques lettres signées Vincent SCOTTO et M. ZEVACO. Auquel des deux appartient cette retraite délicate ? Notre mission est terminée pour 17H00. Compte-rendu néant. J’omets de mentionner que nous avons perdu le sergent AGOUTIN dans les broussailles. Il sera là pour la nuit…

30 mai

Dans la soirée, convocation par le Capitaine à la baraque ou MELOT a installé son P.C. On l’attend jusqu’à 23H00. Son séjour au P.C n’en fini plus. Enfin il nous apporte des nouvelles fraîches : nouveau déplacement vers le plateau de Croutoy. Seule une section restera à Roilaye pour relever celle de VERNIER, le 237 faisant mouvement lui aussi. La mienne est désignée. Départ à trois heures du matin.

31 mai

Le jour n’est pas encore levé quand les hommes entreprennent le démontage des tentes et le ficelage des sacs. Un peu avant 3H00, je descends jusqu’à la petite route Genancourt-Roilaye où doit se rassembler la Cie. Les poilus, emmenés par SCHNEIDER, sont bientôt là et s’allongent dans la rosée. Un quart d’heure.. une demi-heure s’écoulent et nous ne voyons rien venir. Las ! Ils ne viendront pas ! BERTOLO parti aux renseignements, nous revient porteur d’une note différant le départ jusqu’à 6H00. On remonte alors dans la forêt et on s’endort sur la mousse humide. Mais il fait frais et ces allées et venues dans la rosée ont rempli d’eau mes souliers.

L’aube brumeuse s’étend maintenant sur la vallée. Un soleil incertain roule sur la cime des arbres. Nous redescendons jusqu’à la route. Cette fois, il n’y a pas de faux départ. L’entrée de Roilaye n’est d’ailleurs qu’à cinq cents mètres : le trajet ne sera ni trop long, ni trop pénible. Pourtant, nous marchons depuis deux minutes à peine quand une escadrille ennemie apparaît dans le ciel. Tout le monde à terre, ventres à la rosée… Les avions passent…

A Roilaye, je colle la section entière dans le moulin où la place ne manque pas. Le propriétaire et sa fille font bien quelques objections, alléguant que la troupe fera repérer la maison par les avions… mais je n’en ai cure et les rassure par ces mots : « l’ordre est de ne pas sortir… Par conséquent, si on ne voit personne dehors, vous ne risquez pas plus le bombardement que si le moulin était vide. L’ennemi a d’autres objectifs à battre que votre bicoque… »

Pendant toute la matinée les hommes s’installent au moulin et se nettoient dans le ruisseau qui passe sous la maison. Je prends la liaison avec VERNIER et nous sillonnons les rares artères du pays. Il m’indique les emplacements des groupes, les missions etc… Mais aucun travail n’a été entrepris. Tout est prévu, rien n’est réalisé ! Il faut dire qu’en revanche la troupe est royalement logée. L’un des groupes cantonne même à trois cents mètres de son emplacement de combat !… VERNIER a installé sa popote fort convenablement dans une charmante petite maison au centre du village. Je ne puis que la faire mienne…

Au moulin, nous attendons l’arrivée de la soupe. BERTOLO s’amuse dans le jardin sous les yeux de la fille du meunier, avec une jeune pie qu’il a trouvée dans les bois. Après le corbeau, la pie, nouveau fétiche de la section… Vers 13H00, CUNY, juché sur sa troïka brinquebalante, débouche dans Roylaye, au galop du puissant Bayard. Enfin la soupe ! Elle est distribuée sous le hangar et nous mangeons sur le pouce.

VERNIER s’en va… J’installe mes groupes sans plus attendre, et, en fin d’après-midi je prends possession de ma chambre. SCHNEIDER s’affaire à la popote en compagnie du sergent FEDERLE et de BERTOLO. Alors que je suis en grande conversation avec ma « propriétaire », femme d’un sous-officier mobilisé, le cycliste de la compagnie, VIGNAUD, m’apporte un papier urgent : c’est l’ordre de rejoindre Croutoy après le repas du soir, la section détachée à Roylaye étant supprimée. J’avais envisagé mieux pour cette nuit…

Nous réintégrons le sein de la compagnie pour 20H30. celle-ci est installée dans une grosse ferme. Seule la section d’EHLING y stationne pour fournir la garde aux issues. MELOT et MORISSE se sont évanouis dans la plaine…

J’entasse la section dans une grange, bois un petit coup avec le Capitaine et m’étends tout habillé sur un lit où il y a des draps. La pie a fait son nid dans un saladier que BERTOLO a posé près de ma couche…

1er juin

La section est d’alerte et doit rester au cantonnement pendant toute la journée. J’en profite pour faire la grasse matinée et à 8H30 je file dans la nature saluer mes deux collègues. Il fait très chaud. Je trouve MORISSE dans un petit bois, pas très loin au nord de la ferme, e MELOT à la bascule, carrefour de route situé dans la direction opposée. Peu avant midi, j’apprends qu’une section de la Cie doit installer un « bouchon » à Jaulzy, sur le nord de l’Aisne. Ma qualité de « Lieutenant ancien » me vaut encore l’honneur d’être désigné pour cette position indépendante.

Le médecin du bataillon, ARNOLD, nous apporte la moitié d’un jeune cochon que les cuistots du P.C ont tué au château. C’est la dernière fois que je verrai ce brave camarade. Après la sieste, je descends à Jaulzy avec le Capitaine et nous y esquissons le profil du dispositif de défense. Retour à 17H00, trempés de sueur…

Le dîner est très gai. On y déguste une partie du demi-porcelet… On fume une cigarette sur la terrasse, goûtant la paix d’un de nos derniers soirs de printemps. Je me couche assez tôt après avoir donné mes ordres à SCHNEIDER  pour le mouvement du lendemain. BERTOLO doit me réveiller à 3H30. La nuit est étouffante.

2 juin

Un grand calme règne encore sur le village quand ma section franchit la monumentale porte cochère de la ferme. Colonne par un, elle s’en va doucement dans l’air tiède pendant que, peu à peu, l’horizon s’empourpre au-dessus des bois. La journée s’annonce radieuse et chaude. A cinq heures du matin, les groupes sont en place. A six heures, la construction des barricades est commencée.

Jaulzy est un gros village qui occupe la pente du plateau de Croutoy et s’abaisse en étages jusqu’au bord de l’Aisne. Pays charmant qu’une pittoresque petite route en lacets relie au plateau. En bas, la route nationale Compiègne-Soissons longe la rivière. Nous sommes entre Vic-sur-Aisne et Attichy. Les maisons bien entretenues respirent l’aisance, le confort bourgeois et poussent au milieu de jardinets enclos de pierres calcaires. La pente est si abrupte que, vues d’en bas, elles on l’air de se chevaucher et cachent les jardins : amas d’habitations et d’arbres ; pâté blanc et rouge couronné de vert. Entre Jaulzy-Haut, sur la pente et Jaulzy-Bas, au bord de la route, s’étendent quelques vergers et se dressent deux châteaux aux parcs entourés de grands murs. Deux des groupes occupent ces parcs, le troisième ayant une position dominante, sous bois, à l’est du village. Le versant nord du plateau qui nous surplombe est constellé de grottes naturelles, parfois très vastes, que les habitants ont transformé en champignonnières. Excellents abris de bombardement où le poste de secours du Bataillon aménagera son refuge…

Pendant que les hommes travaillent aux barricades je fouine dans le village à la recherche d’un P.C confortable. BERTELO suit comme un petit chien, traînant une motocyclette récupérée au château. Il y a chargé tous nos bagages. La pie couaque dans une cage accrochée au guidon… Le P.C doit être confortable… Il faut cependant considérer le point de vue militaire de la chose et le choisir dans une position assez centrale et rapprochée permettant d’exercer le commandement. Près d’une ferme, au pied de l’église nous avisons une maisonnette d’aspect engageant. Jardin planté de roses, plates-bandes merveilleusement garnies, gibier de maison lâché dans les allées… La porte est fermée à clé, les volets bouclés de l’intérieur ! En un tour de main BERTOLO a forcé l’entré du bastion et je n’ai pas eu le temps d’enjamber la croisée qu’il a déjà disparu dans les profondeurs de la cave. Il en remonte avec quelques bouteilles de cidre… Trop fade à mon goût ! Mais voici SCHNEIDER qui rentre d’une excursion dans les environs. Il porte une brassée de bouteilles et s’écrie en ouvrant la porte du jardin : « Mon Lieutenant, j’en ai du bon, vous allez voir ça ! » En effet, celui-là est bouché, il pétille comme un vin mousseux. Nous nous asseyons sur une marche d’escalier pour casser la croûte : pain, saucisson, fromage, fraises du jardin… Pour clore le bec de sa pie, BERTELO lui enfonce des croûtes de gruyère dans le gosier. Elle avale tout… même du pain trempé dans du cidre et gonfle ses ailes de satisfaction en nous scrutant avec impertinence.

SCHNEIDER et BERTOLO ont une folle envie de s’installer au château. J’y répugne car j’aurais la sensation d’usurper les prérogatives d’un Général. A la guerre c’est aux étoiles que l’on réserve les châteaux. Mais le nôtre présente l’avantage d’être au centre du dispositif et de comporter, sur ses arrières immédiats, une grotte taillée dans le roc qui fera un merveilleux abri en cas de bombardement. D’ailleurs SCHNEIDER sait se montrer persuasif et faire miroiter à mes yeux les avantages du lieu. Nous logerons donc au château, jusqu’à l’attaque ennemie. Ainsi, je ne serai pas obligé de distraire quelques travailleurs pour construire des abris de P.C et je serai à proximité immédiate du groupe central (caporal-chef PROUST).

Huit heures approchent. Assis dans l’herbe, au bord de la route, à mi-pente du plateau, j’attends l’arrivée du chef de bataillon. Visite rapide des postes de combat et des barricades, déjà avancées. Je reste auprès de mes hommes jusqu’à dix heures surveillant les travaux, puis j’enfile la grande allée du parc qui conduit au château. Ce n’est pas un très grand château : au centre, le corps de logis, rectangulaire, flanqué de deux tours cylindriques à droite et d’un bâtiment semi-hexagonal à gauche. Devant, une véranda de verre épais… de grandes fenêtres… un toit d’ardoise… un vaste escalier descendant vers de fraîches pelouses. Il appartient à une veuve VALBAUM, entrepreneur de camionnage. La cave, hélas ! est complètement vide. Au rez-de-chaussée, on trouve une cuisine confortable et propre, mais vieillotte et trop grande. Il est vrai que nous ne pouvons la voir avec des yeux de châtelain ! Un couloir la sépare d’une salle à manger quelconque où les plus belles pièces ont été certainement enlevées. Il y reste cependant un vieux bahut piqué des vers et bien sculpté, d’agréable aspect. Quelques peintures naïves et des assiettes exquisément peintes ornent les murs. Plus loin, dans la partie hexagonale, le salon offre à mes pas un somptueux tapis de laine. J’y remarque une sorte de baldaquin devant lequel les poilus ouvrent des yeux ronds, une grande glace fendue par le bombardement et un piano archi-faux. Dans un angle, au bout de la véranda, un bureau-fumoir a été installé et j’en fais ma retraite personnelle. On accède au premier étage par un escalier tordu recouvert d’un gros tapis. Cinq chambres confortablement meublées nous offrent asile. La mienne est flanquée d’une salle de bain. Dans les combles, chambres de domestiques avec quelques réduits et débarras.

BERTOLO a déjà pris possession de la cuisine où il règne en maître. Il prépare le repas pendant que j’écris dans le bureau. SCHNEIDER cuit sous la véranda. A midi, nous nous contentons du menu roulante auquel le cuistot ajoute salade, œufs, cerises et cidre bouché. Nous nous retirons au fumoir et, calés dans d’immenses fauteuils, dégustons un « trois-six » roulante et un démocratique « voltigeur ».

Surveillance des travaux jusqu’à seize heures puis visite du par et des jardins. La serre apparaît trop chaude pour que j’ose m’y aventurer ; la pelouse et ses parterres de fleurs me suffisent : des digitales mauves, jaunes, blanches, roses et rouges y poussent à profusion. Partout de grands arbres. Dans un coin du parc, sous la verdure, on a construit un petit pavillon joli à faire rêver… La soirée est lourde après une journée très chaude. BERTOLO nous prépare un excellent dîner où le poulet rôti figure le plat de résistance. Soirée calme, sous la véranda… Soirée de lecture, en famille, dans la fumée des cigarettes qui ne quittent pas les lèvres… Soirée pleine de douceur qui, en rien, ne nous oblige à penser que la guerre est là toute proche, et nous engloutira demain dans son infernal tourbillon…

3 juin

Le soleil, aujourd’hui sera encore de la partie. Il tape dur sur les nuques des poilus affairés autour des barricades et des trous de combat. Il faut faire vite, d’ailleurs, car l’heure H peut surgir d’un moment à l’autre. Les objets les plus hétéroclites et les plus inattendus s’entassent au milieu de la route : la voiture d’enfant côtoie modestement la grande charrette paysanne, toutes deux remplies de lourdes pierres ; une charrue braque vers l’ennemi son soc menaçant et de gros troncs d’arbres maintiennent crânement l’équilibre de l’édifice. Si nous ne les avions retenus, nos troupiers auraient transporté là tous les meubles et les batteries de cuisine des maisons avoisinantes. Avec une certaine fierté et pas mal de bonne humeur ils se lancent les parpaings que le dernier, juché au sommet de la barricade, attrape au vol et assemble avec soin pour boucher les moindres interstices.

