Combat dans la vallée de l’Aisne (mai-septembre 1944)

Combat dans la vallée de l’Aisne

Entre mai et le 1er septembre 1944 dans la vallée de l’Aisne

Ça s’est passé il y a déjà quinze ans ! Ces incidents de guerre, menus, si on les compare aux souffrances des villes martyres, dont Beauvais fut un triste exemple, n’en ont pas moins frappé nos populations rurales qui, si elles n’ont pas été touchées de façon spectaculaire, ont payé quand même leur tribut à la guerre. Déportés, prisonniers, requis, difficultés de ravitaillement dans une région pourtant agricole et… la présence de la Nationale 31 traversant Trosly, Breuil, Lamotte et Couloisy, attirant les chasseurs américains en quête de cibles. Si l’on ajoute que la voie ferrée est parallèle à la route, le tableau est complet. Quant à la rivière, l’Aisne, parlons-en pour mémoire : les écluses de Couloisy et d’Hérant ayant sauté, aidées en cela par des mains mystérieuses, la circulation sur la rivière se limitait à celle des barques de pêcheurs. Une des portes de l’écluse d’Hérant était tordue, fort proprement, et affectait la forme d’une spire laissant perplexes (nous en fûmes témoins) les officiers occupants venus constater les dégâts.

Les premières bombes

Tout a commencé le samedi 20 Mai 1944, par le bombardement de l’importante base d’aviation de Croutoy.
Le lendemain, mitraillage de wagons en gare de Lamotte ; et ce fut tout pour la semaine. Le samedi 3 juin, bombardement : le terrain d’atterrissage de secours situe près de là, l’A.B.L.A., en prit un « sérieux coup ». Le tout était arrose d’un sérieux mitraillage, ce qui donna l’occasion aux enfants de Breuil de ramasser les douilles de balles de mitrailleuse et de les exhiber avec beaucoup de satisfaction à tout le monde, voire même de les offrir… en souvenir aux « verts de gris ».
Les semaines qui suivirent furent assez calmes : les occupants se montrant malgré tout assez nerveux et la population narquoise ; le débarquement du 6 juin en était la cause.
Le Jeudi 22 juin, activité aérienne très marquée, malgré le tir des Allemands installés à la cantine Bozel-Malétra, depuis le 4 janvier. Ce tir, totalement inefficace, provoque un lâcher de bombes encadrant la cantine, mais malheureusement les cafés Duriez et Roppée, près de la gare, en firent les frais. Toitures soufflées, vitres cassées dans la cité Bozel et, dans les villas de la Pierre Sautée, bombes sur la voie, dans les jardins et même dans la rivière. Par bonheur, pas de victimes.
Samedi ler Juillet, encore quelques bombes dans la rivière. Le mois de juillet fut relativement tranquille, excepté quelques mitraillages effectués par des Canadiens.

Des souris qui ont l’air … de rats

Le Vendredi 4 août, un « Junker 52 » emporte vers l’Allemagne le capitaine Sturn, commandant le terrain de secours situé vers la S.A.B.L.A. Quant aux appareils dépendant dudit terrain, l’un fut abattu dans la région de Ribécourt, et deux autres incendiés à Croutoy par la chasse américaine.
Le samedi 12 août, bombardement en gare de Rethondes et mitraillage de trains servant de cantonnement à une formation de jeunesse hitlérienne. Nombreuses victimes militaires. Un pilote allemand traverse mélancoliquement Trosly, son parachute sur l’épaule.
Mardi 15 août, sur la Nationale 31, commencement de la retraite Allemande. Troupes à pieds « en colonne par un » sur lés bas-côtés de la route. De nombreux convois refluent sur Soissons. Chars et half-tracks… Les conducteurs et les servants des armes automatiques, l’air mauvais, cherchent visiblement un prétexte. Quelques militaires sont accompagnés de « souris grises » ayant l’air plus « rat » que jamais.

Retraite sans flambeaux

Jeudi 17 août, la retraite (sans flambeaux) continue, avec des engins de plus en plus nombreux et plus ou moins bien camouflés. Le moral est bas et la morgue a disparu. Dans la journée, attaques rapides et répétées de chasseurs bombardiers américains à la base de Croutoy, manoeuvre de trains allemands à la gare de Lamotte-Breuil.
Vendredi 18 août, manoeuvre, en gare de Lamotte, d’un train de munitions venant de Rethondes. A dix heures, attaque à la mitrailleuse par des chasseurs. De nombreuses balles incendiaires, six explosions successives… Dégâts dans les cités Bozel-Malétra, circulation interrompue sur la voie. Le lendemain, les habitants des cités Lamotte trouvent le voisinage des wagons d’obus de mauvaise augure et les poussent vers Breuil. Les habitants de Breuil les repassent à ceux de Trosly, qui, à leur tour, poussent les wagons néfastes à l’orée de la forêt.
Les 22 et 23 août, très forte activité aérienne, mitraillage sur Croutoy. La retraite continue. La forêt est devenue zone dangereuse pour les groupes qui s’y hasardent. Une carte d’état-major montre des hachures rouges et des « Atchung » en divers endroits.
Vendredi 25 août, à 15 heures, attaque en virtuose, par un chasseur américain d’une automitrailleuse découverte, au carrefour de Lamotte, dans un endroit pourtant abrité. Une seule rafale et c’est l’incendie. Mais ces « Messieurs » avaient eu le temps de « voir venir » et seul un malheureux chien à l’attache dans le véhicule, périt carbonisé.

