170e R.I., 7e Cie (11e D.I.)

Souvenirs du sergent-chef CLAUDON
Commandant la 4e section de F-V
170e R.I., 7e Cie

 

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Après avoir subi, du 12 au 15 mai, l’attaque allemande sur le front de Forbach, le 170e R.I. quitte ses positions le 16 à 23H00 et, après plus de 24 heures de marche, arrive dans la région de Morhange où il embarque dans la journée du 20 pour une destination inconnue. Six trains transportent troupe, animaux et matériels et, après trois longues journées, le débarquement a lieu dans la soirée du 23 et la nuit suivante. Notre unité, le 2e Bataillon, arrive en gare de Plessis-Belleville le 24 à 1H00 du matin et quitte aussitôt cet endroit pour gagner, à pied, la localité de Borest (Oise), au sud de la forêt de Compiègne où nous arrivons vers 6H00 du matin.
Nous passons la journée dans ce village que nous quittons à la nuit tombée pour nous rendre en forêt de Compiègne et, le 25 mai, au lever du jour, nous établissons notre cantonnement sous les magnifiques futaies de cette forêt à 2 kilomètres à 1’ouest du village de Vieux-Moulin.
Dès notre arrivée nous assurons notre protection pour nous garantir éventuellement des attaques aériennes. Chacun creuse son trou et c’est seulement lorsque ce travail est effectué que tous nous prenons un repos bien mérité. Tout au long de la journée l’activité de l’aviation ennemie se manifeste et des bombardements se font entendre sur des objectifs plus ou moins éloignés mais, heureusement nous échappons aux vues de ces oiseaux sinistres. La consigne avait été donnée d’éviter toute circulation inutile et aucun de nos hommes n’a désobéi. Notre compagnie, au matin du 12 mai, avait perdu la moitié de son effectif et nul ne songe à faire le fanfaron. Tous savent que ce repos est nécessaire et que désormais il nous faudra parcourir chaque nuit, pendant un temps indéterminé, de longues marches à pied. Nous avons certes l’habitude de la marche mais ce qui ajoute à notre fatigue c’est que nous transportons à dos d’homme la même quantité de matériel et de munitions que si notre effectif était au complet. Toutes ces charges ont été réparties entre tous, gradés compris, aussi les temps de repos sont les bienvenus.

Le mouvement en avant se poursuit chaque nuit. Nous n’avons aucune idée du chemin parcouru ni de la direction vers laquelle nous nous rendons et c’est seulement le 27 mai à l’aube que nous quittons le couvert de cette grande forêt et que nous arrivons au village de Trosly, lieu prévu pour notre cantonnement, mais l’aviation allemande est déjà au-dessus de nous et nous salue en laissant tomber quelques bombes mais personne n’est touché. Notre arrivée et cette attaque n’ont pour résultat que de provoquer la colère des rares habitants demeurés dans ce village qui est déjà en partie détruit par les bombardements et ces pauvres hommes nous envoient au diable sans penser que pour ce qui nous concerne nous souhaiterions ne pas nous trouver sous les coups. Nous passons la journée dans les ruines de ce village. Sauf à l’instant où nous prenons l’unique repas de la journée, nul ne se promène et l’aviation ne se manifeste plus de la journée.

La nuit suivante nous quittons Trosly et partons cette fois sur la route Nationale en direction du nord-est. Nous longeons bientôt l’Aisne qui coule sans bruit entre des rives ombragées. Sur cette route un convoi hippomobile a subi une attaque aérienne quelques jours auparavant. De nombreux cadavres de chevaux sont allongés sur la chaussée, les jambes raides, ventres gonflés et non seulement le spectacle de ces pauvres bêtes est navrant mais il s’en dégage une odeur insupportable. Si des hommes ont été tués en même temps il est probable qu’ils ont été enterrés car nous ne voyons aucun cadavre. A Jaulzy nous nous engageons sur la droite et parvenons dans la matinée au P.C. de notre bataillon qui est installé dans un grand parc.
Après quelques heures d’attente nous sommes informés sur notre destination et ne tardons pas à reprendre la marche pour arriver à Vic-sur-Aisne où nous établissons notre cantonnement à proximité de la gare au lieu-dit : La Vache Noire. Nous avons toutes facilités pour nous loger dans cette avenue qui va de la gare jusqu’au pont au-delà duquel se trouve la plus grande partie de ce bourg qui nous semble assez grand.
Repos complet le reste de la journée. Des ordres stricts ont été donnés, nul ne doit se promener dans la rue. Les avions rôdent aux alentours et notre présence doit passer inaperçue. C’est une question de sécurité et d’ailleurs nos hommes ne tiennent pas à se faire massacrer sans avoir aucune possibilité de se défendre.

La journée du lendemain se passe au même endroit. La matinée a été employée à reconstituer la compagnie. Lors de l’embarquement à Morhange nous avons reçu en renfort une section venue du C.I.D. (Centre d’Instruction Divisionnaire) en remplacement de nos deux sections disparues au matin du 12 mai. C’est un bien maigre renfort et nous sommes loin du compte en ce qui concerne l’effectif de la Compagnie. Mais nous devrons nous en contenter et remettre sur pied quatre sections de fusiliers-voltigeurs à effectif très réduit. Au lieu des quarante hommes qui doivent normalement être sur les rangs nous nous retrouvons avec un effectif de 21 hommes et quatre gradés.

Les Sous-lieutenants DAVID et DUFOUR restent à la tête des 2e et 3e section ; l’Adjudant-Chef SIMON, venu avec le renfort du C.I.D., prend le commandement de la 1ère section et, pour ma part, j’hérite de la 4e section. Nous avons amalgamé les hommes venus du C.I.D. avec ce qui nous restait de la Compagnie car ces derniers qui ont combattu dans nos rangs depuis notre entrée en guerre seront à même d’entraîner les nouveaux arrivés qui, depuis le jour de la mobilisation générale sont restés dans un dépôt. Notre armement est sensiblement le même que celui de nos anciens de la guerre 14-18 sauf que nous avons le nouveau fusil MAS 36 et que nous n’avons plus la baïonnette au ceinturon car elle est plus courte et se loge dans le fût.