Le dispositif du P.A que nous occupons ne manque pas d’originalité en ce sens qu’il n’offre ni vues, ni continuité, ni possibilité de commandement, ni moyens de feux adaptés à la mission. A quelques deux cents mètres devant nous, les bords de l’Aisne sont tenus par une section de voltigeurs (adjudant DUHANT) et un groupe de mitrailleuses (sergent-chef ARNOUT). Ces soixante soldats sont dispersés sur un front d’au moins un kilomètre entre Attichy et l’extrême droite de Jaulzy. La division s’est élastiquement étendue sur une trentaine de kilomètres…

Mon P.A occupe un front d’environ 1.200 mètres. A gauche FERDERLE et son groupe défendent deux barricades obstruant les deux routes donnant accès au plateau. Il n’a pas d’autres possibilités d’installation que le parc du deuxième château. Sa mission s’applique uniquement aux engins blindés. Il dispose de balles perforantes qui doivent pouvoir percer des boîtes de conserve à cinquante mètres ! Mais le commandement l’a doté d’une arme nouvelle contre les chars : les bouteilles d’essence. Enfin on a compris que le soldat français ne pouvait se battre sans le secours de la technique moderne ! A vrai dire, seul le liquide inflammable lui a été livré… BERTOLO en a soustrait un bidon pour sa moto qui, malgré ce doping, refuse obstinément tout service. La troupe a donc confectionné ses bombes elle-même : bouteilles récupérées pleines du précieux carburant et emmaillotées, à la base, d’un superbe pansement. Deux ou trois gamelles, à demi-remplies d’essence attendent aux emplacements de combat. Mode d’emploi : tremper la base de la bouteille, en la tenant par le goulot dans le récipient plein d’essence. Ne pas opérer en sens contraire : toute l’efficacité de l’arme résulte de l’imbibation du chiffon en liquide inflammable. Craquer une allumette (ou à défaut allumer son briquet après s’être assuré qu’il fonctionne). Il est recommandé d’avoir des allumettes de rechange. Enflammer le chiffon imbibé d’essence en prenant soin d’éviter les vues de l’ennemi… et de ne pas se brûler les doigts. Eu égard au danger d’incendie, éviter de tenir la bombe trop près des vêtements et des caisses de munitions. Quand le char adverse est à bonne portée, lancer vigoureusement la bouteille. Il importe qu’elle tombe sur le char où elle doit se briser et communiquer sa flamme à l’engin tout entier. Le plus grand sang-froid est de rigueur. La nouvelle bombe anti-char, on le voit ne peut être confiée qu’à une troupe d’élite. Elle nécessite des qualités de jugement extraordinaires (synchronisme parfait entre la vitesse du char et la vitesse des opérations d’allumage), une connaissance parfaite des possibilités inflammatoires de sa boîte d’allumettes ou de son briquet, une adresse à toute épreuve (il est peu probable qu’on puisse effectuer deux fois le lancement), une maîtrise de soi incomparable, un sens aigu du camouflage… et un esprit de sacrifice atteignant le sublime. Soyons fiers que cette arme redoutable ait été confiée à des soldats français… La dotation du groupe en carburant permet de remplir quinze bouteilles. Ne tenons pas rigueur à BERTOLO d’avoir soustrait un bidon… car ces bouteilles n’ont pas servi.

A toutes fins utiles, et bien qu’il n’en ait pas été initialement question, j’indique à FEDERLE une mission secondaire consistant à diriger ses feux sur toute la plaine qui s’étend à gauche du château : vaste espace non battu vers Attichy derrière la 3e Cie. La réalisation de cette mission implique le déplacement du F.M jusqu’au donjon, à l’autre bout du parc, d’où la route nationale apparaît à découvert sur une très grande longueur. Il est indispensable de préciser que ce parc est enclos de hauts murs et qu’il ne sera possible de lancer les bouteilles d’essence qu’en montant sur des échelles… A toutes les qualités requises pour servir cette arme s’ajoute donc, en ce qui nous concerne, des talents d’équilibriste…

Le deuxième groupe de combat (Caporal-Chef PROUST) au centre, occupe le fond du parc, devant mon P.C. Mission et moyens identiques à ceux de FEDERLE. Partout de hauts murs… Visibilité insignifiante : le F.M ne peut tirer qu’à 35 mètres, jusqu’au passage à niveau. Aucune possibilité de mission secondaire.

Quant au 3e groupe (Sergent AGOUTIN) il est à mi-pente, au débouché d’un ravin et ne doit agir que sur l’infanterie se présentant à droite de Jaulzy. Mission : interdire l’accès du plateau, par le ravin, où ne peuvent s’engager les chars. Il est appuyé dans son action par les mitrailleuses du Sergent PULKRABECK qui, en outre, prépare des tirs lointains, au-delà de l’Aisne. Un peu plus à droite, les mortiers du Sous-Lieutenant VALROFF et du sergent-chef BRETON battront les bords de la rivière. En réalité, VALROFF sera le chef de ce petit point d’appui secondaire dont je suis trop éloigné pour espérer être en mesure de commander. L’ensemble du P.A porte le nom de « Bouchon de Jaulzy ». Me voilà donc chef de bouchon… pittoresque fonction de cette drôle de guerre.

4 juin

Nouvelle journée de calme que nous octroie la miséricorde divine. La vie des troupes en installation de campagne se poursuit sans heurts et chacun profite, selon ses moyens, des ultimes instants de tranquillité avant le grand choc.

Les repas sont copieux. BERTOLO se tire à merveille de ses fonctions de cuisinier à l’aide des abondantes ressources du pays. Légumes, lapins, poulets passent à la casserole dans tous les groupes. Le cidre coule à flots… Un pâtissier du groupe FEDERLE cuit tartes et gâteaux pour tout le monde. On tue un mouton… on trait les vaches dans les prés… Les cerises ne manquent pas sur les arbres et les fraises dans les jardins…

J’occupe mes loisirs en explorations dans le village. Je découvre un stock de caleçons et puis enfin en changer car je porte le mien depuis trois semaines. Bain froid, tous les soirs, pour se rafraîchir un peu. Des jardins, nous rapportons d’énormes bouquets de fleurs qui ornent notre table et trônent dans toutes les pièces. Longues conversations, jusqu’à une heure avancée de la nuit, sous la véranda…

5 juin

Encore une journée, la dernière, placée sous le signe de la chaleur, de la paix et de la liberté… Nous consacrons quelques heures à la visite du château où FEDERLE a pris position. Il offre peu d’intérêt… Pourtant je m’attarde longuement devant une collection de papillons exotiques. Ils sont admirables et leurs couleurs riches et variées chatoient sous les ardeurs du soleil. Les plus beaux sont du Congo, de Madagascar et surtout du Brésil. Je découvre quelque part les contes de Boccace. Ils occupent les heures creuses en attendant la bataille.

6 juin

Le travail a commencé, comme d’habitude, à six heures du matin. Torses nus, les hommes piochent et creusent ou soufflent en fumant une cigarette… Un peu avant dix heures, j’inspecte les positions du caporal-chef PROUST quand une nuée d’avions pique, à notre droite, sur Vic-sur-Aisne. Les bombes éclatent et les mitrailleuses crépitent. Plusieurs vagues se suivent… Une longue colonne de fumée noire s’élève du sol. L’incursion n’a duré que cinq minutes et nous avons à peine le temps de prendre conscience de cette attaque. Mais ils reviennent et quittent définitivement la place au bout d’une demi-heure. Quels sont ces avions qui, au lieu de la croix noire allemande, portent sous les ailes un carré blanc, nous a-t-il semblé ?

Nouveau raid sur Attichy, vers midi. Cette fois nous ne voyons rien. Nous nous mettons à table, l’estomac légèrement crispé. Les convives mangent en silence. Soudain de formidables explosions ébranlent le château et font tomber les vitres. Maintenant, c’est notre tour. Affolement général ! SCHNEIDER se précipite dans un coin et s’y pelotonne… BERTOLO et LICKEL foncent vers la cave, accrochés à mes basques. LICKEL est vert de peur et ses lèvres tremblent. La sérénade dure un quart d’heure… et nous nous remettons à table, pas très en appétit. Une place est restée vide, d’ailleurs, celle de MORACCHINI, médecin du bataillon, qui a installé son poste de secours dans les carrières du plateau. Où est-il passé ?…

En fin d’après-midi, nous recueillons une dizaine de tirailleurs des 17e et 18e algériens. Ils se sont égarés dans le désordre du repli. Je les restaure et les fais dormir dans la paille car ils sont morts de fatigue, couverts de sueur et de poussière.

Une nouvelle fois la liaison est prise avec les troupes stationnées au bord de l’Aisne. Le bombardement a fait peu de dégâts. Nous constatons que les projectiles sont tombés relativement loin du château, dans la nature : de grands trous, quelques moutons occis, des éclats dans les maisons et des pans de murs abattus. Les hommes de DUHANT et d’ARNOULD, bien abrités dans leurs trous, n’ont pas eu à souffrir. DUHANT, très en train nous offre l’apéritif.

MORACCHINI arrive à sept heures du soir, l’air triste et abattu. Ses fonctions l’ont appelé à Attichy où une grosse bombe est tombée sur la maison dont la cave abritait le lieutenant PICARD, quatre artilleurs et six pionniers. Une équipe de travailleurs a besogné pendant des heures pour dégager les corps. PICARD est mort, la tête et le bassin écrasés…

La nuit tombe et les rescapés de la débandade nous arrivent encore : zouaves du 9e, ce régiment qui s’est battu si magnifiquement, pourtant, sur l’Ailette. Je les dirige, avec les tirailleurs, sur le P.C de la Cie. « Prudence est mère de sûreté ». Aussi, je fais transporter sommiers, matelas et couvertures dans l’abri du P.C derrière le château. Nous ne risquerons pas ainsi d’être surpris au cours de la nuit. Cependant, nous dormons peu : un martèlement ininterrompu sur les routes, nous tient éveillés. La division qui nous précède se replie : demain le Boche sera là.

7 juin

Journée d’un calme obsédant… Pas un coup de fusil, pas un éclatement, pas un avion. Sur notre droite une division se replie et nous recueillons, vers treize heures, deux hommes du 93e RI. Les Allemands sont à Soissons, paraît-il.

En fin d’après-midi, SCHNEIDER m’accompagne à la conciergerie du château où le jardinier empile toutes ses affaires dans une voiture à bras. Il s’apprête à filer vers l’arrière en compagnie de deux époux, commerçants pleurnichards, qui viennent du nord et ont échoué là sans savoir comment. Nous buvons du cidre… Les pigeons blancs, les tourterelles, les canaris et les perruches du château nous sont confiés. Ils ne seront pas soignés pendant bien longtemps. A partir de 18H00, la troupe qui, jusque là est restée impassible, commence à s’agiter et à comprendre que la situation, dans le calme actuel, est proche du dénouement. L’observatoire du bataillon communique la présence de colonnes allemandes sur le plateau au nord de Bitry, juste en face de nous. Elles sont aussi à proximité de Vic-sur-Aisne depuis le début de l’après-midi. Pourquoi se gêneraient-elles? L’aviation française ne risque pas de les inquiéter et la nuit leur sera propice pour gagner, par les couverts, d’excellentes positions d’attaque le long de l’Aisne.

Nous mangeons rapidement et je donne l’ordre de fermer les barricades. Dans les chicanes destinées au passage des véhicules, quelques volontaires bourrent tout ce qu’ils trouvent : voitures, cailloux, ferrailles, troncs d’arbres, planches etc… que maintiennent des piquets enfoncés dans l’asphalte. SCHNEIDER, depuis des heures, attend des mines sur la route nationale, pour les placer dans les fossés creusés devant les barricades. Il les attendra jusqu’à deux heures du matin et ne les recevra jamais… Une corvée est envoyée dans un hangar voisin où elle récupère des bottes de paille pressée, rectangulaires et compactes. En les disposant autour et sur les trous de combat, elles assureront une bonne protection.

Il est minuit et je songe à m’étendre quand surgit un agent de transmission de la Cie, porteur d’un ordre : attendre au lendemain pour fermer les barricades! Trop tard, je n’ai pas l’intention de les démonter. J’apprends également que, demain, nous toucherons six jours de vivres. Il nous faut, pour l’instant, nous contenter des deux jours de vivres et munitions perçus au cours de la journée.

Enfin, il est bien une heure du matin quand nos matelas recueillent ces corps inquiets et fatigués qui, demain, s’offriront à l’ennemi. Apparemment, tout semble avoir été prévu… La bataille peut commencer. Inlassable, BERTOLO entasse encore dans la grotte, pendant quelques minutes, des vivres, de l’eau, des munitions, les armes, cinq lampes et un bidon de pétrole. Sa pie gîte dans une encoignure.

Samedi 8 juin 1940

« Clac ! Clac ! Clac !… » D’un seul élan les occupants de la caverne se dressent sur leurs matelas. Trois nouvelles détonations nous éveillent tout à fait : le jour de gloire est arrivé… BORTOLO se lève, allume une lampe et grommelle « La danse va commencer ! »… Puis il lance à la cantonade : « il est exactement 3H45 du matin ». « Où serons-nous demain à cette heure ! » murmure SCHNEIDER. « Nous allons, pour commencer, pousser une petite reconnaissance jusque chez PROUST , dis-je, car il est probable que cette salve était destinée au carrefour de la barricade. »

Sur ces mots, la porte s’ouvre avec fracas livrant passage à un être hirsute, semblable à un clochard, mal réveillé, mal peigné, à peine vêtu, qu’un gendarme aurait tiré de sous un pont avant l’aube. Le clochard, c’est PROUST. Il va de l’un à l’autre sans rien dire, haletant, muet d’émotion. Sans doute a-t-il battu un record de vitesse pour arriver jusqu’ici ! « Alors, qu’est-ce qui ne va pas mon vieux ? » dit SCHNEIDER. PROUST fonce vers lui et arrache les couvertures : « Allez, debout là-dedans… il y a cinq ou six blessés… ils hurlent… ils vont mourir… Grouillez-vous bon Dieu ! »

En un instant, nous sommes sur pieds. Nous avons dormi habillés et n’avons plus qu’à prendre nos casques et nos pistolets. SCHNEIDER m’emboîte le pas… « BERTOLO, dis-je, va chercher MORACCHINI et les brancardiers du poste de secours… »

dehors, le jour se lève, aube rose d’une nuit claire, annonce pure d’un beau jour d’été. Un silence cruel enveloppe toutes choses. Nous avançons à longues enjambées dans l’allée du parc, courbés en deux, prêts à nous plaquer au sol. A quelques mètres du groupe, un arbre, coupé net en son milieu, barre complètement le chemin. Des feuilles et des branches jonchent le sol. Les emplacements de combat ont l’aspect du désert : la troupe s’est camouflée. Seule, la tête d’un guetteur émerge d’une botte de paille et des plaintes s’élèvent du fusil-mitrailleur. DIOT, le tireur, est étendu sur le ventre, derrière les bottes de paille, et il gémit doucement. Je lui déboutonne son pantalon : un amas poisseux glisse entre mes doigts. Le sang s’échappe lentement d’un trou énorme, à la hauteur du rein gauche. Je voudrais bien savoir ce qu’il faut faire ! Désespéré et incompétent, je bouche le trou avec un paquet de pansement tout entier et reboutonne la culotte gluante. Emu jusqu’aux larmes, j’essaie de réconforter notre brave camarade de combat dont la pâleur s’accentue d’instant en instant… Pauvre DIOT… Un des plus forts, un des meilleurs, discipliné et travailleur, toujours content et pas froussard… Le deuxième blessé, YUNG, se tortille à quelque distance. Il souffre et hurle en se frappant le thorax. Nous ne découvrons que deux petits trous sur le flanc gauche et qui saignent à peine. Inutile de la panser… Quant au dernier blessé (ils ne sont que trois) c’est un des deux soldats du 93e RI que nous avons recueillis la veille : Jacques GEORGES. Il est assez légèrement touché et ne se plaint pas trop : éclat dans la cuisse, éclat sur l’annulaire de la main gauche qui a complètement cisaillé l’alliance.

J’informe PROUST que nous lui enverrons les brancardiers dès qu’ils seront là car nous n’osons pas toucher aux blessés. Toujours suivi du fidèle SCHNEIDER, je reprends l’allée du parc, au pas accéléré. Profitons du moment d’accalmie que nous accorde l’ennemi. Cinquante mètres environ encore et nous serons en sûreté… trente mètres… Un miaulement nous plaque  dans le sable du sol… Un miaulement qui meurt dans un fracas sur nos têtes. Deux, trois, dix autres sifflements pendant quelques minutes. Un temps infini. Nous pensons naïvement être visés mais le tonnerre s’abat sur l’église à cent mètres au-dessus. Le plus court tombe dans un arbre près de nous. Son bois cassé craque en un pétillement qui nous couvre de branches. Ah ! si la terre pouvait s’ouvrir et nous ensevelir pendant quelques instants ! Maintenant il n’y a plus de sifflements. Les obus ne passent plus au-dessus de nos têtes : ils tombent dans le parc, autour du château, nouvelle cible. Et le P.C est là, tout près, à moins d’une encablure… mais nous n’osons pas bouger. Le sable de l’allée a dû conserver l’empreinte de nos pauvres corps aplatis. Enfin, quelques secondes de trêve où l’on ne perçoit plus que les derniers craquements des arbres. Je me précipite, agile comme le lièvre, rapide comme l’élan. SCHNEIDER a bondi et termine sa course tête la première dans les escaliers de l’abri…

Assis devant ma petite table, je rédige mon compte-rendu, pendant que SCHNEIDER se tâte. LICKEL, très pâle, l’emporte à la Cie. D’un regard de bête traquée, il embrasse une dernière fois notre gourbi et nous dit « Adieu »… Il part, tout seul, malgré le bombardement qui a repris avec une violence accrue sur les lisières du plateau, malgré cette peur qui transpire de tout son être. Il n’a rien dit et va où le devoir l’appelle.

Mon adjoint, silencieux est assis sur un matelas. Il regarde sa montre : le compte-rendu est parti à 4H30. Les aiguilles tournent et SCHNEIDER les regarde avec anxiété. D’une voix lugubre il annonce 4H45… 5H15… Et les brancardiers ne sont pas encore là. La canonnade continue au-dessus de nous et je parcours, énervé, notre abri exigu, dans un silence angoissant. « Mais que font-ils, que font-ils donc ? … »

5H40 : le bombardement reprend sur le château avec violence. Notre cave tremble, les pierres de la voûte branlent dans leurs logements et on entend les pans de murs qui s’écroulent, les arbres qui se brisent, au-dehors. Eclatements et chutes de matériaux se répercutent sinistrement dans la grotte. Nous percevons enfin une galopade dans le fracas extérieur. La porte s’ouvre sous une poussée brutale et BERTOLO apparaît couvert de poussière blanche. MORACCHINI et les brancardiers sont avec lui. « Excusez-nous dit le docteur, nous n’avons pas osé nous risquer dans le tir d’artillerie qui s’abattait sur le poste de secours… » « T’en fait pas, lui dis-je, les blessés sont en sécurité sous leurs bottes de paille, mais il leur faut des soins. » Les brancardiers, qui sont deux seulement, risquent un œil par l’entrebâillement de la porte… puis une jambe… enfin ils s’éloignent sous le bombardement, moins nourri pour l’instant. BERTOLO se joint à eux pour les diriger et les aider.

Le premier blessé arrive enfin au PC : DIOT. « Oh ! docteur, j’ai si mal au ventre » dit-il  et il gémit faiblement. Les brancardiers le déposent sur un matelas et repartent aussitôt. Lavage, pansement de la plaie, piqûres de caféine et de morphine… mais il saigne toujours et le matelas est déjà traversé. D’une pâleur de cire DIOT nous fait signe qu’il veut uriner. Horreur c’est du sang. Le bombardement reprend avec intensité au moment où les brancardiers déposent YUNG dans l’abri, hurlant de douleur. MORACCHINI ne peut pas grand chose pour lui, mais il estime la blessure assez grave. Le dernier blessé est là maintenant. Les brancardiers sont pâles et couverts de sueur. BERTOLO qui s’est tant dépensé depuis ce matin, s’allonge avec un « ouf » de soulagement sur une couchette. Le médecin rédige ses feuilles d’évacuation. L’ambulance est prévenue, nous n’avons plus qu’à attendre…

Je profite d’un ralentissement du pilonnage pour faire un tour jusqu’au bout du parc. Des trous, des branches, obstruent les chemins bordés de troncs noircis ou jaunis par la poudre. Les hommes sont enterrés et semblent calmes, quoique légèrement pâles. Ils ont pu apprécier l’efficacité des bottes de paille contre les obus fusants… Ma présence leur met un peu de baume sur le cœur et je leur adresse quelques paroles de réconfort sur un ton léger qui les rassure et cache ma propre émotion. Au retour, je trouve dans la grotte le caporal DESPONNET et BALANDRAS, tous deux du groupe FEDERLE. Le premier est légèrement blessé aux reins et le docteur lui fait un pansement sommaire. Il refuse de se faire évacuer. Quant à BALANDRAS, il cherche un fusil car un éclat d’obus a détérioré la culasse du sien. Il pensait naïvement que le chef de section disposait de fusils de rechange. Je lui donne celui d’un blessé et il rejoint son groupe… Braves petits soldats…

L’atmosphère s’embrase de nouveau et nous nous terrons dans l’abri. MORACCHINI ne peut rejoindre pour l’instant son poste de secours, bien qu’il ait terminé son travail. Le concert des éclatements ébranle le sol qui saute sous nos pieds. Le temps passe, les blessés gémissent… et rien de nouveau encore sur le déclenchement de l’attaque ennemie.

7H00 :  L’ambulance est arrivée. Le bombardement a cessé brusquement sur notre château et l’objectif est reporté sur FEDERLE. L’accalmie dure juste assez pour permettre le transport des blessés. Nettoyage rapide des matelas tâchés de sang et nous nous asseyons, immobiles et muets, écoutant le vacarme extérieur. L’ennemi s’acharne sur le château avec une frénésie incompréhensible. Les minutes s’écoulent… nous n’en saurions mesurer l’étendue.

8H00 : Enfin un silence total. Au loin, très loin, quelques coups retentissent encore, que nous prépare le Boche ? … LICKEL ouvre la porte, comme un spectre. Il rapporte du PC Compagnie un papier nous informant qu’une attaque ennemie se prépare entre Pommiers et Attichy ! On s’en doutait bien un peu… mais ça fait tout de même plaisir de l’apprendre officiellement… Le docteur me serre la main et s’apprête à sortir. Sur le seuil il se retourne indécis, l’oreille tendue… Les avions !! Il rebrousse chemin sans hésitation aucune.

Alors commence la véritable attaque… Deux heures d’un vacarme hallucinant, d’un enfer où se mêlent le ronflement des moteurs en piqué, l’explosion des bombes, l’éclatement des obus, le crépitement des balles, l’effondrement des murs et le craquement des branches. Mélange étourdissant ! cataclysme qui nous apprend la guerre moderne… Chacun se terre dans son trou sans oser lever la tête, sans oser remuer le petit doigt. A tout instant on a l’impression que la grotte va s’effondrer, que la terre va se retourner sur les hommes. Quelques éclats s’enfoncent avec un brui mou dans les bottes de paille qui fument. Le sable coule entre les pierres de la grotte et s’infiltre dans les cous. Nous en sommes bientôt couverts. Je songe avec terreur à la précarité de notre abri : il n’y a qu’une entrée, si elle se trouve obstruée nous serons enterrés vivants… Mieux vaut ne pas envisager l’hypothèse du coup au but car alors ce sera l’écrasement du P.C tout entier.

Les Stukas mitraillent la rive de l’Aisne que nous tenons pour permettre le déclenchement de l’attaque. Pas de chars sinon en appui de feu… Les Allemands, en tenue allégée, sans sacs, se pressent en rangs serrés autour de grandes barques qu’ils tirent dans les prés. Nos armes automatiques les fauchent sans pitié. TECHE et ARNOULD sont impitoyables. Ils aperçoivent, à la lisière d’un bosquet, les brancardiers ennemis agitant les bras et montrant leurs croix rouges ; le tir est suspendu afin que le boche puisse ramasser ses morts et ses blessés… Hélas ! notre rideau défensif comporte de larges solutions de continuité où l’ennemi s’engouffre, soit à la nage, soit sur des canots pneumatiques lancés par avion. Nous flanchons à gauche et une tête de pont s’établit près d’Attichy. L’Aisne est également franchie entre Jaulzy et Vic-sur-Aisne. L’adjudant DUHAN a été tué de grand matin, en effectuant une ronde, par un de ses guetteurs affolé. Mais, devant Jaulzy, sa troupe tient bon et l’ennemi renonce. Nous ne tarderons pas cependant à être encerclés…

Vers 10H30, l’activité se ralentit légèrement. L’adversaire semble vouloir souffler après l’opération de franchissement : il regroupe ses forces pour le deuxième bond. J’entends l’arme automatique de FEDERLE tirant vers Attichy. Puis les rafales meurent dans un silence déroutant. Quelques balles perdues viennent frapper les murs avec un bruit sec. Je sors pour aller voir PROUST et longe l’enceinte du parc. Une rafale siffle à mes oreilles et me colle par terre. En rampant, je regagne le P.C, une sueur froide entre les épaules. Les Allemands sont déjà dans Jaulzy-Haut qu’ils ont atteint par notre droite où s’allonge le coulée de Sailly. Il est inutile de se risquer dans le village. Les groupes sont éparpillés en îlots de résistance sur un front trop étendu. Les liaisons ne peuvent se faire normalement et l’ensemble est incommandable. Il faut qu’ils se débrouillent seuls. Le moment est venu, pour les chefs de groupe, de montrer ce qu’ils valent.

11H15 : BERTOLO s’en va, par les vergers et les taillis porter mon compte-rendu au Capitaine. En quelques mots brefs j’indique la situation : l’ennemi n’a pas franchi l’Aisne devant Jaulzy mais il encercle le village par les deux côtés. Nous ne pourrons pas tenir longtemps. BERTOLO a mission de passer chez VALROFF, au retour, pour obtenir les renseignements qui auraient dû m’être envoyés. J’expédie LICKEL chez FEDERLE pour qu’il me précise la situation : l’ennemi n’a pas franchi l’Aisne devant Jaulzy mais il encercle le village par les deux côtés. Nous ne pourrons pas tenir longtemps. BERTOLO a mission de passer chez VALROFF, au retour, pour obtenir les renseignements qui auraient dû m’être envoyés. J’expédie LICKEL chez FEDERLE pour qu’il me précise la situation. MORRACHINI tarde à repartir. Nous gardons le silence sachant que, maintenant tout est perdu : l’Aisne, dernier obstacle sérieux, n’a pas tenu longtemps et si nous ne sommes pas retirés de cette souricière l’ennemi nous cueillera sans douleur… à moins qu’en un sacrifice inutile nous nous fassions tuer sur place.