Le Bataillon est arrivé sur la position qu’il sera chargé de défendre en cas d’attaque ennemie. A notre gauche, les 1er et 3e bataillon sont en ligne entre Berneuil et Vic-sur-Aisne exclus. Notre 2e bataillon est étalé depuis Vic jusqu’au pont qui franchit l’Aisne en face de Le Port-Fontenoy. Dans la soirée du 31 mai, notre Compagnie (7e) quitte Vic pour se rendre à Ressons-le-Long où nous établissons notre cantonnement sans difficulté car ce village est à peu près vide de ses habitants.

La journée du 1er juin est consacrée à l’étude de la situation dans laquelle nous allons nous trouver. Les 1ère, 2e et 3e section s’installeront sur la rive sud de l’Aisne de même que le P.C. de compagnie. Avec ma 4e section je serai chargé de défendre Ressons qui va être transformé en point d’appui pour interdire le passage d’engins blindés allant en direction du sud. A l’époque ces points d’appui nous leur avons donné le surnom de bouchons retardateurs sans toutefois être convaincus de leur efficacité face à un ennemi possédant d’énormes moyens terrestres et aériens.
La nuit venue, toute la compagnie participe à l’établissement de deux barricades solides aux deux extrémités de la rue principale du village. Pour ce faire nous démolissons de vieilles bâtisses afin d’en extraire les pierres taillées que nous amenons sur place en nous servant de bois ronds.

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A l’aube du 3 juin je me retrouve seul avec ma section ; le reste de la compagnie ayant quitté Ressons pour aller prendre ses emplacements sur la rive sud de la rivière. Il me reste à organiser la défense de ce point d’appui. Le 1er groupe, commandé par le caporal-chef Arrault aura pour mission la défense de la barricade à l’est du village. C’est là que je me tiendrai le plus souvent car je considère que ce sera le point névralgique en cas d’attaque ennemie. Le 2e groupe, aux ordres du caporal Allart assurera la défense de la sortie ouest. Mon sous-officier adjoint, sergent Dory, se tiendra en permanence avec ce groupe. Quant au 3e groupe, commandé par le caporal-chef Blineau, il s’installera sur le mamelon où se trouve le cimetière du village. Une tranchée sera creusée le long du mur du cimetière, côté est. Sa mission sera surtout la surveillance de la plaine qui s’étend entre le village et l’Aisne et d’aider à la défense du village en utilisant les grenades à fusil (V.B.) que je fais transporter dans ce groupe car le village ne se prête pas à l’emploi de ces engins et qui pourtant pourraient être aussi efficaces qu’un tir de mortier,

Dans la matinée je reçois de nouveaux éléments qui me sont envoyés par le P.C. du Bataillon. C’est d’abord un groupe sanitaire qui se compose du médecin auxiliaire Iagello, de deux infirmiers et de deux brancardiers avec leur matériel. Arrive ensuite un groupe anti-char commandé par un sergent-chef et qui comprend quatre servants et un canon de 25. Le groupe sanitaire s’installe dans un abri situé au fond d’un jardin à proximité de la barricade N°1. C’est une cave voûtée qui a été construite sous un talus et qui est contiguë à une autre cave dans laquelle j’ai fait stocker des vivres qui m’ont été amenés par notre sergent d’ordinaire car désormais nous ne verrons plus notre cuisine roulante venir faire la distribution des repas. Nous devrons vivre sur ce que nous trouverons dans le village où volailles, lapins et légumes ne nous manqueront pas. Ces vivres venus de notre cuisine consistent en pain de guerre, chocolat et conserves. Pour la préparation de nos repas nous utiliserons des appareils à gaz, ce qui ne manque pas puisque les habitants sont partis avec un minimum de bagages et que tous les meubles sont restés dans les maisons.
Le groupe anti-char s’installe dans la cour d’une ferme située à une cinquantaine de mètres en arrière de la barricade N°1, à droite dans la rue principale en faisant face à l’est. Un créneau est percé dans l’angle d’un mur pour permettre le tir de la pièce.

Notre Chef de bataillon, le Commandant MOREAU, vient visiter notre installation dont il semble satisfait. Il me remet un ordre écrit avant de me quitter. Cet ordre est précis. En voici le texte exact : « LA SECTION CLAUDON DEVRA TENIR LE POINT D’APPUI DE RESSONS-LE-LONG SANS ESPRIT DE RECUL. »
Je me garde bien de communiquer ce papier à qui que ce soit de ma section car j’estime que ce serait courir le risque de voir mes hommes « paniquer ». Nous nous trouvons dans une situation pratiquement sans espoir lorsque nous aurons affaire à une attaque de grande envergure. Cela nous le verrons bien le moment venu. Pour 1a défense de notre réduit nous n’avons que de faibles moyens mais l’ennemi n’est pas encore là et la canonnade que nous entendons du matin au soir, vers le nord, nous indique que la bataille se déroule toujours sur 1’Ailette et le massif de Saint-Gobain. Pour le moment il n’y a que l’aviation qui s’occupe de nos positions. Les stukas sont toujours là, du matin au soir. Entre deux passages de ces oiseaux sinistres, un avion d’observation se promène et cherche à repérer ce qui se passe au sol. Quelques bombardements ont lieu dans la direction de Vic et au-delà.

La journée du 5 juin est entièrement consacrée à la continuation de nos travaux de défense. Deux barricades sont élevées en travers de deux issues. La première dans le chemin qui mène de l’église au cimetière, la seconde dans un autre chemin qui depuis la rue principale va en direction du nord et mène aux vergers qui s’étendent entre le village et la route nationale. Ces deux barricades ne sont pas destinées à arrêter des engins blindés et représentent seulement un obstacle contre des éléments d’infanterie. Dans un jardin qui se trouve derrière la maison contre laquelle est appuyée la barricade N°1, une tranchée est creusée en forme de demi-cercle sous le couvert d’un pommier dont les branches descendent presque jusqu’à terre. Elle a deux mètres de profondeur et pourra servir d’abri au groupe Arrault au cas où se produirait un bombardement violent par artillerie car l’abri d’une tranchée est préférable à la toiture d’une maison sous laquelle les hommes pourraient se trouver ensevelis. A chaque extrémité de cette tranchée se trouve une échelle pour en faciliter l’accès et la sortie. Je fais également creuser une tranchée-abri pour les hommes chargés de la défense de la barricade N°2. Dans le même temps le groupe Blineau organise sa défense par l’établissement d’une tranchée le long du mur du cimetière face à l’est. Des buissons la protègent suffisamment des vues de l’aviation. Ce groupe a surtout l’avantage d’avoir une vue assez étendue sur les alentours du village et au-delà dans la direction de Vic- sur-Aisne et Blineau sera chargé de me signaler ce qui pourra se passer dans tout ce secteur car dans notre réduit nous n’avons pratiquement aucune vue sur l’extérieur. Je n’ai d’ailleurs aucune liaison avec le reste de la compagnie. Radio et téléphone n’existent pas et nous ne pourrons communiquer que par l’envoi d’agents de liaison.

C’est justement un agent de liaison qui, au matin du 6 juin m’est envoyé par le capitaine MARTIN qui m’envoie un message pour me demander de procéder à une fouille car il a été averti par le P.C. du Bataillon que des émissions de radio clandestine sembleraient provenir de Ressons et que des messages en langue allemande ont été entendus. La fouille devra être faite en priorité sur la colline qui domine Ressons au sud où se trouve une grosse exploitation qui comporte de nombreux bâtiments. Je pars aussitôt vers cet endroit et emmène avec moi le groupe Blineau. Effectivement il s’agit là d’une sorte de coopérative agricole qui comporte de grands hangars entourant une vaste cour au bout de laquelle une belle maison d’habitation occupe une des faces. Nous visitons tous les hangars qui contiennent de grandes cuves métalliques et tout un matériel. Nous passons toutes ces bâtisses au peigne fin puis nous terminons la visite par la maison d’habitation dont la porte n’est pas fermée à clef.
Toutes les pièces sont visitées, les murs sondés, rien de suspect n’apparaît au rez-de-chaussée. Lorsque nous parvenons à l’étage j’ai la surprise de découvrir dans une chambre à coucher un superbe chien cocker qui est réfugié sous un lit. Ma surprise est d’autant plus grande que la porte de cette pièce était fermée et que ce chien, qui ne semblait ni apeuré ni affamé et qui pourtant devait se trouver là depuis plusieurs jours, n’avait pas fait ses besoins dans cette pièce toute propre.
Nous poursuivons notre fouille par les combles et visitons même un pigeonnier sans rien trouver. C’est ensuite la visite des caves. J’ai l’impression que quelqu’un ne doit pas être loin, ce chien qui n’a d’ailleurs pas quitté la pièce où il se trouvait me fait penser à quelque mystère mais nous ne trouvons rien et si quelqu’un est caché dans cette demeure nous ne pourrions le savoir qu’en établissant à proximité une souricière mais je n’en ai pas les moyens. Dans le tiroir d’un bureau du rez-de-chaussée je trouve des photos de soldats allemands et divers papiers écrits en langue allemande. Je rassemble ces documents et les fais parvenir au capitaine MARTIN et lui rendant compte que je n’ai rien vu qui ait pu attirer mon attention sauf en ce qui concerne ce chien.
Après la visite de ces bâtiments nous allons faire un tour dans une série de souterrains qui se trouvent entre cette exploitation et le cimetière. Il y a là de grandes galeries qui auraient été plus convenables que le village pour organiser un point d’appui car nous n’aurions eu rien à craindre des coups de l’artillerie et de l’aviation et d’ailleurs je retrouve là des traces de nos anciens de la guerre 14-18 et même, chose incroyable, gravé sur une paroi, le numéro de notre Régiment. Rien de suspect n’apparaît dans ces souterrains. Le sol assez friable, ne révèle pas une seule trace de pas et nos recherches se terminent sans que nous trouvions le moindre indice.

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Revenus à la tranchée du cimetière nous assistons à une attaque aérienne sur la vallée de l’Aisne et, à la jumelle, je vois très bien le carrefour le la Vache Noire, près de la gare de Vic qui subit un violent bombardement. Un nuage de poussière s’élève dans le ciel et je souhaite mentalement que les maisons, dans lesquelles nous étions il y a quelques jours, soient vides de tout occupant. Nous n’entendons plus, vers le nord, la canonnade de ces jours derniers. La bataille a cessé mais je ne sais rien de plus. A Ressons nous sommes coupés du reste du monde.

Au soir de ce 6 juin, la nuit étant venue, je me trouve à la barricade N°1 à côté de l’homme de garde. Le caporal-chef Arrault et moi nous prenons le quart à tour de rôle. Tout est calme, ces nuits d’été sont douces et nous pouvons respirer à l’aise sans être constamment sur nos gardes comme en plein jour à cause des avions. Cela ne nous empêche pas d’être aux aguets car chaque jour on nous recommande de nous méfier d’une cinquième colonne qui, infiltrée sur nos arrières, se livrerait à des actions de sabotage. Justement, ce soir-là, notre attention est attirée par des bruits de pas et bientôt, nos yeux habitués à 1’obscurité, nous voyons des ombres qui se déplacent sur le chemin qui est à proximité de la barricade. L’homme de garde qui est près de moi a en mains le fusil-mitrailleur du groupe et moi je suis armé d’un fusil MAS 36. Nous attendons que ces ombres ne soient plus qu’à quelques mètres puis je les stoppe net en criant : halte !
Ces arrivants s’arrêtent net et une voix se fait entendre. « Nous sommes une reconnaissance du …..ème bataillon de chasseurs et je viens prendre contact avec vous. » Je réponds : « Qu’un seul s’avance et que les autres restent où ils sont ! » Puis m’adressant à l’homme qui est près de moi de manière à être entendu : « S’ils ne restent pas là où ils sont tu leur envoies une rafale. » Le caporal-chef Arrault, qui a entendu, arrive avec le reste de son groupe puis celui des arrivants qui m’avait répondu et s’est avancé arrive à la barricade et se présente comme étant le lieutenant X, du …..ème chasseurs venu prendre contact avec celui qui commande notre point d’appui.