11H45 : Le docteur à rejoint son poste de secours. BERTOLO et LICKEL sont de retour. J’ai ordre de rester sur place, sans idée de repli. FEDERLE n’a pas bougé et n’a pas franchement été attaqué. L’ennemi avance, loin sur sa gauche. Quand à VALROFF et à sa garnison, ils ont disparu. BERTOLO n’a trouvé personne. Du groupe AGOUTIN, appartenant à ma section, il ne reste que le fusil-mitrailleur, coupé en deux par un éclat d’obus, quelques équipements accrochés dans les arbres et le cadavre du soldat ETIENNE, tué par un éclat dans le dos. VALROFF s’est-il replié sur un ordre du bataillon ? Je l’ignore. En tout cas, il est inutile de lui transmettre celui du Capitaine. Il me semble tout de même que les armes d’appui envoyées aux compagnies sont placées sous les ordres du chef de l’unité appuyée… et l’ordre du Capitaine n’est pas de se replier. Dans le feu de l’action BERTOLO a dépassé les positions occupées par VALROFF. Il est allé jusqu’aux carrières où il a trouvé MELOT qui s’apprête à contre-attaquer, paraît-il, pour dégager ma droite. Encore une chose que j’ignore : décidément ça manque de liaisons…

Un calme plat fait suite au vacarme de la matinée. Notre artillerie qui, il y a quelques heures, a fait du beau travail, s’est tue elle aussi. Ce silence après la bataille, nous semble effrayant. Nous croyons sentir l’ennemi s’infiltrer le long des haies, dans les chemins creux, occupant les maisons en catimini, muet et présent, tranquille et sûr de lui. Les soldats français sont là intacts, impuissants, inutiles, attendant un ennemi qui sait où est le vide et s’y précipite. Nos pensées détaillent cette lente infiltration du Boche dont les tentacules se déploient en minces colonnes vers ce point où nous sommes et où nous serons inexorablement étouffés.

Désespérés et las nous mangeons machinalement un croûton avec du gruyère. Les hommes commencent les vivres de réserve… Un coup d’œil dans le parc découvre un amas de décombres et des troncs d’arbres mutilés, branches éparses sur le sol. Mes pas s’égarent vers la route qui mène au groupe FEDERLE. Silence complet. Notre château n’est pas détruit mais ses lézardes attestent l’ampleur de ses souffrances. Solide bâtisse, vraiment ! Deux Allemands mitraillettes sous le bras, traversent la route, là-bas, à deux cents mètres. Je rentre au PC… Le village est complètement rempli de Boches camouflés.

15H00 : L’arme automatique de FEDERLE recommence à tousser et les mitraillettes ennemies répondent par de brèves rafales. Un compte-rendu me parvient quelques minutes plus tard : « Ennemi progresse lentement à ma gauche en direction P.C Compagnie. Mon F.M l’a provisoirement arrêté. » Je transmets au Capitaine.

16H00 : Visite de MELOT. La contre-attaque, sur ma droite est terminée mais elle n’a rencontré personne. FEDERLE arrive en même temps : « La 3e compagnie s’est repliée » dit-il. Il arrête l’ennemi jusqu’à cinq ou six cents mètres d’Attichy mais ses vues ne s’étendent pas au-delà. « Le Capitaine est mieux placé que nous pour juger de la situation dis-je. Il sait ce qu’il doit faire et pour l’heure nous avons l’ordre de ne pas bouger. Il est fort possible que notre position et celle de DUHANT, restées intactes, puissent constituer l’épaulement d’une contre-attaque et servir d’appui de feu… Retournez à vos hommes sans idée de recul. » J’expédie PONCIN à la compagnie avec un compte-rendu relatant la situation dans ses moindres détails.

17H00 : La fusillade et le bombardement reprennent à gauche : c’est la 3e compagnie qui attaque pour reprendre ses positions du bord de l’Aisne. Quelques 75 tombent dans Jaulzy et les artilleurs allemands pilonnent le plateau.

Puis l’ennemi attaque de nouveau jusqu’à 20H00. Devant le groupe du caporal-chef PROUST, rien n’apparaît et rien n’apparaîtra jamais. Il réussit le tour de force de subir toute l’attaque sans voir un sel Boche. La chose est d’ailleurs fort compréhensible : il se trouve à trente mètres des maisons du village que l’ennemi ne dépasse pas. Les chars, contre lesquels devait s’exercer essentiellement sa mission, ont pris d’autres chemins plus praticables. Mais le groupe du sergent FEDERLE est attaqué violemment. Soldat d’une trempe exceptionnelle, il entraîne ses hommes dans une résistance désespérée : l’ennemi ne peut franchir le chemin et doit rester cantonné dans les maisons. Une section tente l’escalade du mur du château ; il la repousse à la grenade. Ce mur n’est d’ailleurs plus que ruines ! Le grenadier MANGEAT, imperturbable, envoie ses V.B sur un boqueteau où il a repéré quelques ennemis fatigués… Un groupe d’élite, ce groupe FEDERLE ! Il est débordé de tous côtés mais ne cède pas un pouce de terrain dans son petit coin. Comme nous sommes loin du 9 septembre !

PONCIN rentre du P.C compagnie vers 18H00. l’ennemi est partout dans le village et l’a gratifié de quelques pruneaux mal dirigés. Nous avons l’ordre, immuable, de rester encore sur place. Eh bien ! restons, même en sachant que le sacrifice est inutile… cette nuit seulement nous aurons peut-être encore la possibilité de nous replier. Après, il sera trop tard. Nous devons obéir… et ne regrettons rien si d’autres peuvent en tirer profit. En tout cas notre sort est maintenant bien fixé : la mort ou la captivité.

22H00 : Pourtant nous avons encore l’espoir que l’ordre de recul nous parviendra dans la nuit. Il est possible de traverser les vergers et les prairies derrière le village car l’ennemi n’occupe pas le terrain. Il s’est cantonné dans les maisons. Nous mangeons à nouveau du gruyère. BERTOLO enfouit les croûtes dans le gosier de sa pie qui a assisté, indifférente, aux horreurs du bombardement. La nuit tombe lorsqu’arrive le sergent AGOUTIN. Je croyais bien l’avoir perdu celui-là ! Après son repli du matin avec VALROFF il a cherché refuge chez MELOT et vient se remettre à ma disposition. Cet esprit de discipline, cette simple manifestation d’obéissance me font éprouver un des plus intenses moments d’émotion de ma courte carrière. Je lui enjoins de regrouper son monde à la porte du P.C.

Peu après le sergent TECHE fait son apparition suivi du sergent AUBRY. L’un et l’autre ont quitté les bords de l’Aisne à la faveur de la nuit et se mettent, spontanément, à ma disposition. Ils ont pu se frayer un passage à travers l’ennemi mais ont dû détruire leurs mitrailleuses en les jetant à la rivière. Le sergent-chef WEISS (adjoint de DUHANT) m’informe qu’il a rejoint FEDERLE avec les deux autres groupes. Bel esprit de corps manifesté par ces sous-officiers qui, dans les fluctuations du combat, ont rallié le chef le plus proche. Après tout, qui les empêchait de filer plus loin, vers l’arrière ? leur position anéantie et complètement tournée n’avait plus devant elle que le vide. Combien d’exemples a-t-on vu au cours de cette guerre de troupes qui, pouvant se replier loin de l’ennemi, sont venues se mettre à la disposition de ceux qui pouvaient encore combattre ? leur sacrifice a été inutile mais il constitue un bel exemple dans une guerre qui en a si peu connu.

Malheureusement nous ne savons pas ce qu’est devenu le sergent-chef ARNOUD et ses mitrailleuses. Nous apprendrons plus tard qu’il a rejoint le bataillon. Peut-être avait-il une bonne raison de ne pas adopter la même conduite que ses camarades de combat.

J’organise rapidement tout ce petit monde en un point d’appui fermé avec mission d’accepter le combat rapproché. Le P.C de FEDERLE passe sous le commandement du sergent-chef WEISS. Devant nous Jaulzy s’est endormi dans le silence. Les Allemands se reposent tranquillement dans les maisons qu’ils ont occupées. Nos artilleurs tirent une salve sur le village… le ciel s’illumine des incendies allumés et les Boches poussent des hurlements. Les maisons brûlent lentement sous les nuages rouges et nous regardons sans joie le brasier qui s’étend. Je rédige un nouveau compte-rendu où je note le chiffre exact de mon nouvel effectif et les évènements récents. En attendant le retour de BERTOLO je m’allonge sur un matelas.

Dimanche 9 juin – minuit 

Ordre du Capitaine :  tenir, sans idée de repli. Une contre-attaque doit nous dégager au matin. Prévenir MELOT de rejoindre immédiatement le P.C afin de participer à cette contre-attaque. Mes agents de transmission n’en peuvent plus. Je fais venir BELLAN et il part, dans la nuit, à la recherche de MELOT. Il rentre à 2H00 du matin et n’a rien trouvé ? je m’arracherais les cheveux si mon casque ne m’en empêchait : MELOT doit être à la Cie pour 3H00. Je réveille BERTOLO et part avec BELLAN. L’ordre est de trouver MELOT coûte que coûte, mort ou vif.

4H00 du matin ! Nos émissaires sont de retour. La mission est remplie mais il est peu probable que MELOT soit en mesure de contre-attaquer à l’heure prévue. Une aube nouvelle se lève dans un brouillard glacé. Les hommes sont transis. La fusillade troue la brume et l’ennemi reprend son mouvement. Il est déjà loin derrière nous mais tâte FEDERLE à gauche. Le Boche semble vouloir attaquer de face le plateau de Croutoy en évitant Jaulzy.

8H00 : FEDERLE repousse à la grenade une attaque du donjon. Les Allemands ne peuvent s’approcher sous les rafales des armes automatiques. Les murs s’effritent, les fenêtres volent en éclat mais le groupe tient bon. Hélas ! L’ennemi s’infiltre entre notre position et celle de FEDERLE. Pour midi, toutes les habitations sont occupées et les communications rendues impossibles. Jaulzy-Haut est infesté de Boches. Ils sont partout. Notre isolement devient à peu près total.

15H00 : J’expédie un ultime compte-rendu au Capitaine : « Suis totalement encerclé. Avant 12H00 nous serons finis. Puis-je tenter une sortie à la nuit ? » Je le confie à PONCIN : « Mon vieux, c’est presque l’impossible que je te demande mais il faut que tu reviennes. » De la contre-attaque promise à l’aube nous n’avons pas vu le moindre élément. Elle n’a pas dû parvenir jusqu’ici… A présent l’artillerie française tire sur Jaulzy, en plein sur nous. Bien sûr, il y a des Boches aussi… Je lance la fusée 2 feux jaunes « Allongez le tir » Peine perdue ! Le bombardement redouble de violence. Alors je lance toutes mes fusées : rouges, jaunes, blanches, vertes… Rien n’y fait ! J’adopte la seule solution qui reste : tout le monde dans les trous et les abris.

16H00 : Les artilleurs cessent leur petit jeu dangereux. Pour éviter d’inutiles accidents je fais entasser la troupe dans une caverne, au fond du parc, ne laissant que les armes automatiques et leurs servants aux emplacements de combat avec un agent de liaison pour donner l’alerte. Nous n’avons plus grand chose à espérer désormais et notre mission est terminée : l’ennemi a disparu loin derrière nous. Notre dernière chance de salut demeure l’ordre de repli que nous ne sommes pas sûrs d’ailleurs de pouvoir exécuter. FEDERLE tient toujours et lâche quelques rafales de temps en temps.

Enfin, voici PONCIN accompagné de ROUSSY du groupe FEDERLE. Ce dernier, coupé de mon P.C a envoyé son compte-rendu directement à la Cie en sollicitant l’ordre de repli. Mais ROUSSY n’a pu rejoindre son chef. Par les vergers ils ont pu revenir jusqu’à moi, non sans peine et sans beaucoup de chance.

L’ordre de tenir est formel. Tenir quoi ? Le Capitaine ne se fait pas d’illusions sur le sort qui nous attend car il a dit à PONCIN : « Dépêche-toi car je crains que tu ne puisses rejoindre ton Lieutenant… » Un bataillon du 26 contre-attaquera, paraît-il, demain matin. MELOT vient de contre-attaquer devant le P.C de la compagnie, donc derrière et à gauche de mon dispositif. L’ordre de repli est probablement imminent mais il ne semble pas possible qu’il puisse me parvenir. Nous n’avons donc plus qu’à attendre. Attendre d’être dégagés, de succomber ou d’être faits prisonniers. Cette dernière solution sera probablement celle qui deviendra réalité car nous n’avons plus les moyens de combattre… faute d’ennemi. Il nous entoure mais ne se montre pas.

Photo Melot

Je sors dans le parc où le calme est total et m’assieds sous des broussailles ; on entend quelques chants allemands au loin. Le cœur lourd je songe aux paroles du Capitaine GIBET, il y a quelques jours : « Si nous cédons, ils seront à Paris huit jours plus tard ! » Et nous avons cédé. La partie est bien jouée maintenant ! Peut-il en être autrement lorsqu’une division n’oppose à l’assaillant qu’un rideau discontinu étiré sur une trentaine de kilomètres ? On ne gagne pas une guerre avec le seul héroïsme…

Je songe…Je songe pendant des heures avec désespoir. Pour la première fois me viens à l’esprit la pensée des miens et cette angoisse de se dire : « Où sont-ils, que font-ils, qu’adviendra-t-il d’eux ?… »  La soirée est d’une pureté radieuse… une de ces fins de journée si belle qu’on a peine à la voir finir. Mon regard découvre les ruines qui s’étalent autour de moi… et je rêve à ceux qui ont habité là, qui ont erré sous ces arbres, qui ont aimé le calme de ce parc et respiré ses parfums…

Je rentre enfin pour manger du gruyère. Il est à croire que BERTOLO en a découvert une mine. La cave est faiblement éclairée par une lampe à pétrole qui achève de mourir. Tous dorment déjà. DESBONNETS veille, assis sur un matelas encore tâché de sang, mitraillette entre les jambes. « Que faites-vous de cet engin DESBONNETS ?  lui dis-je doucement. C’est inutile maintenant. » « Je ne me rendrais pas sans en avoir descendu un » répond-il.  Brave type mais à quoi bon… Depuis trois jours j’ai dû dormir trois ou quatre heures. Il est temps que je me repose un peu…

10 juin 1940 

J’ai dormi comme une brute. Les autres n’ont pas osé me réveiller pour le service de quart. Il est peut-être cinq heures du matin et la campagne alentour a retrouvé sa sérénité. La guerre est finie par ici, l’ennemi galope vers Paris.

SCHNEIDER, debout près de sa mitraillette demande : « Faut-il leur tirer dessus quand ils arriveront ? » Je réponds « non ». Quelle cause pourrait servir notre ensevelissement dans cette cave ? Ni ordre de repli, ni contre-attaque ne sont venus nous rendre l’espoir. Alors commencent de longues heures d’attente, dans une incertitude déprimante, avec ce sentiment d’impuissance face à l’adversité, avec cette pensée d’une mission ratée, cette affligeante perspective de la prison… peut-être de la mort. Qui sait ce que l’ennemi fera de nous ?

Les heures s’écoulent au long d’un silence qui cache des pensées tristes comme le néant, dans une atmosphère écœurante de fumée de pétrole. Les visages sont pâles (peut-être la peur ?), les yeux bouffis, les traits accusés sous la lumière dansante et faible des lampes.

10H00 : Le sergent TECHE nous donne quelques nouvelles des hommes qui sont avec lui. Ils ont faim. Nous aussi. Nous ne tiendrons pas longtemps dans ces conditions ! Si nous avions touché nos six jours de vivres il y aurait peut-être moyen de chercher une solution. Mais avec la faim, il nous faudra aller à l’ennemi s’il ne vient pas à nous. Les heures passent, monotones et cruelles. Au début de l’après-midi, TECHE grimpe dans la tour épargnée du château : la campagne, baignée de soleil, s’étend au loin, calme et reposante. Sur a route serpente une colonne ennemie.

Je rumine dans ma tête un plan d’évasion et cherche une solution au problème du repli ou à celui d’un changement de position qui nous permettrait de nous tirer d’affaire. Un conseil entre gradés décide qu’à la nuit nous nous éparpillerons par groupes de 4 ou 5 à la recherche de nourriture. Ensuite chaque groupe essaiera de rejoindre les arrières et de retrouver une troupe amie quelconque en combattant si besoin est mais sans rechercher l’ennemi. Nous ne pouvons espérer le salut qu’en nous camouflant et en rusant. Les équipes opéreront isolément. Nous prenons immédiatement les mesures qui s’imposent : destruction des papiers et des armes lourdes. Nous conservons pistolets, fusils et mitraillettes. Les groupes seront constitués plus tard. Attendons la nuit maintenant…

17H00 : Un bruit de pas lourds et des cris gutturaux parviennent, assourdis, jusqu’au fond de la grotte… Quelques secondes d’un silence figé et la porte en haut des escaliers s’ouvre brusquement : un Allemand, silhouette sombre dans l’encadrement, braque son pistolet vers les fantômes haves et apeurés qui le regardent sans bouger. Il ne dit rien, rendu aveugle par l’obscurité de notre abri puis, sans hargne, prononce ces mots : « Rendez-vous »… SCHNEIDER lève les bras et s’avance suivi des hommes du P.C. je sors le dernier, sans lever les bras et jette au passage « Offizier »… L’autre n’insiste pas. Nos têtes sont vides et nous avançons comme dans un rêve, sans même sentir notre honte… C’est presque du soulagement…

Dehors, les autres sont déjà rassemblés et nous nous joignons à eux. Toutes ces figures pâles, qui vont du jaune blafard au vert pointe d’asperge, me frappent d’inquiétude. Seul BELLAN conserve un calme olympien. Ils ont peur, nous avons peur de ces Boches aux intentions cachées. L’officier m’écarte de la colonne et me fait signe de rester derrière lui. Il aligne tous mes hommes contre le mur du château, bras levés. Deux soldats allemands se placent de chaque côté, en avant, mitraillettes sous le bras pointées vers ces poitrines offertes… Les visages vaincus pâlissent encore mais personne ne dit mot ! Vont-ils les fusiller là, sous mes yeux, et m’exécuter ensuite froidement ?… La tranquillité avec laquelle ils opèrent, leur silence, le sourire qu’ils ont au coin de la bouche me font craindre le pire…

Alors, quelques feldgrau camouflés dan les environs surgissent et s’approchent de mes hommes, sans armes : c’est la fouille !!! Je respire enfin ! Quelle mise en scène ! Et s’ils ont eu l’intention de nous foutre la frousse, ils ont bien réussi. Je suis dispensé de fouille et concentre toutes mes facultés sur mon attitude que j’essaie de rendre aussi digne que possible pour un vaincu.

Dans un charabia très imagé, un interprète nous fait savoir que le Grand Reich ne nous veut pas de mal mais que tout acte de rébellion sera puni de mort. Les visages se détendent et retrouvent quelques couleurs… Nos vainqueurs sont corrects, à l’exception d’un petit caporal hargneux, excité et gesticulant qui doit se prendre pour Hitler et que son chef remet en place vertement…

Il ne nous est pris qu’armes et munitions, laissant les objets personnels. Nous avons bien fait de détruire les F.M et nous aurions été mieux avisés en détruisant aussi le reste mais pour tenter de rejoindre les arrières nous devions être armés. L’officier qui s’est chargé de ma personne ne s’inquiète même pas de savoir si j’ai un pistolet ou les poches bourrées de grenades. Je conserve ma boussole mais il subtilise les jumelles pendant à mon épaule. Il m’accompagne au fond de la cave où je récupère ma capote, mon sac et une couverture… J’oublie la musette… les hommes vont ensuite chercher leurs affaires et, colonne par trois, sont rangés derrière le château.

On me conduit sur la route près d’une auto découverte où est assis un gros capitaine. Il me regarde sans méchanceté et me fait signe de monter à l’arrière. Le chauffeur, jeune garçon aux yeux bleus prend mon barda qu’il range dans le coffre arrière. Son patron entre dans le parc du château après m’avoir donné deux barres de chocolat… Quelques minutes plus tard la voiture démarre et, en tournant le coin de la rue, j’aperçois mes hommes qui débouchent de la petite porte du parc, SCHNEIDER en tête. Le Capitaine, l’air satisfait, s’est installé à mes côtés. Quelle outrecuidance ! Ne pouvait-il se mettre à l’avant ?

Nous longeons l’enceinte du château où s’est battu FEDERLE. Notre vaillant camarade a dû être kidnappé avant nous. Le quartier est en ruines… L’auto fait des embardées inquiétantes dans les trous d’obus jalonnant la rue et le carter racle le sol en crissant. Le Hauptmann, près de moi, secoue sa gélatine et je regarde anxieusement la tunique tendue… L’idée étrange de la voir craquer traverse mon esprit et je me rapetisse dans l’encoignure du siège… Toucher cette viande ennemie me fait horreur !

Encore deux virages à droite et nous trouvons la route nationale. La voiture file en direction de Vic-sur-Aisne. Mon cœur se serre à la vue des destructions de Jaulzy-Bas. Enfin ! nous en verrons bien d’autres ! Nous croisons ma pauvre section vaincue, conduite par SCHNEIDER ; les hommes marchent la tête basse et, l’air triste, m’envoient de la main un dernier et amical bonsoir. La route est bordée de ruines : maisons éventrées, trous béants, amas d’objets et d’armes fracassés, murs écroulés, fils électriques rayant le ciel en tous sens, cadavres d’animaux. Parfois, un soldat français mort attend sur le bord de la route, capote gonflée brune de sang séché d’où sortent une tête et des mains bleues. Pauvre petit gars qui ne reverra plus ceux qu’il aimait… sa petite maison, son petit coin de prairie, ses chères habitudes… Il ne connaîtra plus les misères et les joies de ce monde, il est mort pour la France !

L’auto entre dans Vic-sur-Aisne après avoir franchi la rivière sur un pont provisoire que les Allemands, déjà, ont trouvé moyen de construire. Elle se range pendant trois quarts d’heure dans une cour de ferme, attendant le dégagement de la route où circulent des colonnes interminables de « feldgrau » couverts de sueur et de poussière, fourbus et têtes basses. Ils s’accrochent aux véhicules pour soulager un peu la peine qui les courbe, s’appuient sur des cannes de fortune, cols ouverts et manches retroussées… silencieux et mornes. Les chars, les camions, des morceaux de matériel obstruent l’entrée du pont, seule voie de passage actuelle. Un brouillard de poussière enveloppe cette cohue d’un hâle grisâtre…

Nous démarrons enfin mais tournons en rond pendant une heure et demie dans le bourg grouillant d’uniformes et de véhicules. Innombrables arrêts où la consultation des cartes apporte peu de lumière aux difficultés d’itinéraire. Quelques Allemands s’approchent de la voiture et tentent d’engager avec moi une conversation qui ne m’intéresse pas. Tous me regardent sans acrimonie… Ils sont plus curieux que méchants. Aucun n’oublie de préciser que la France est bien battue et que la Reichswehr ne tardera pas à fouler les pavés des grands boulevards. Ils ne risquent pas de m’apprivoiser avec de tels propos !

Vers 20H00 le chauffeur parvient tout de même à sortir de Vic. La route s’allonge devant nous, mine et noire sous les colonnes de chars que nous croisons. Des convois d’artillerie passent à grand fracas, soldats juchés un peu partout et criant avec des gestes de vainqueur : « Nach Paris ! » Plus paisible, une colonne à pied s’avance en chantant, malgré la fatigue qui creuse les visages, et brandit des bouteilles de vin et de cidre trouvées dans les caves françaises… Je regarde et ne dis rien. Mes compagnons ne sont pas plus bavards et semblent tout à fait blasés.

Nous quittons la grand-route et tournons à droite, vers un cimetière militaire américain que nous laissons derrière nous. Les premières maisons de Nampcel apparaissent et nous nous arrêtons devant une bicoque proche d’un château bien gardé. Quand le Capitaine ennemi a réussi à se glisser hors de la voiture, il me prie de bien vouloir lui remettre les papiers qui sont en ma possession. Je n’ai que des lettres d’un caractère strictement privé. Je reste seul dans l’auto sous la garde du chauffeur à qui, subitement, vient l’idée de me subtiliser ma fourragère et l’insigne de mon régiment. Il lui manquait probablement quelque trophée de victoire.

La nuit tombe : une bougie s’allume dans la pièce où l’on examine mes lettres d’amour avec, sans doute, l’espoir d’y trouver un secret militaire d’importance. Quelqu’un ferme les volets. Le gros Capitaine est maintenant près de sa voiture. Il me rend mon portefeuille et m’explique en petit nègre que les lettres sont conservées parce que l’interprète n’a pas eu le temps de les déchiffrer mais qu’elles me seront expédiées au camp. Le plus extraordinaire c’est que ces lettres si elles ne me sont jamais parvenues ont été renvoyées à ma famille ! Mon garde du corps m’entraîne dans la pièce éclairée où se tient, assis derrière une table, un jeune officier allemand. Il se lève à mon entrée et salue militairement, au garde-à-vous. Je réponds au salut. Quelques paroles en allemand sortent de sa bouche mais je l’arrête aussitôt : « Ne vous fatiguez pas, mes connaissances de votre langue sont trop réduites pour que je vous comprenne… » L’interrogatoire commence alors, dans un français d’une correction parfaite. Je lui donne mes nom et adresse, date et lieu de naissance, n° du régiment et de la Cie. Il insiste pour connaître le n° de la division, les noms des généraux de brigade et de division, du Colonel etc… « Nos règlements militaires ne m’autorisent pas à vous en raconter davantage » lui dis-je. Du tiroir de sa table il sort alors tranquillement une sorte d’annuaire et me donne la composition exacte de la 11e DI avec les noms des chefs d’unité jusqu’à l’échelon bataillon. J’ouvre une bouche comme un poisson frit et me tiens bêtement debout sans pouvoir dire un mot. Je constate tout de même qu’ils ne sont pas au courant des derniers changements concernant le commandement de mon régiment et de mon bataillon. C’est peut-être là-dessus qu’ils veulent être renseignés et je suis à deux doigts de lâcher le morceau dans mon ahurissement ! L’officier interprète me demande enfin si je suis marié, israélite et… sportif « car j’ai vu, dit-il, la photo d’une équipe de football dans votre portefeuille et, moi aussi je pratique ce sport. » Il termine par ma profession et me remercie en saluant.

Jusqu’à deux heures du matin nous roulons dans la nuit, cherchant Noyon. Je m’assoupis sur la banquette et perds la notion du temps comme celle de l’espace. Où sommes-nous passés ? Le froid et les douleurs dans les reins m’éveillent de temps en temps mais je n’ai qu’une conscience bien vague des évènements extérieurs. Je me souviens des nausées qui, en un endroit, crispèrent mes entrailles vides : nous devions être arrêtés à proximité d’un rassemblement de cadavres humains ou animaux en décomposition…

Le chauffeur met tout de même un terme à cette randonnée nocturne et stoppe devant l’entrée d’un grand château : Noyon s’est évanouie dans les ténèbres ! Nous entrons à la conciergerie et les bagages sont transportés dans la cuisine. Je m’assieds à une petite table en face du gros Capitaine ; le chauffeur nous apporte de la choucroute, de la saucisse froide, du pain, du beurre et de l’eau. J’ai faim et me restaure avec plaisir. Tout de même, on n’est pas habitué en France au château la Pompe et je regrette mon quart de pinard. Le pain, cet amas compact et gris un peu amer fait défiler devant mes yeux un régiment de petits pains blancs, vivants et croustillants, chauds et dorés, d’une délicate couleur d’ambre. Nous mangeons en silence… comme de vieux amis qui se connaissent si bien qu’ils n’ont plus rien à se dire…

Au lit maintenant. Sur le plancher de la chambre voisine on a étendu trois matelas avec draps et couvertures. Je devais être attendu ! D’un geste bref, le Capitaine indique qu’il faut se coucher et je m’exécute, tout habillé. Mais il me montre ses souliers Oh ! évidemment, je ne puis dormir chaussé. Suis-je bête ! Il enlève aussi les siens puis tombe la veste et la culotte et me fait comprendre que je dois l’imiter. Je commence à croire que l’envie lui prend de coucher avec moi. Nous sommes enfin dans les draps, tous trois côte à côte et j’entends pour la première fois depuis huit heures du soir un mot, une parole qui me rappelle que nous ne sommes pas des gens muets… Le Capitaine me dit « Ponsoir »… Quiconque aurait assisté à notre conversation précédente aurait cru voir dialoguer des sourds-muets ! Je ressens la bienfaisante impression de pouvoir dormir confortablement, sans pensées, sans responsabilité… Pouvoir enfin se donner tout entier au sommeil après tant de secousses, tant de crainte, tant d’inquiétudes ! Sentir qu’on est vivant parce qu’on peut dormir ! Immense jouissance qui me fait oublier la captivité, l’ennemi, la déroute, la famille… Il sera temps demain de songer à tout cela. Je m’abandonne au néant qui me reçoit comme un ami.