Je lui réponds que je suis celui qu’il cherche et la chicane de la barricade ayant été dégagée, il entre dans notre réduit.
Aux abords de notre barricade nous n’avons pas de lumière et je décide de me rendre avec cet officier à l’abri occupé par l’équipe anti-char. Je le prie de passer devant et l’avertis que je le suis à un pas, que mon fusil est braqué dans sa direction et qu’au moindre geste suspect je n’hésiterai pas à tirer. Ceci étant dit nous partons et arrivons quelques secondes plus tard dans la maison où se tient le groupe et où il y a de la lumière invisible de 1’extérieur.
Je demande alors à cet officier de me montrer la preuve de son identité ce qu’il fait sans discuter puis, lorsque j’ai constaté que ses papiers me semblaient en règle, je le prie de s’asseoir. Il me dit alors : « Vous êtes rudement méfiant ! » Je lui réponds : « Mon lieutenant je pense que, dans la situation où je me trouve toutes les précautions sont bonnes. Supposez que vous apparteniez à cette cinquième colonne dont tout le monde parle et que je vous aie laissé entrer avec les hommes qui vous accompagnent vous auriez eu vite fait de nous neutraliser. A la guerre on n’est jamais trop prudent. »
Il est bien obligé de me donner raison puis il en vient à l’objet de sa visite. Il appartient à la 8e D.I. qui tient le front de l’Aisne à notre droite et avec sa section il occupe le village de Gorgny, voisin de Ressons où tout comme moi il tient un point d’appui. Il est venu prendre contact et me demander, qu’en cas d’une attaque allemande, ce qui est plus que probable, je le tienne au courant si un changement se produisait, repli ou autre, de bien vouloir l’en avertir afin qu’il ne soit pas pris au dépourvu et puisse prendre ses dispositions.
Je lui réponds qu’il peut être sans crainte, si je recevais un ordre de repli il en serait averti aussitôt et que si, de son côté, une telle chose se produisait je souhaite d’en être informé. Pour le moment je suis rassuré sur le sort de ma section puisque je sais désormais que je suis couvert sur ma droite et je me sens désormais moins seul.

La journée du 7 juin s’annonce aussi belle que les jours précédents. Le ciel bleu et limpide nous offre, dès l’aube, le spectacle de la ronde des stukas. A Ressons nous avons de la chance, aucune bombe n’y est tombée jusqu’à ce jour mais les sections qui se trouvent dans la nature sur la rive de l’Aisne ne sont pas ménagées. Il est certain que les travaux de tranchées qui servent d’abris et d’emplacements de combat, bien que camouflées au possible sous les buissons et recouvertes de branchages sont visibles pour l’observateur qui rôde du matin au soir comme un vautour. Les hommes du groupe Arrault se sont mis au travail pour améliorer notre repas de midi. Une poule en a fait les frais et sera mise au pot. Je passe une partie de la matinée avec Blineau près du cimetière. Au nord de la rivière le terrain, après une pente de plusieurs centaines de mètres aboutit à un plateau au-delà duquel nous ne voyons rien d’autre que quelques bosquets et des hangars agricoles. Aucun signe de vie n’apparaît et, à 11H30, je rejoins le groupe Arrault.

Le repas est prêt et les hommes ont disposé la table dans une logette en planches non loin de la barricade. Quand tout à coup, à l’instant où nous nous préparons à déguster la poule qui est rôtie à point, un obus arrive et éclate devant la barricade. Puis plusieurs autres viennent éclater à leur tour et, instinctivement nous nous mettons à l’abri pour éviter de recevoir des éclats mais le tir ne dure que quelques secondes et nous pouvons enfin prendre notre repas. J’en déduis alors que l’artillerie ennemie est arrivée à notre portée et que ce tir, assez bref, était un tir de réglage. Il va donc être certain que le village de Ressons est devenu une cible et que ce n’est qu’un prélude à une attaque. Le repas terminé, je vais me rendre compte des dégâts causés par cette volée d’obus et je constate que notre barricade était bien repérée et encadrée. Un de ces obus est tombé dans la rue à quelques mètres devant la barricade, les autres ont éclaté sur les toits voisins et sur le mur de ce qui me semble être une école. Peu de dégâts, une toiture est abîmée et les fils de la ligne téléphonique sont cisaillés. Aucune trace d’incendie et c’est aussi bien. D’ailleurs si un feu s’était déclaré nous n’aurions pas eu d’autre solution que de laisser brûler. Mon sous-officier adjoint, alerté par ces éclatements vient pour se rendre compte de ce qui s’est passé et si personne n’a été touché. Je le rassure et il va rejoindre aussitôt le groupe Allart.


Vers 13H00 je me rends de nouveau auprès du groupe Blineau et cette fois je constate que sur la rive nord de l’Aisne se produit un sérieux remue-ménage. Les pentes, qui étaient encore désertes dans la matinée, sont couvertes de troupes qui descendent vers la rivière. Sur les routes des files de camions et d’engins de toutes sortes défilent lentement comme à la manœuvre. L’armée allemande arrive, bien tranquillement, aucun coup de feu ne se fait entendre. Il est probable que nos sections qui montent la garde sur la rive sud de l’Aisne ne voient pas arriver ce flot d’hommes et de véhicules à cause des rideaux d’arbres qui bordent la rivière et peut-être aussi que ces troupes restent cantonnées à une certaine distance de la rive afin de ne pas être vues. Mais cette ruée doit s’étendre bien au-delà de notre secteur car à l’ouest de sourdes détonations se font entendre ; peut-être que nos artilleurs sont en train de tirer dans cette masse ? En tout cas les stukas ne se montrent plus depuis midi.

Il est un peu plus de 14H00 lorsque je vois à la jumelle un nuage de poussière qui s’élève dans la direction de Vic puis j’entends une sourde détonation. C’est probablement le pont de Vic qui vient de sauter et notre 5e Cie est sans doute au contact car quelques brèves rafales d’armes automatiques se font entendre puis c’est le silence total.
Je regagne le groupe Arrault qui, avec quelque inquiétude surveille les abords de la barricade mais je rassure les hommes car ce n’est pas en plein jour que nous verrons arriver l’ennemi mais la nuit prochaine il va falloir ouvrir l’œil. Nous avons déjà été au contact avant d’arriver sur bords de l’Aisne et nous savons que chaque attaque a lieu en fin de nuit. Le reste de la journée se passe tranquillement, plus de ronronnements d’avions, aucun bruit de bataille, on ne croirait pas la guerre si proche. Arrault prend le tour de quart de 20H00 à 24H00. Je le relèverai ensuite jusqu’au lever du jour.