11 juin 1940

Un soleil clair me tire d’un profond sommeil. Le réveil marque 9H00 sur la table… Les gardiens sont déjà levés et j’entends le chauffeur qui s’asperge dans la cuisine. Je le rejoins pour en faire autant car il y a quatre jours que je ne me suis pas lavé ! Remarquant un short sur un fil au-dessus de l’évier, je m’en empare subrepticement pendant une absence de mon voisin et le glisse dans ma poche…

Le petit-déjeuner est servi : pain noir, saucisse arrosée de cette décoction d’orge grillé, sans sucre, que j’ingurgite avec la grimace. Pendant cinq années de captivité j’en boirais hélas des tonneaux, des citernes !

10H00 : Nous remontons en voiture. La nuit de repos m’a bien retapé et je songe que, si j’en avais la force et ne m’étais pas si profondément et si rapidement endormi, peut-être aurais-je pu fausser compagnie à la Wehrmacht… Le chauffeur pique franchement vers le sud et nous traversons les champs de bataille d’hier. La ballade serait agréable sans le paysage de désolation qui nous environne. Une étrange paix faite de silence règne sur les ruines et les épaves qui couvrent la campagne. C’est le désert… un désert riche de cultures saccagées par la guerre. La plaine est jalonnée de cadavres de chevaux, pattes tendues vers le ciel accrochant à leurs fers de brillantes clartés. Le feu a calciné quelques fermes dont les murs seuls restent debout. Des maisons, portes arrachées, fenêtres béantes et noires comme des yeux crevés se tiennent sans vie au bord de la route. Dans les jardins piétinés et labourés, les arbres sont coupés par le pied et sur les bas-côtés de la chaussée fourmillent les casques, les bidons aplatis, les sacs, les capotes que nos soldats ont abandonnés pour fuir plus vite…

Pendant quelques minutes nous roulons sur une nationale où circulent trois colonnes allemandes : deux colonnes blindées dans le même sens et une colonne de ravitaillement dans le sens inverse. Nous sommes obligés de passer dans les champs où s’est tracée une deuxième route ! Puis la voiture prend un petit chemin qui nous conduit à Attichy où elle tourne en rond pendant un moment. Elle remonte enfin le cours de l’Aisne dans un paysage charmant…

Vic-sur-Aisne ! Le périple nous ramène au point de départ ! L’auto s’arrête auprès d’un groupe de soldats français. Tiens ! des prisonniers, comme moi ! J’allais finir par croire que j’étais le seul P.G de l’Armée française… Mais les voilà qui se lèvent et agitent les bras. Le doute n’est plus possible, c’est ma section. Je me précipite vers mes chers poilus… Nous sommes tellement heureux de nous revoir ! Si le Boche pouvait ne plus nous séparer ! Je me sens vraiment moins seul. Eux semblent ragaillardis par la présence de leur chef et parlent tous ensemble. Je ne saisis pas un mot de leur verbiage. Nous sommes parqués dans un petit pré, au nord de Vic, sous bonne garde. Nous n’en bougeons pas jusqu’au soir, étendus sur l’herbe, fumant des cigarettes et admirant les colonnes interminables qui défilent sur la route le long du pré. La vue de camions français Unic et Lafly, montés sur pneus Dunlop nous consterne. On leur vendait donc tout ça pendant que nos unités devaient se contenter des vieux rafiots de réquisition ?

A 6H00, un posten dépose près de moi un seau plein d’une soupe épaisse à base de riz où nagent quelques fibres de viande. Les parts sont si maigres qu’elles tiennent dans les boîtes de sardines vides que les plus déshérités ont dû utiliser comme gamelles. Il nous reste encore un peu de pain fort heureusement ! On évoque la roulante de la compagnie avec attendrissement…

Encadrés par six fusils et colonne par trois, nous descendons maintenant au bord de l’Aisne dans une exploitation de matériaux de construction. Espérons qu’ils n’ont pas choisi la noyade pour nous exterminer ! Personne ne saura jamais pourquoi nous sommes venus en ces lieux car après une heure d’attente durant laquelle les « Schleuhs » se mêlent à notre groupe en essayant de fraterniser tous appareils photos dehors, on nous conduit à notre point de départ. Là, deux hommes sont désignés pour nettoyer une grange voisine et y étendre quelques bottes de paille. Les autres fument leurs dernières « Troupes » en regardant le soleil se coucher.

21H00 : Pendant toute la journée les Boches n’ont pas cessé de me dire qu’un lit m’était réservé dans une maison. Leur promesse se matérialise sur la paille de la grange où je partage la couche de mes hommes. Je ne leur en demande d’ailleurs pas davantage.

12 juin

Notre effectif est trop réduit pour former un convoi et nous attendons du renfort… Nous nous sommes levés tard aujourd’hui. Rien ne nous presse, même pas les Boches. Pendant que je me rase, trois pionniers viennent grossir nos rangs. L’un est blessé. Ils ont quelques boîtes de singe qu’ils partagent fraternellement avec nous.

A midi, changement de cantonnement ; nous allons dans une ferme dont la cour intérieure, assez vaste, nous permettra de circuler un peu et facilitera la surveillance des sentinelles. La buanderie recèle quelques instruments utiles à la confection d’une cuisine acceptable. L’ennemi nous a promis des victuailles mais pas avant ce soir. En attendant, il faut resserrer la ceinture d’un cran. Je fais nettoyer la grange et m’installe au grenier avec les gradés. Les poux qu’ont laissés les poules grouillent dans la paille sale. Au jardin les légumes ne manquent pas ; le gibier de ferme circule en liberté mais il est interdit de le toucher. Je trompe la faim en croquant deux ou trois carottes crues.

Les Allemands désignent quelques hommes de corvée pour le ravitaillement : ils rapportent des légumes, des nouilles, du café, des condiments etc… en quantité suffisante. Les ustensiles de cuisine sont immédiatement en batterie et nous nous apercevons que les casseroles sont inexistantes. On mélange tout dans la grande marmite à pâtée des cochons et les cuisiniers entrent en transe. ROUSSY, ex-cuistot de la Cie, a pris la direction de la popote et s’est adjoint deux débrouillards : BERTOLO et ROUCAUD. La soupe est prête vers 6H00. A présent ce sont les gamelles qui font défaut. Des boîtes de conserve un peu plus grandes que celles de la veille ont été récupérées. On distribue le bouillon auquel fait suite le plat de résistance, fade, gluant, mais excellent pour des estomacs creux. Comme nous n’avons pas de fourchette, les doigts en font office.

La nuit commence à tomber lorsque je vois apparaître une vache derrière la porte d’entrée à claire-voie : un Boche nous apporte le lait du petit déjeuner. Nous soignerons cette sœur de misère avec un tendre amour…

Colonne par trois maintenant. « A gauche, gauche ! » je continue à commander mes hommes. Hélas c’est pour les présenter à un sous-officier ennemi qui les compte trois fois et nous informe, pour tout bonsoir, que si l’un d’entre nous s’évade trois autres seront tirés au sort et fusillés.

13 juin

Colonne par trois. « A gauche, gauche ! » Appel du matin cette fois. Mais dans sa magnanime grandeur, l’ennemi nous a laissé dormir jusqu’à 8H00. Il n’oublie pas malgré tout de nous chercher quelques occupations. L’effectif est partagé en trois parties inégales : l’une se dirige vers les barricades qu’elle a mission de démolir, la deuxième part à la recherche des légumes et la dernière reste au camp pour en assurer l’aménagement. Personnellement, j’ai liberté de manœuvre  dans le cadre de ces trois occupations. N’ayant aucun désir de participer à des travaux qui peuvent, de près ou de loin, intéresser l’ennemi, je reste à la ferme avec SCHNEIDER. Nous bricolerons avec la troisième corvée à l’amélioration du pauvre confort de la collectivité.

On nous apporte un porc. ROUSSY l’exécute sans pitié et, avec ses acolytes, nous prépare un substantiel repas. J’accueille avant midi une vingtaine de pionniers qui augmentent notre effectif et diminuent d’autant nos rations que nous partageons avec joie. Parmi eux se sont glissés quelques tirailleurs marocains et un superbe nègre aux joues balafrées (33e Sénégalais) coiffé d’un képi de garde-forestier et affublé d’un gros baluchon dans lequel il serre jalousement une immense poêle à frire et des pommes de terre. Les sentinelles l’examinent avec curiosité en s’esclaffant et s’étonnent qu’il n’ait pas encore été fusillé ! Le malheureux, l’air très doux, roule de gros yeux ronds sans comprendre. Je réussis tout de même à le soustraire aux sarcasmes de nos geôliers. Nous cassons une croûte magistrale à midi ! Le porc entier y passe. Mais cela ne suffit pas au nègre qui se régale des tripes cuites sous la cendre. C’est à nous cette fois de nous extasier !

Au début de l’après-midi arrive un civil, jeune et maigre paysan des environs, réformé pour maladie de cœur (dit-il). Méfiance ! Nous évitons de nous épancher. Il semble assez instruit et voudrait un peu de lecture. Nous inventorions les greniers de la ferme et en sortons quelques romans sans intérêt qui nous tiennent compagnie un moment.

Une corvée a été désignée pour enterrer les soldats français tombés à Vic-sur-Aisne. Parmi eux mes poilus reconnaissent le sergent FARENC et le Lieutenant WEBER de la CA2 : corps gonflés, bleuis, méconnaissables… Je conserve par-devers moi les plaques d’identités et les livrets matricules.

Le nègre m’a pris en amitié et ne me quitte plus. Il sait lire et fourre son nez dans un vieux journal où il ânonne comme un enfant, sans intonation, sans souci de la ponctuation ni du sens des phrases. J’essaie de lui expliquer mais il ne cesse de me répéter : « Moi pas peu’ des A’mands – Toi pas peu’ non p’us, toi chef. » Puisqu’il est auprès d’un chef, rien ne peut lui arriver et il se sent rassuré.

Dans la matinée les Allemands ont amené ici un motocycliste de la 11e DI blessé au pied par des éclats de grenade et incapable de marcher. Il nous annonce l’arrivée d’une colonne importante de prisonniers parmi lesquels figurent quelques officiers du 170. cette nouvelle me rend presque heureux ! Sensation bienfaisante d’apprendre qu’on n’est pas seul… je pense à MELOT, à LAXAGUE, au Capitaine GIBET, à ceux du bataillon.

La fameuse colonne n’apparaît pas avant 15H00, long moutonnement verdâtre dans la poussière, au loin… Quand elle passe devant la ferme, je reconnais six officiers marchant en tête : le Commandant de PUINEUF du 3e Bataillon et son état-major (Capitaine FOURMIE, Lieutenant OUDOT et DURAND flanqués des deux médecins. Mon étonnement est grand car je ne m’attendais pas à voir des éléments étrangers à mon unité. J’apprendrai plus tard les noms des trois autres officiers : Lieutenant PASCAUD et PASSAT du 442e Pionniers et SCHIMPF du 235e RI. Tous présentent des mines défaites, consternées, jaunes de fatigue : ils ont à peine le temps de me dirent qu’ils terminent leur quatrième étape à pieds.

On les parqua dans un enclos voisin. Je débats comme un beau diable un bénitier de leur rendre visite. Elle m’est accordée et, flanquée d’une sentinelle je m’approche d’eux, tenant sur mon cœur une grande gamelle de soupe. Ils se jettent littéralement dessus, car depuis trois jours ils n’ont pratiquement rien mangé. La vue de ces officiers déchus, haves et affamés me donne l’envie de pleurer… Mais les soldats, les quatre cents soldats qui les accompagnent font cercle autour de nous et je dois subir leurs outrages. Ils m’insultent, me traînent dans la boue parce que disent-ils « tout est toujours pour les mêmes. » Premières réactions humaines devant l’adversité, premières manifestations de la lutte pour la vie, sans retenue, sans honte, sans beaucoup d’espoir. La loi de la jungle va régner… Pourtant, était-il  humainement possible de faire 400 parts de cette gamelle, la seule dont je disposais immédiatement ? Je l’ai donnée à des amis, à des gens que je connaissais et il s’est trouvé qu’ils étaient des officiers. Je n’ai pas choisi et je ne regrette pas mon geste. Fallait-il la jeter parce qu’il n’y en avait pas pour tout le monde ? Et puis, abstraction faite des gradés, ces hommes n’étaient-ils pas les plus âgés, les moins résistants ? Je vous demande pardon, camarades de notre armée en déroute, de n’avoir pas eu de quoi soulager votre misère… et je vous ai compris parce que vous aviez faim… mais vous avez jeté le doute en mon esprit et blessé un cœur qui souffrait assez de son impuissance. Sans cette sentinelle ennemie qui brandissait un fusil, à quelle extrémité en seriez-vous venus ?

Sous vos quolibets, j’ai regagné mon cantonnement et donné des ordres – oui j’ai donné des ordres à mes gardiens – pour une livraison rapide des vivres indispensables à la préparation du rata pour quatre cents hommes, avec l’envie folle de vous laisser crever. Pourrez-vous un jour vous rendre compte de ce que représente la confection d’un tel repas, sans marmites, sans personnel spécialisé, sans vivres, et en quelques heures ? Etions-nous les maîtres ?