Nuit calme. Peu après 4H00 du matin je décide de faire chauffer le café. La veille j’ai préparé une marmite de « jus » qui sera sans doute le bienvenu au réveil. Dans la maison qui touche la barricade il y a un réchaud à gaz et c’est là que je me dirige avant d’éveiller tout le groupe. Mais il est écrit que nous ne boirons pas ce « jus » car je n’ai pas le temps d’allumer le réchaud qu’une violente détonation secoue la maison. Puis c’est le déclenchement d’un tir continu et je rejoins le groupe qui a été réveillé brutalement. Tout le monde est là. Le guetteur qui était sur la barricade a rejoint ses camarades, sa présence sur ce barrage de pierres est inutile tant que durera ce bombardement car aussi longtemps que tomberont les obus la troupe des combattants ne sera pas dans les parages.
Une dizaine de minutes se passent tandis que les obus tombent drus sur cette partie du village et la route qui va vers Gorgny. Craignant que cette situation se prolonge pendant des heures comme cela s’était produit à Forbach, je décide de mettre le groupe à l’abri dans la tranchée qui est à une dizaine de mètres de la maison et quelques secondes plus tard nous nous y trouvons sans que personne ait été touché pendant ce court déplacement. Le jour est venu. Le bombardement ne cesse pas un instant et au bruit des explosions se mêle celui des tuiles qui s’écrasent et d’objets métalliques frappés par des éclats.
Par un hasard heureux le tir ne s’allonge pas. Le carrefour est bien encadré et ce sont surtout les maisons qui reçoivent des coups. Vers 8H00 nous voyons arriver un homme sans arme et qui n’appartient pas à notre compagnie. Il semble complètement affolé et nous crie : « Ne restez pas là, les boches vont venir, foutez le camp ! » Comme je lui pose la question pour savoir qui il est et d’où il vient il ne me donne aucune précision et me demande où se trouve le P.C. de notre bataillon.
Ce gaillard me semble louche. Serait-ce un allemand déguisé en soldat français qui aurait été envoyé pour semer la panique dans nos rangs et nous faire abandonner la position ? Il a d’ailleurs un accent étranger que je ne définis pas. Comme il insiste à nouveau pour savoir où se trouve le P.C. du bataillon je lui dis que je vais l’y faire conduire et que je vais écrire un mot pour le Commandant.
Je désigne alors le soldat Tacaille qui se trouve près de moi et qui me semble assez dégourdi, pour l’accompagner jusqu’au P.C. qui se trouve au château de Montois à environ 1 km 500 à l’ouest de Ressons. Sur une feuille de mon carnet j’écris cette phrase que je fais lire à Tacaille avant de lui remettre ce papier : « Attention, méfies toi de ce type et ouvre l’oeil. » Tacaille me dit à voix basse : compris ! puis il part en prenant soin de faire marcher devant lui ce suspect.

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Peu après cette visite le bombardement s’est ralenti puis il cesse et je pense que l’ennemi s’est peut-être rapproché et craint de tirer sur ses troupes mais ce n’est qu’une accalmie qui permet à des avions de venir se rendre compte des dégâts et un de ces avions passe au-dessus de nos têtes tellement bas que j’ai cru qu’il allait s’accrocher aux branches du pommier qui dissimule notre tranchée. Ma réaction est immédiate. Cet aviateur nous a vus aussi bien que je l’ai vu et je fais partir tout le monde de cette tranchée pour aller dans l’abri qui est contigu au poste de secours du docteur Iagello.
A peine y sommes-nous arrivés que l’artillerie allemande se manifeste à nouveau. Peut-être que l’observateur aérien a jugé que cela ne suffisait pas et qu’il y avait encore des survivants dans cette partie du village car le carrefour est encore sérieusement pilonné et, cette fois le tir s’allonge jusque derrière le village dans la pente qui ne comporte cependant pas de travaux de défense. Pendant une dizaine de minutes le vacarme est infernal puis, de nouveau une accalmie se produit. J’en profite pour envoyer deux hommes jusqu’à la tranchée où nous étions avant le passage de l’avion afin qu’ils récupèrent une caisse de grenades qui est restée dans cette tranchée. Moins d’une minute plus tard les deux hommes sont de retour et l’un d’eux, Maurisson, me dit : « Ah ! chef, quelle bonne idée vous avez eue de nous faire sortir de cette tranchée parce que nous serions tous morts. Il n’y a plus de tranchée et il ne reste qu’un grand trou creusé par une bombe. » A cette annonce faite par Maurisson tous les hommes du groupe restent muets. Sans doute pensent-ils à ce qu’il resterait d’eux si nous étions restés dans ce qui était pour nous un abri efficace pendant un tir d’artillerie. Contre une bombe d’avion il n’y a pas d’autre abri que la chance. Ce salopard d’aviateur nous avait bel et bien repérés. Mais la journée n’est pas finie !

Vers 10H00 je vois arriver le sergent Valentin, de la 6e compagnie, il est envoyé en liaison auprès du capitaine Martin pour l’informer que sa compagnie est aux prises avec les Allemands et que, pour éviter d’être encerclée elle change de position et, de ce fait, notre compagnie qui était en liaison avec devra désormais faire face à gauche car un trou s’est ouvert dans le dispositif.
La situation devient sérieuse et cela parce que nous n’avons pas assez de combattants en ligne. Entre les sections il existe des vides dont l’ennemi profite pour s’infiltrer et chez cet ennemi il y a du monde. En me remémorant ce que j’avais vu la veille depuis le cimetière du village, une véritable fourmilière d’hommes qui descendait vers l’Aisne, je ne suis pas étonné d’apprendre que nos sections se trouvent noyées dans un flot au milieu duquel il leur faut se débattre et faire face partout à la fois.
Valentin est parti accomplir sa mission. Il a pu heureusement parvenir sans encombres jusqu’à Ressons car l’artillerie allemande ne s’acharne que sur la partie est de Ressons et, à ce moment j’en ai compris la raison : c’est parce que l’infanterie ennemie s’est développée dans la vallée entre Vic et Ressons et que, seules les deux extrémités de cette ligne sont soumises à des tirs de harcèlement. Alors je pense qu’à mon tour je devrai me méfier du côté gauche par où les fantassins allemands pourraient arriver si un vide se produit de nouveau dans cette direction. Et pendant ce temps le bombardement continue.

Vers midi je vois à nouveau Valentin. Il a pu contacter le capitaine Martin et, en évitant de passer à nouveau par Ressons, il est reparti en direction de sa compagnie mais cette dernière a encore changé de place et, craignant de tomber sur des allemands et d’être capturé il a préféré revenir à Ressons et me demande si j’accepte de le prendre avec moi. Je veux bien qu’il reste à Ressons jusqu’à ce qu’il puisse retrouver sa compagnie. Il profite de notre abri et nous bavardons un long moment car nous sommes tous deux natifs du même village et il y a longtemps que je le connais. Vers 13H00 une accalmie se produit et Valentin en profite pour aller rejoindre Dory qui est pour lui une connaissance du temps où ils étaient élèves sous-officiers et peut-être que depuis cette partie du village il aura la possibilité de retrouver des éléments de sa compagnie. Cette fois il semblerait que les artilleurs allemands se soient calmés une fois pour toutes car le silence est revenu après ce vacarme qui a duré de 4H00 du matin jusqu’après 13H00. Mais il va falloir ouvrir l’œil car ce silence ne me dit rien qui vaille et il se pourrait que l’ennemi ne soit pas loin.