Par bonheur nos posten sont assez compréhensifs et commencent par nous livrer un veau. Un arabe lui coupe le cou après avoir tourné la tête vers le soleil. La bête se débat et le sang gicle par saccades de l’aorte tranchée. ROUSSY et quelques autres le débitent, l’entassent dans la marmite aux cochons et allument un grand feu au milieu de la cour. Nous épluchons les légumes à toute vitesse… de l’eau, du sel et à 20H00 le rata est à peine cuit. Mais il faut le servir sans tarder pour éviter un massacre. Les portions peuvent être distribuées sans peine avec une petite cuiller… et les plus mal servis ne sont pas ceux qui ont un os à sucer… Je regrette de n’avoir pu faire davantage. A cette époque où chacun pensait d’abord à soi il est heureux que mes braves poilus aient, tout de même, un peu pensé à vous.

Une pluie fine se met à tomber… nous apprenons que l’ennemi était à Rouen le 8 et que le 10 la forêt de Compiègne lui appartenait. Alors que j’attendais le 10 une problématique contre-attaque, mes camarades d’infortune du 3e Bataillon tombaient, avec leur car de repli, dans les griffes du Boche vers Crépy-en-Valois ! Ils m’ont raconté leur erreur d’itinéraire, les rafales de mitrailleuses dans le véhicule… Les blessés… La honte de se rendre sans combats… Les marches forcées, le sommeil sur les pavés… et la faim, la faim atroce qui a fait de nos braves petits soldats des loups à l’affût.

Ulcéré et profondément triste j’essaie de trouver l’oubli dans un sommeil qui tarde à venir…

14 juin

Le ciel a retrouvé sa limpidité et mon cœur son équilibre. Je déjeune copieusement, car hier soir, j’avais laissé mon appétit dans le camp voisin. A 8H00, coup de théâtre ! Départ immédiat. Moins de dix minutes pour nous préparer ! Il est vrai que les bagages ne sont pas lourds. Les deux toubibs restent avec les blessés : je leur confie les papiers des morts que nous avons enterrés. La colonne ne prend cependant la route qu’à 9H00. ROUSSY a bourré ma gamelle individuelle de viande et j’ai du pain de seigle dans mon sac : de quoi tenir le coup pendant deux jours. Cette fois nous sommes assez nombreux et je marche en tête avec SCHNEIDER et un sous-officier allemand, chef du détachement. Le Commandant de PUINEUF et DURAND montent dans une camionnette avec les éclopés.

Nous allons à Noyon, soit une étape de 24 km. Le sac, bien que complet, me paraît tout d’abord assez léger. Des deux côtés de la route, s’étend toujours le même paysage de désolation jonché des débris de l’armée en déroute. Par-ci, par-là, un char défoncé ou brûlé, une auto incendiée, une tombe et sa petite croix surmontée d’un casque… Nous croisons des files de véhicules ennemis dont les conducteurs nous dévisagent sans haine apparente. Quelques-uns s’arrêtent et prennent des photos mais nous rabattons nos bonnets de police sur les yeux… Au dixième km les jambes s’alourdissent après une pause où j’ai mangé un peu de viande. Nous réglons l’allure, mais trouvant sans doute que nous nous endormons, le sous-officier boche passe devant et appuie sur l’accélérateur. Pendant neuf km nous marchons ainsi, à une allure endiablée, sans pose, trempés de sueur et crevant de soif. La chaleur moite, insupportable, provoque des brûlures entre les jambes… nous nous consolons en voyant nos sentinelles suffoquer sous leurs capotes, faces cramoisies et dégoulinantes de sueur…

Pause de 20 minutes à l’entrée de Noyon. Dix fois j’ai eu envie de jeter mon sac dans le fossé… Quelques-uns l’ont fait et doivent le regretter. Nous nous affalons en bordure de la route. Je donnerais une fortune pour un bidon d’eau… La remise en marche est pénible mais après quelques km les premières maisons de Noyon apparaissent. Les faubourgs sont détruits par les bombes : maisonnettes couchées par le souffle des projectiles, murs abattus ou constellés d’éclats, chaussée défoncée et labourée. L’aspect d’une maison nous saisit d’une émotion étrange, pénible et comique : un côté entier est ouvert comme si on avait enlevé le mur pour montrer l’intérieur qui apparaît en vitrine ; le lit, les tentures, les chaises, une table, sont restés en place au premier étage, semblable à du matériel d’exposition.

Les fils électriques pendent lamentablement et barrent la route. Avec les trous ils occupent toute notre attention car nous tenons, malgré notre misère, à demeurer intacts. Une bombe énorme est fichée dans le goudron de la route. Elle n’a pas éclaté et nous la contournons à bonne distance, pressés de la laisser derrière nous. Sait-on jamais ? Si elle était à retardement…

Le grand pont qui franchit la voie ferrée à l’entrée de la ville n’a presque pas été endommagé. La voie, jonchée de points d’impacts, n’est coupée qu’en un seul endroit et la gare n’a pas souffert… mais quantité d’arbres dans le voisinage tendent leurs racines vers les nuages.

Quoiqu’assez durement éprouvé, le centre de Noyon conserve un aspect accueillant. Le monument aux morts est encore debout près de la cathédrale mais présente une énorme brèche au faîte de sa pyramide. Quant au Saint lieu, s’il a été touché en maints endroits, les malheureux pruneaux égarés vers lui n’ont pas ébranlé sa majestueuse solidité. Ils n’ont même pas provoqué l’effondrement des échafaudages dressés pour sa réfection.

Nous sommes saisis d’étonnement en voyant l’ennemi diriger ses pas vers l’entrée principale de l’église. Nous franchissons le seuil et sommes plongés jusqu’à la moelle dans un bain de glace. La transition est  si brutale qu’après avoir fondu au soleil nous claquons des dents et sentons des frissons nous parcourir des pieds à la tête en quelques instants. Point de paille pour nous étendre si ce n’est celle des chaises de prières que nous sommes autorisés à utiliser. Les hommes sont entassés au milieu de la cathédrale sous la grande nef et dans le cœur. Les officiers peuvent se répartir sur les côtés, dans les niches des saints séparées de l’allée par une petite grille. Délicate attention mais le pavé y est aussi dur qu’ailleurs ! Enfin je choisis celle de Saint Antoine de Padoue. Mon sac contient encore une chemise et je n’hésite pas à changer celle qui me colle sur le dos puis je m’achemine vers mes collègues du 170. ils grelottent dans leur sueur congelée et n’ont pas le moindre linge en réserve : leurs sacs ont été égarés dans la capture. Hélas ! je n’ai pas d’autre chemise…

Il est interdit de sortir et nos estomacs crient famine. Un interprète français nous donne l’espoir d’une soupe. La soupe arrive à 7H00 mais nous n’avons pas droit aux quelques haricots nageant dans une appétissante eau grasse : c’est la soupe des hommes. Les officiers doivent attendre ; on leur a préparé un repas spécial et nous espérons, égoïstement, qu’il sera plus copieux. En attendant, je sors le reste du rôti que ROUSSY a mis dans ma gamelle et le découpe en une dizaine de parts égales. Ma provision de pain disparaît en quelques secondes… et les réserves sont ainsi épuisées !

Enfin, un posten nous rassemble : « Raus ! Schnell ! A la zoupe… » Réjouis, nous lui emboîtons le pas vers une maison d’apparence sympathique où le Boche nous a conviés au festin. Hélas ! Nous n’y entrons même pas. La soupe est servie dans la cour : une modeste, oh bien modeste louche de flotte où ont été dilués quelques bouillons Kub. Soyons honnête et reconnaissons qu’elle fut servie dans des assiettes et « mangée » avec des cuillers. Nous avions encore un faible espoir de voir surgir le plat de résistance mais l’ordre de retourner dans la glacière nous ravit à ce beau rêve. Néanmoins je n’ai pas tout perdu car, distinguant un pain blanc français tout entier sur le rebord d’une fenêtre, je le dissimule vivement sous ma capote. Je ne sais pas depuis quand il attend là qu’une main secourable vienne le délivrer mais je constate qu’il est dur comme pierre et que les moineaux y ont déposé deux crottes à présent séchées…

La Providence a pitié de nous vers 20H00 en la personne d’un cuisinier, frère du Capitaine FINAS, qui nous donne un pain et une boîte de singe par tête de pipe…

Nous sommes invités au repos… je songe à un bon lit et m’étends sur le pavé au pied du petit autel que St Antoine de Padoue honore de sa statue. Les murs de la chapelle sont tapissés de plaques de marbre, touchants remerciements à une multitude de vœux exaucés… Ah ! mon bon St Antoine, si vous pouviez me tirer de là, exterminer la race germanique et nous rendre à tous la liberté… mais vous êtes dur d’oreille et n’entendez pas ma prière… pourtant je n’hésiterais pas à ajouter une plaque à votre belle collection.

Il y a bien entendu une suite à ce témoignage mais dans l’impossibilité actuelle de retrouver la famille ou des extraits publiés dans le journal des anciens du 170e RI ce récit reste à compléter.

© Marc Pilot – Picardie 1939 – 1945 – octobre 2008

170e R.I., (11e D.I.)

Témoignage du Caporal Jean Monnerie
(Lettre du 28 septembre 1988)

170
C’est arrivé un jour ! La liaison mouvementée
 

Mon camarade Eugène Spiler et moi-même, étions détachés du 170e RI comme agents de liaison motocyclistes de la 11e Division.

Vers le 13 juin 1940, le PC venait de s’installer à La Croix-Saint-Ouen, petite localité sur la route de Paris à Compiègne dont les habitants furent évacués le jour de notre arrivée par des bus parisiens.

Vers 21H30, nous fûmes désignés pour effectuer trois liaisons. Après avoir consulté la carte Michelin quant à l’itinéraire à suivre, tout paraissait facile eu égard aux nombreuses liaisons plus dangereuses et compliquées déjà effectuées.

Après avoir parcouru 4 km environ vers Compiègne, empruntant une route à droite en direction de la forêt, nous arrivâmes à un carrefour sur lequel débouchait un nombre impressionnant d’allées forestières dont chacune d’elle était renseignée par une pancarte métallique rectangulaire, à la peinture rouillée et écaillée, et l’obscurité aidant par la présence des grands arbres ces signalisations n’étaient d’aucune utilité. Quelle allée prendre ? D’un commun accord nous partîmes droit devant.

Après avoir roulé quelques kilomètres, toujours dans l’obscurité (pas de lumière au side-car), nous débouchâmes dans une grande clairière où malgré l’heure tardive il faisait encore jour ; de grands bâtiments se trouvaient là, occupés par une formation militaire qui, par chance, était destinataire d’un de mes plis. Aucun renseignement ne put m’être donné pour poursuivre notre mission, sinon que le mieux était de continuer tout droit, ce qui fut fait.

Depuis un grand moment l’atmosphère devenait étouffante, des éclairs zébraient le ciel, d’abord par intermittence puis de plus en plus nombreux, accompagnés par des coups de tonnerre pour devenir quasiment incessants, ce qui éclairait notre chemin : on se serait cru en plein jour ou bien assister à un feu d’artifice, c’était féérique et impressionnant à la fois !

Tout à coup, un bruit infernal se fit au-dessus des arbres puis sur nos têtes, nous stoppant net. C’était la pluie qui tombait en trombes et avec une telle intensité que nous fûmes immédiatement trempés jusqu’aux os, nous avions peine à réaliser ce qui se passait : la pluie, le vent, le tonnerre étaient déchaînés, un vrai déluge ! Combien de temps cela dura-t-il ? Je ne sais ! Toujours est-il que la pluie et le vent cessèrent brusquement, les éclairs s’espacèrent pour disparaître petit à petit et on entendait les roulements de tonnerre au lointain. Puis, ce fut le silence et l’obscurité ce qui m’obligea à marcher dans une nuit d’encre au-devant du side-car pour diriger mon camarade afin d’éviter les grands arbres, ça n’allait pas vite !

Je me faisais du souci pour les deux plis que j’avais mis à l’abri de la pluie et me demandais si je pourrais trouver les destinataires, moi qui avait toujours jusque-là accompli toutes les missions qui m’avaient été confiées… Nous avancions très lentement avec l’impression d’être perdus dans cette immense forêt : pas un point de repère, pas de bruit de canons ni d’armes automatiques comme nous avions l’habitude d’entendre, ce qui nous permettait parfois de nous repérer.

A un moment donné, j’aperçus, au travers des arbres, une petite lueur qui me fit penser au Petit Poucet voyant la lumière de la maison de l’Ogre, je décidai d’aller me rendre compte de quoi il s’agissait. Prenant mon mousqueton chargé, je priai mon camarade de ne pas bouger et d’attendre mon retour.

Me voilà donc parti, avançant comme l’aurait fait un chasseur, prêt à faire feu en cas de besoin. Cette promenade, si je peux m’exprimer ainsi, me paraissait longue, cette lumière était plus éloignée que je l’avais supposé. Enfin, j’entendis un bruit régulier comme celui d’un moulin à café en marche et aperçus l’ombre d’un gros véhicule ouvert à l’arrière, et, à côté, un militaire de dos qui tournait une manivelle avec ses deux bras. L’obscurité m’interdisait de reconnaître si c’était un ami ou un ennemi, j’étais sur le qui vive ! Après avoir réfléchi quelques secondes sur ce que je devais faire, je lançai : « Haut les mains ! » tel un pantin à ressorts le pauvre gars fit un grand bond, les bras en l’air en criant : « Je suis Français, des transmissions ! » Si j’avais pu voir sa figure, il devait être vert de peur ! Rassuré, car quelques instants avant j’avais moi-même quelque peu la trouille, tout s’arrangea pour le mieux, mais, n’ayant pu obtenir de renseignement qui aurait pu m’aiguiller pour continuer notre route, je fit demi-tour.