En avant de Ressons, en direction de la rivière ce sont cette fois des tirs d’armes automatiques qui se font entendre. Je pense alors que les autres sections de ma compagnie se trouvent toujours au bord de l’Aisne et que c’est là que se déroule un combat.
Un homme du groupe Blineau vient m’avertir que les allemands sont dans la plaine, entre Ressons et la rivière et me demande s’il ne serait pas prudent de se replier sur une autre position. Je lui dis de faire savoir à Blineau que j’ai pour mission de défendre le village et que je ne changerai de position que si j’en reçois l’ordre ou si la situation devenait intenable et, dans ce cas, je me porterais auprès de Blineau pour continuer la lutte.
Puis c’est le chef du groupe anti-char qui vient me demander de l’avertir au cas où je me replierais. Je lui réponds qu’il peut être tranquille, si je suis obligé de quitter les lieux je ne manquerai pas de l’en avertir.

Pendant plusieurs heures les tirs d’armes automatiques se font entendre. Puis après 16H30 le calme revient et nous n’entendons plus rien. Nous sommes aux aguets mais je suis quelque peu inquiet car ce silence est pesant. Mais cela ne dure pas. Des bruits indéfinissables se font entendre et de la barricade où nous sommes camouflés je vois arriver les premiers combattants ennemis. L’un d’eux, qui marche en tête, est un gradé qui a un galon d’argent sur son col. Il avance prudemment, tenant en main un pistolet. L’autre le suit à quelques pas et tient en main une moto. Arrivés à trois ou quatre mètres de la barricade ils s’arrêtent pour inspecter les alentours. J’ai en mains mon fusil 36 et sans hésiter une seconde j’abats le gradé qui s’affaisse sans un cri. Près de moi, Arrault fait feu sur le motocycliste qui s’écroule à son tour auprès de son engin.
Mais alors, à cet instant, ce que j’entends et que tous nous entendons, a de quoi glacer le sang dans les veines. De toutes parts s’élèvent des hurlements de sauvages. Ils sont partout et nous ne les voyons pas et c’est alors l’enfer qui se déchaîne. Rafales d’armes automatiques, grenades et autres engins, probablement des obus de minenwerfer, arrivent de tous côtés. Les balles s’écrasent contre les murs, s’aplatissent en miaulant contre la barricade et cela fait un vacarme assourdissant tandis que les cris ne cessent de se faire entendre. Et le pire c’est que nous sommes dans l’impossibilité de répondre puisque personne ne se montre mais j’ai l’impression que nous risquons d’être pris par derrière et je décide de quitter cet endroit qui m’est devenu inutile car je me trouve dans l’impossibilité de faire face de tous côtés. J’ordonne à tout le groupe de me suivre et nous rejoignons le docteur Iagello qui, avec son équipe est devant son abri et se demande ce qui se passe.

J’ordonne à tous de quitter les lieux et de se rendre auprès du cimetière où se trouve le groupe Blineau et de m’y attendre. De mon côté je vais immédiatement avertir l’équipe anti-char de notre changement de position ainsi que je l’ai promis à son chef dans la matinée. Tous partent à la suite du docteur. Une caisse de grenades se trouve encore dans notre abri. Je la prends sur mon épaule et, fusil à la main droite, je me faufile dans les jardins qui se trouvent le long des maisons, côté sud. Vers notre barricade le vacarme continue et je souhaite d’avoir le temps d’arriver jusqu’à l’emplacement du groupe anti-char.
J’ai peut-être parcouru une vingtaine de mètres lorsque j’entends des pas derrière moi. Ayant posé à terre la caisse de grenades je fais face en arrière, prêt à faire feu car j’ai pensé que c’était un allemand qui me suivait et quelle n’est pas ma surprise de voir arriver Arrault. Je lui demande alors pourquoi il a quitté son groupe. il me répond qu’il n’a pas voulu me laisser aller seul car il a pensé que c’était trop dangereux et que si je n’y parvenais pas il essayerait d’y aller à ma place. Je n’insiste pas et nous repartons. Le trajet est assez long car il nous faut parvenir jusqu’à l’église puis redescendre jusqu’à la rue principale pour arriver à la ferme où se trouve ce groupe. Parvenir jusqu’à l’église en nous faufilant dans les jardins ne nous pose pas de problèmes mais lorsque nous nous trouvons dans la rue principale nous sommes obligés de prendre davantage de précautions pour échapper aux vues de l’ennemi qui continue à s’acharner autour du carrefour. Des maisons sont en feu, incendies probablement provoqués par des grenades incendiaires et là-bas la pétarade continue à faire rage. Toujours invisibles les Allemands s’évertuent à lancer des grenades et tirer des rafales d’armes automatiques dans tous les azimuts. Nous parvenons enfin à la ferme où se trouve le groupe anti-char et, une fois arrivés dans la cour de ce bâtiment nous sommes hors de vue. Le canon de 25 est là. Il est seul. Pour le protéger des sacs de blé ont été disposés tout autour et un obus incendiaire, probablement lancé par un minenwerfer a mis le feu à ces sacs qui se consument sans flammes.
Je pénètre dans l’abri où se tenait ce groupe. Il est vide. Le groupe est parti, peut-être lorsque la situation a commencé à mal tourner ? Revenu auprès de la pièce je dispose sur le tas de sacs qui se consument une partie des grenades contenues dans la caisse que j’ai apportée jusque-là Peut-être que la chaleur provoquera leur explosion et qu’elles abîmeront la pièce. J’abandonne la caisse après avoir accroché à mon ceinturon le reste des grenades qu’elle contenait puis nous quittons cet endroit et repartons vers l’église en rasant les murs et le plus rapidement possible. Nous parvenons enfin au-delà de l’église où une petite barricade obstrue le chemin qui monte vers le cimetière. Plus que quelques dizaines de mètres et nous aurons rejoint le groupe Blineau et le reste du groupe Arrault qui doivent attendre notre arrivée. Il ne me restera ensuite qu’à récupérer le groupe Allart qui se trouve probablement encore au carrefour ouest où tout semble tranquille car je n’entends aucun bruit de fusillade dans cette direction. Une fois arrivé au cimetière j’enverrai quelqu’un pour les récupérer. Nous franchissons la barricade. A peine avons-nous touché terre que nous sommes cloués sur place par une rafale d’arme automatique dont les balles vont se perdre dans le talus qui se trouve à moins d’un demi-mètre à la gauche d’Arrault.

Je pense alors que Blineau vient de nous prendre pour des allemands et s’est affolé et je fais de grands gestes pour me faire reconnaître mais un cri que j’entends me glace le sang dans les veines : « Nicht schiessen ! » J’ai appris suffisamment la langue allemande dans ma jeunesse pour savoir que cela veut dire : ne tirez plus ! Et je comprends alors que ce n’est pas Blineau qui se trouve là où je pensais le rejoindre. Je vois d’ailleurs, au même instant, toute, une troupe de soldats allemands qui tient la largeur du chemin, armes à la main, prêts à tirer et un sous-officier se détachant de ce groupe s’avance vers nous puis, après avoir fait quelques pas, s’arrête et nous crie : « Jetez vos armes, vous êtes prisonniers de guerre ! » Cela dans un français sans aucun accent. J’étais loin de m’attendre à une fin aussi rapide et décevante.
Leur lancer les quelques grenades qui me restent ? En admettant que plusieurs d’entre eux soient tués ou blessés ? La vie d’Arrault est entre mes mains et je n’ai pas le droit d’en disposer. Le combat est terminé et, avec rage, je jette à terre fusil et grenades. Arrault dépose son arme et le sous-officier nous invite à le rejoindre puis il nous emmène au milieu de ce groupe d’ennemis qui sont au moins une trentaine sur cet espace où j’avais mis mon dernier espoir.
Ma première pensée va vers le groupe Blineau. Il n’y a aucune trace de combat la tranchée est vide, pas de morts ni de blessés. J’en suis soulagé mais je me demande alors si ce groupe et celui d’Arrault, emmené par le docteur Iagello, ont réussi à passer à travers et se trouvent en sécurité.
Mes réflexions ne durent que quelques secondes car je suis rappelé à la réalité par l’arrivée d’un autre sous-officier qui est un feldwebel (adjudant) qui semble passablement énervé et qui s’adresse à moi en hurlant « Qui a tiré dans le village ? » Je lui réponds que je n’en sais rien. Il reprend : « Pourquoi a-t-on tiré dans le village ? » Si je n’étais pas dans une telle situation je lui demanderais ce qu’ils sont venus faire dans ce village mais je me contente de lui dire : « Monsieur, c’est la guerre ! »

« Vous allez être fusillé ! » Ayant dit cela il approche son pistolet de ma bouche et j’ai alors vu arriver ma dernière seconde de vie. Mais un miracle se produit et quelqu’un a hurlé : achtung ! Immédiatement toute cette troupe, feldwebel en tête s’est figée au garde-à-vous. Un officier est arrivé, il a l’air moins féroce que le feldwebel et, ayant fait mettre sa troupe au repos, il s’adresse à moi et me demande : « Y a-t-il beaucoup d’hommes dans le village ? » (il parle très bien français et je suis surpris de constater que dans cette armée beaucoup de gradés parlent correctement notre langue). Je lui réponds que j’ignore combien il y a de soldats français dans le village. Il me dit alors « Je vous donne cinq minutes pour aller chercher tous les Français qui sont dans le village, si dans cinq minutes vous n’êtes pas revenu votre camarade sera fusillé. » Je lui réponds que cela n’est pas possible d’aller et de revenir en moins de cinq minutes. Il regarde sa montre et me dit : « Cinq minutes, pas une de plus. » Je pars alors à toute vitesse et j’entends Arrault qui crie : « Vite ! Dépêche toi ! »
Pauvre Arrault, ne crains rien je serai vite de retour car je ne trouverai personne. Je parviens à une grosse ferme qui se trouve en dessous de l’église et dans laquelle nous avions passé notre première nuit en arrivant dans ce village. J’ai surtout envie de boire quelque chose car tout cela m’a donné soif. Dans la cuisine de cette maison, sur une table, sont restées deux bouteilles de rhum auxquelles personne n’a touché. Ce breuvage ne m’intéresse pas car je risquerais alors d’avoir encore plus soif. J’ouvre la porte de la cave mais je n’ai pas le temps de descendre au-delà de la première marche car j’entends une vois qui demande : qui est là ? A mon tour je questionne et demande qui se trouve dans cette cave. Je vois alors apparaître le caporal-chef Martin de ma compagnie qui me dit qu’il est blessé et qu’il a avec lui d’autres blessés.
En quelques secondes je lui explique dans quelle situation je me trouve et lui demande ce qu’il compte faire : attendre la nuit pour essayer de passer à travers les lignes allemandes ou venir avec moi pour sauver Arrault, Tous ceux qui sont là, dans l’obscurité et qui ont entendu mes propos me disent : « On va avec vous, nous sommes tous blessés et nous ne pouvons aller loin. » « Laissez vos armes et suivez moi. »


Tout en marchant Martin me dit qu’ils sont arrivés à Ressons pendant le bombardement de la matinée et sont restés là ne sachant où aller et cela me dépasse vraiment car si le bataillon a détaché un groupe sanitaire de premiers secours aux blessés dans le village de Ressons pourquoi les unités en ligne n’en ont pas été informées ? Ces garçons-là auraient alors pu être soignés et évacués sur le P.C. du bataillon alors qu’il en était encore temps. Lorsque nous arrivons auprès du cimetière le délai de cinq minutes n’est pas dépassé et Arrault est bien soulagé. Je m’adresse alors à l’officier :
« Monsieur j’ai trouvé ces hommes dans le village, tous sont blessés et il serait nécessaire de leur faire donner des soins. » Il me répond : « nous verrons cela plus tard. »
D’où nous sommes nous entendons toujours la fusillade qui se poursuit aux environs de la barricade où les Allemands ne semblent pas faire un pas en avant. Je me demande sur quoi ils tirent puisqu’il n’y a plus personne dans cette partie du village. Peut-être craignent-ils d’être piégés et je pense qu’ils mitraillent toutes les ouvertures, coins et recoins pour avancer plus loin. L’officier (c’est un lieutenant, j’ai entendu le feldwebel 1’appeler « Herr Leutnant ») ne semble pas complètement rassuré et il fait envoyer par un de ses hommes une fusée verte, J’ignore à quoi est destiné ce signal mais il revient vers moi et m’ordonne d’aller de nouveau dans le village et de ramener tous les soldats français que j’y trouverai mais il ne me fixe pas de délai et je pars sans courir.