A l’aveuglette, j’eus beaucoup de mal à retrouver le side-car, mais de Spiler point. Disparu ! Quelle émotion ! Je l’appelais à plusieurs reprises, rien ! Je n’étais pas fier dans cette forêt, toujours dans le noir. Enfin, après m’être déplacé, nous nous retrouvâmes avec plaisir : ne me voyant pas revenir, il était venu à ma rencontre s’étant quelque peu égaré du point de départ.

Nous voilà repartis ! Toujours dans la nuit mais avec l’habitude nous parvenions à nous diriger car plus nous avancions et mieux nous roulions car le grand jour commençait à paraître. Nous abordâmes une route, prendre à gauche ou à droite ? Je décidai pour la droite. A petite distance, une ferme se trouvait là, occupée par des militaires tous endormis sauf une sentinelle qui m’apprit avec soulagement que le PC de cette unité était destinataire du deuxième pli. J’étais heureux ! D’autant plus que les renseignements recueillis me donnaient l’espoir de remettre ma troisième enveloppe à la formation qui se trouvait à Compiègne, sans autres précisions.

Donc direction Compiègne ! Le jour était arrivé, nous avions très soif et aspirions à trouver quelque fontaine pour nous désaltérer, c’était insupportable ! Nous avons tourné par-ci par-là dans la ville abandonnée, pas âme qui vive et toujours cette soif ! Lorsque dans une petite rue le drapeau français flottait en haut du portail d’une petite maison, je décidai de sonner et presque aussitôt un homme qui me paraissait assez âgé ouvrit la porte. Après nous être présentés, il nous pria d’entrer. Il était en robe de chambre coiffé d’un calot avec les trois galons de capitaine, d’une politesse et d’une courtoisie qu’il me plaît encore à souligner, il nous apprit que l’unité que je cherchais avait fait mouvement la veille pour une destination qui lui était inconnue. Le brave officier nous offrit à volonté de l’eau fraîche avec de la menthe ce qui nous ravigota quelque peu, et nous voilà repartis vers La Croix-Saint-Ouen avec missions quasiment accomplies mais tout mouillés, fatigués par une nuit fertile en émotions.

Au PC, vers 7 heures, nous fûmes accueillis avec un grand soulagement par tout le personnel du 3e bureau nous faisant part de l’inquiétude qui régnait à notre sujet car quelques instants après notre départ de la veille les trois missions qui nous avaient été confiées étaient annulées. L’équipage du 26e RI, également agents de liaison comme nous, avait été envoyé pour nous prévenir de faire demi-tour et il n’était pas encore rentré. Nos camarades s’étaient probablement égarés et avaient comme nous subi les mêmes intempéries.

Nous nous sommes immédiatement endormis dans un grand lit du 1er étage de la maison nous tenant lieu de cantonnement. Ce repos dura combien de temps ? Impossible d’en déterminer la durée car, tout-à-coup nous fûmes réveillés en sursaut par un vacarme infernal, nous réalisâmes qu’il s’agissait d’un bombardement aérien. Les bombes tombaient dans les environs immédiats, des éclats ricochaient sur les toits agrémentés par des grésillements et crépitements d’incendie tout proches, cette atmosphère nous avait complètement abrutis et, atteint d’un certain somnambulisme, réalisant ce qui arrivait, nous dévalâmes les escaliers pour sortir de cette maison afin de nous réfugier autour de la margelle du puits se trouvant au milieu du petit jardin en attendant que ça se passe ! Nous eûmes la surprise d’y trouver nos deux camarades partis à notre recherche la veille qui s’étaient mis là surpris par le bombardement et qui, comme nous, étaient complètement abrutis et désorientés.

Ce bombardement ne dura fort heureusement qu’une ou deux minutes, aucune bombe ne tomba sur le PC, qu’aux alentours seulement où un pâté de maisons fut détruit, une voiture automobile incendiée et trois camarades blessés sans gravité.

Deux jours plus tard le PC de la division fit mouvement sur Gillocourt près de Pierrefonds où il resta très peu de temps

La section des éclaireurs motocyclistes du 170e RI se composait :

1/ de 13 side-cars, marque Gnome et Rhône, l’entraînement du moteur 7 ou 9 CV se faisait par cardan qui devait être remplacé tous les 10 000 km environ.
Sur l’avant droit du panier était peint en blanc l’insigne du régiment. Du côté droit à l’intérieur du panier se trouvait le logement du FM 24/29, cette arme pouvait être installée sur une petite béquille soudée sur le rebord du panier.

2/ l’effectif de cette section était composé ainsi :

1 officier
1 s/officier adjoint (sergent-chef)
3 sergents
2 caporaux-chefs
2 caporaux

3/ sur le dessus du coffre de ce véhicule était fixée une roue de secours, quant à l’intérieur il permettait de loger facilement les équipements et effets personnels des deux passagers.

 

Texte retranscrit par Marc Pilot © Picardie 1939 – 1945 – décembre 2011

208e R.A.L.D. (11e D.I.)

Extrait du JMO de la 15e Batterie, Ve Goupe, du 208e RALD

Rédigé par l’adjudant Lucien SCHER

18 mai 1940 : départ de Marthille par Morange (Moselle) à 12H pour embarquer à Landroff, départ à 18H30.

20 mai : débarquement à 18H à Béthisy-Saint-Pierre (Oise). Au début du débarquement, la gare est bombardée par avions (pas de pertes). Bivouac à Néry.

21 mai : départ de Néry à 3H30 pour Saint-Waast de Longuemont, près de Verberie. Cantonnement à Saint-Waast.

22 mai : départ de Saint-Waast à 21H pour Saint-Jean-aux-Bois (forêt de Compiègne) où la batterie arrive le 23 à 1H30.

23 mai  : la batterie (divers soldats qui ne servent pas les canons aux avant-postes et ont la garde des chevaux, des munitions, du ravitaillement…), après avoir bivouaqué à proximité de Saint-Jean-aux-Bois, se déplace jusqu’à Four-d’en-Haut entre 19 et 20H. Mise en batterie à 21H.

25 mai  : sortie de batterie à 4H30, départ par Saint-Jean-aux-Bois, carrefour du Grand Écuyer, carrefour Beaurevoir. Mise en batterie à 10H au point 15.70 entre le carrefour du Beaurevoir et le carrefour du Vivier Payen, à proximité de la route de Compiègne à Pierrefonds. Gisement de surveillance : 800 m. L’observatoire est en A.7299 en lisière du bois du Croc.

1er juin : sortie de batterie à 22H. Itinéraire Pierrefonds, Saint-Étienne, Chelles, Martimont. De nuit Mise en batterie de nuit en 98.55 à 300 m sud du château de Montauban. Gisement de surveillance : 800 m. Les échelons [1] sont en A.47.56 à la Fontaine-des-Roches.

8 juin : nombreux tirs dans la région des rives de l’Aisne entre Attichy et Vic-sur-Aisne. La batterie est l’objet d’un bombardement aérien qui ne fait aucun dégât. L’échelon subit un bombardement par obus où quinze chevaux sont tués.

9 juin  : à 11H, la batterie reçoit l’ordre de se replier et vient occuper une nouvelle position entre le ravin au sud de Roilaye. Des tirs sont effectués dans la région est de Hautefontaine.

10 juin : après quelques tirs, la batterie se déplace à 11H et vient occuper le mont Berny d’où elle tire sur la même région. À 19H, elle se replie en même temps que toute la division. À 7H l’échelon avait été bombardé à Saint-Étienne.

11 juin  : arrivée à 4 km de Crépy-en-Valois qu’elle doit traverser, la batterie est arrêtée par une avance allemande sur Crépy, elle tente par un itinéraire contournant Crépy de reprendre son itinéraire mais elle est obligée de se replier sous la poussée jusqu’à Ormoy-Villers et prend position à 4 km d’Ormoy-Villers ; l’échelon est porté légèrement en arrière au niveau de Nanteuil-le-Haudoin.

12 juin : une attaque aérienne et terrestre se déclenche dans la zone de la division. Le tir d’arrêt est exécuté trois fois de suite entre 15H et 15H30. À 21H la batterie se replie par Nanteuil-le-Haudoin jusqu’à Coupvray.

 

© Marc Pilot – Picardie 39 – 45, octobre 2013

610e Régiment de Pionniers

JMO

(manuscrit sur un cahier d’écolier)

Lieutenant-Colonel DUBOIS

 

9 juin 1940

1er Bataillon

Quitte le Bois de la Morlière vers 5H30 pour Sains où il arrive vers 9H30. Le bruit circulant que Tricot, Ravenel, le Plessier sont occupés par l’ennemi le Lt Colonel Dubois envoie la 2e Cie en couverture dans la direction de Brinvillers. Une fusillade se fait entendre : la 1ère et la 3e Cie reçoivent l’ordre de s’installer défensivement dans Sains ; la 2e reçoit l’ordre de s’installer défensivement sur place si l’avance est impossible. Le S/Lt Chaize (2e Cie) prend l’initiative d’aller en avant en reconnaissance. Il trouve la voie libre, en rend compte et poursuit sa route ; il se croit suivi par le Bon qui en fait ne le suit pas. Aussi bien à partir de ce moment on n’aura plus de nouvelles du 1er Bon, à l’exception de la 4e Cie isolée en arrière depuis le 24 mai et de la section de la 2e Cie commandée par le S/Lt Chaize.

2e Bataillon

Le Bon continue son repli vers l’Oise. Dans la nuit, à Ravenel, des embouteillages coupent le bataillon : un détachement de 80 h sous les ordres du Capitaine Quémerais se trouve isolé. Le reste du bataillon poursuit sa route à travers les postes ennemis éclairé par le Lt Hémery et le soldat Jouan. En passant par Angivillers, Grandvilliers, Bailleul, Avrigny, Choisy-la-Victoire, St Martin le Bon arrive à Pont Ste Maxence à 14 heures. L’Oise franchie, le Capitaine Etesse ( ?) tombe inanimé et est évacué sur Senlis. Le Capitaine Javidan prend le commandement du Bon et le dirige sur Senlis où il doit retrouver le capitaine Etesse le 10 juin à 5H à la caserne.

Le Train Auto qui est resté à Fay St Quentin jusqu’à 1H30 est dirigé par le Cdt de Chantérac sur Ponchon, puis à 7H de Ponchon sur la forêt de Carnelle en passant l’Oise à Beaumont. Beaumont est atteint à 11H.
Le détachement commandé par le Capitaine Quémerais se replie par Estrées St Denis sur Pont Ste Maxence où il arrive après que le pont ait été détruit par l’aviation ennemie. Vers 19H le Capitaine Quémerais parvient à faire passer l’Oise à son détachement sur un barrage situé à 1,5 km du pont.

3e Bataillon

Arrivée au Val de l’Eau à 5H. Départ à 10H pour Beaumont. Traversée de l’Oise dans la soirée et bivouac dans la forêt de Carnelle. D’une manière générale la troupe qui vient de parcourir sans repos une étape de 75 km est épuisée.

10 juin

2e Bataillon

À 5H le capitaine Etesse ne trouve pas au rendez-vous fixé le Bon commandé par le capitaine Javidan. Le capitaine Etesse le recherche dans la direction de Pont Ste Maxence mais il ne trouve dans cette ville que le détachement Quémenais et le détachement Chaize (1er Bon) qu’il dirige sur Ory la Ville, puis sur Montjoult et enfin sur Gonesse (arrivée à 15H)

À 20H la liaison est rétablie avec le régiment.

3e Bataillon

Bivouac en forêt de Carnelle

 

© Marc Pilot – Picardie 1939 – 1945 -juin 2012

Don GENTILE – 4th Fighter Group, 336th FS

Don GENTILE (Dominic Salvatore Gentile)

 

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Cet as américain connut de grandes émotions au-dessus de la forêt de Compiègne le 14 janvier 1944 aux commandes de son Republic P-47D-5-RE (42-8659) « Donnie Boy » Voici un extrait de son rapport :

- A. Engagement
- B. 14 janvier 1944
- C. 336 Fighter Squadron
- D. 15H00 – 15H20
- E. Forêt de Compiègne – 12. 000 (premier) zéro pied (second)
- F. Clair – brumeux au-dessus
- G. 2 FW 190
- H. 2 FW 190 détruits
- I. Récit :

« J’étais Blue one (1) dans le Shirtblue Squadron. Je vis et signalais un groupe de quinze 190 volant vers l’est à 3000 pieds au-dessous. J’emmenai ma section composée du F/O Richards (2), Lt Norley (3), et Lt Garrison (4) en piqué. Dès notre descente les 190 éclatèrent en deux groupes. J’accrochai deux traînards volant vers le nord et les attaquai à 8H alors qu’ils plongeaient à 50°. Je m’approchai à moins de 300m et tirai une longue rafale sur le n°2, j’observai des impacts à gauche du cockpit et de la fumée s’en échappa. Il passa très lentement sur le dos à 8000 pieds et partit en vrille à la verticale. Il s’écrasa dans les champs près de la forêt. Le LT Carlton (Red 1) et le F/O Richards (2) le confirment.
Je virai immédiatement vers l’autre FW et arrivé à environ 200m, je commençai à tirer jusqu’à 140m. Nous étions dans une faible descente depuis 4000 pieds. Comme je tentai de suivre son sillage pour tirer de nouveau, il toucha les arbres et je tirai sur le manche, étant tout près également de les toucher moi-même ».

Il fut ensuite attaqué par deux autres FW 190 qui le harcelèrent pendant une dizaine de minutes, lui causant une bonne frayeur. Munitions épuisées et tous les niveaux de températures au rouge, il regagna sa base sain et sauf.

Il pouvait conclure ainsi son rapport : « Je revendique deux (2) FW détruits. J’ignore ce qu’il est advenu du troisième sur lequel j’ai tiré, par conséquent je ne revendique rien à son sujet ».

 

© Marc Pilot – Picardie 1939 – 1945 – mars 2011 / octobre 2012