Au moment où je parviens à hauteur de l’église un avion arrive en rasant le les toits du village et lâche une bombe sur la toiture de l’église. Je n’ai que le temps de m’abriter contre le portail pour éviter de recevoir sur la tête un morceau de tuile car la déflagration de l’engin en a projeté une quantité aux alentours. Décidément cela devient sérieux et s’ils envoient des avions pour faire le vide dans le village je préfère ne pas me trouver sous les coups et je décide de retourner là-haut. Arrivé auprès du lieutenant je lui dis que je ne tiens pas à servir de cible à un avion et que s’il veut que je redescende dans le village il serait bon de me faire accompagner par quelques-uns de ses soldats. Il ordonne alors que je sois accompagné et me voilà parti avec un gefreiter et quatre hommes qui me font marcher en tête.
Etant arrivés hors des vues de l’officier, le gefreiter fait arrêter sa petite troupe et me demande si je sais où ils pourront trouver du schnaps. Alors là je ne puis m’empêcher de sourire à sa question. Chez eux comme chez nous, quand le chat n’est pas là les souris dansent et je réponds à ce gefreiter que je sais où il y a du schnaps. Les bouteilles de rhum que sont dans la cuisine de la ferme où j’ai récupéré tout à l’heure Martin et les autres blessés seront peut-être les bienvenues. Elles sont toujours sur cette table et j’invite le gefreiter à boire. Mais il est malgré tout assez méfiant et m’ordonne de boire le premier. Je ne suis pas un amateur de rhum mais j’en bois quand même pour mettre ces hommes en confiance. Alors ils se régalent puis nous poursuivons notre marche en avant. De temps à autre ils ouvrent une porte, jettent un coup d’oeil à l’intérieur puis vont plus loin. J’ai 1’impression qu’ils ne prennent pas tellement au sérieux la fouille du village. De toutes façons ils ne craignent rien puisque je suis en quelque sorte leur otage car je marche toujours devant eux.
Arrivés à une vingtaine de mètres du carrefour où brûlent plusieurs maisons je cherche à mettre l’eau à la bouche du gefreiter en lui disant qu’il y a tout près de là des kilogs de chocolat. Je sais qu’ils sont amateurs de chocolat et je voudrais en même temps en remplir mes poches car j’ai l’estomac dans les talons et je me doute bien que nous ne sommes pas prêts de recevoir une nourriture quelconque mais ce petit gradé reste malgré tout assez méfiant et après quelques secondes d’hésitation il décide de ne pas aller plus avant et nous prenons le chemin du cimetière. Notre absence a peut-être duré une demi-heure et lorsque nous parvenons sur ce mamelon j’ai la surprise d’y trouver Dory, Valentin et tout le groupe Allart au complet. Une autre patrouille est allée les dénicher là où ils se trouvaient dans ce coin qui avait été hors des coups tout au long de cette dure journée. Mais il est écrit que cette journée n’est pas finie.

Des rafales d’armes automatiques sont tirées dans notre direction et les balles hachent les branches des arbres au-dessus de nos têtes. Le lieutenant fait aussitôt aligner tous les prisonniers face à la direction d’où vient ce tir. Les Allemands s’abritent derrière ce rempart de captifs, armes prêtes à tirer.A ce moment là je suis pris d’un fol espoir. Si c’étaient des éléments de notre bataillon qui arriveraient à notre secours et chercheraient à nous délivrer ? Peut-être que le docteur Iagello et tous les hommes qui sont partis avec lui ont-ils pu contacter le P.C. du bataillon ? Je le saurai bientôt car le lieutenant allemand m’ordonne d’aller seul trouver ceux qui sont en train de tirer et ne semblent pas décidés à s’arrêter et me voilà parti. Mais je vais pas au-delà de cinquante mètres et je vois avec surprise que ce sont deux allemands couchés dans l’herbe d’un verger qui vident des chapelets de balles sans même savoir sur quoi ils tirent.
Heureusement pour moi ils ne m’ont pas vu et je reviens dire au lieutenant « Vous devriez envoyer un de vos soldats car ce sont des allemands qui tirent sur vous. » Il ordonne alors au sous-officier qui m’a capturé de venir avec moi pour se rendre compte de ce qui se passe. Je marche en avant, le sous-officier me suit, pistolet à la main et lorsqu’il aperçoit les deux énergumènes qui sont en train de gaspiller leurs munitions sur un objectif invisible, il les engueule copieusement et les deux gaillards disparaissent aussitôt. Ce sera enfin le dernier acte de la journée du 8 juin 1940. La nuit approche et on nous emmène sur le plateau aux abords de la grande ferme que nous avons visitée il y a deux jours.
On nous ordonne de nous coucher dans un champ et de former un cercle, pieds vers le centre et nous sommes, avertis que si le lendemain au réveil un seul d’entre nous venait à manquer tous les autres seraient fusillés. Avant notre départ de la tranchée du cimetière, le lieutenant allemand m’a dit : « Vous avez eu de la chance de tomber sur moi car en d’autres endroits quelques-uns de vos camarades ont été fusillés. »

La nuit est arrivée, il y a tout autour de nous toute une armée de soldats de la Wehrmacht qui ont organisé leur défense pour la nuit en creusant des trous individuels. J’ai fait ce que j’ai pu pour que ce que nous appelions entre nous un bouchon retardateur serve à quelque chose. Mes moyens étaient faibles mais si cette soirée du 8 juin l’ennemi s’est trouvé bloqué pendant quelques heures cela a peut-être permis à quelques unités de pouvoir se dégager. Qui sait ? Vers 21H30 l’artillerie de notre division met un point final à cette journée en arrosant le village de Ressons-le-Long par un tir bien précis. Dix minutes plus tard c’était le grand silence de la nuit mais je ne pouvais pas m’endormir car je pensais déjà à me libérer de cette captivité que je ne pouvais pas supporter.

© Marc pilot – Picardie 1939 – 1945, avril 2016