Rien ne va plus

De nombreuses réquisitions, particulièrement des vélos, sont opérées, sans bon de réquisition naturellement, le tout appuyé d’un maniement d’armes significatif. Départ du train sanitaire formé en gare de Lamotte. Train formé de wagons de marchandises aménagés, sur lesquels ont été cloués des panneaux à croix de Genève. Le moral des blessés est très bas.
Dimanche 27 août, formation d’un nouveau train sanitaire en gare de Lamotte. Des blessés légers circulent dans les cités et mordent à même des tomates dans les jardins. Plus un ne songe à gagner la guerre, ils ne sont même pas agressifs, preuve flagrante d’un moral anémié.
Lundi 28 août, à 18 heures, 36 forteresses volantes accompagnées de 35 chasseurs vont bombarder un dépôt vers St-Leger-aux-Bois. Le soir, à 22 heures, incendie de la maison du docteur Grunberg, à Lamotte. ( incendie volontaire par les S.S. qui y cantonnaient). Incendie, volontaire aussi d’un camion en panne à Trosly. Un habitant y récupère un fusil de guerre américain, et s’en servira par la suite pour faire des prisonniers. A Berneuil, explosion à la carrière. Le soir l’ambulance de campagne qui stationnait à la cantine Bozel-Malétra depuis quelques jours, vide les lieux et se replie sur Cambrai. La canonnade devient très perceptible et ne cessera qu’à la Libération.
Mercredi 30 août, la circulation est maintenant presque nulle sur la Nationale 31. L’activité aérienne est très réduite, tous les volets sont fermés. Des cyclistes porteurs de mystérieux paquets se rendent à Pierrefonds par des voies détournées. Les quelques Allemands qui passent se montrent très agressifs et ont le coup de fusil prompt. Quelques personnes essuient des balles au carrefour de Lamotte. Signalons qu’à la « coopé » de l’usine Bozel-Malétra, les stocks de teinture bleu et rouge sont épuisés. Il se prépare une éclosion de drapeaux tricolores.

Les dernières heures de l’occupation

Jeudi 21 août. Ciel à demi couvert, circulation nulle. On entend toujours le canon. Les bruits les plus fantaisistes circulent. Les Allemands qui passent isolés le sont moins. Vers 18 heures, une batterie de 4 pièces de 120 s’installe de Lamotte à Breuil en bordure de la route nationale. Cela intéresse beaucoup les enfants. Le P.C. de la batterie est à Berneuil et dirige le tir par liaison téléphonique et hippomobile, protégeant ainsi la batterie d’une agression éventuelle. Les pointeurs sont Allemands et les servants sont des Russes transfuges et des Mongols. La batterie tire environ 150 obus, par rafales de huit à douze coups et décroche par échelons successifs en direction de Berneuil, tandis qu’un engin « tout-terrain » se replie vers le même point. Au cours de la nuit, quelques tirs de réglage d’armes automatiques allemandes, tirant de la rive droite de l’Aisne, cependant qu’à Berneuil la Résistance fait quelques prisonniers qui sont enfermés dans une cave. Sur la rive gauche, seconde partie de la nuit assez calme. Quelques embuscades sont tendues aux Allemands tentant le passage en barque de la rivière.

La Libération

1er Septembre 1944 … La Libération !
A quatre heures du matin, les Allemands font sauter le pont de Berneuil, occasionnant des dégâts dans les cités et à la centrale thermique de l’usine Bozel. On entend quelques obus et des tirs de mitrailleuse du côté de Rethondes. A 11H30, les Américains sont signalés à la Mairie de Cuise-la-Motte. A 12H15, la première Jeep apparaît au carrefour de Lamotte. Une colonne follement ovationnée suit et traverse l’Aisne, sur des radeaux, pour s’égailler dans les champs et investir Bemeuil-sur-Aisne à la recherche du contact avec l’ennemi. Les prisonniers allemands sont remis aux Américains et c’est un spectacle bien agréable de les voir sortant de la cave, les mains en l’air, et fort dociles.
L’un d’eux, un sous-officier, remercie les Résistants de les avoir traités humainement (leurs officiers les avaient prévenus qu’ils seraient massacrés s’ils tombaient entre les mains des Français !). Parmi les Résistants, on remarque des « moustaches blanches » anciens poilus de 14-18. Pendant ce temps, le Génie américain installe rapidement un pont de bateaux pour le passage des chars, tandis que l’infanterie traverse l’Aisne sur une passerelle légère. Des canons de D.C.A. sont immédiatement mis en batterie aux environs du pont. Toute la population de Berneuil et de Lamotte est massée de chaque côté de la rivière pendant que les pontonniers, impassibles, assemblent poutrelles et bateaux. Deux heures après, un « bulldozer » attaque la rive opposée, et les chars passent.
A la question que nous posons au capitaine dirigeant la Cie de Génie sur la présence des canons de D.C.A. en position de combat, celui-ci nous répond en montrant la foule : « c’est le premier pont que nous faisons sans être bombardés »… Sans commentaires.
L’armée américaine continue à investir la région et une colonne gagne Trosly, s’installant dans les villas de l’usine, au mess et à la Direction. La population acclame les soldats. Une ambulance est installée à Lamotte et deux résistants d’Attichy, blessés le matin même y sont transportés, cependant qu’à Berneuil, le corps de M. Gaston Poussot, chef militaire cantonal de Libération Nord, instituteur de la commune, tombé le matin sur le plateau de Berneuil est ramené à son domicile.
Pendant ce temps, un officier français des Services des renseignements, interroge des prisonniers dans une villa de la Pierre Sautée où il a établi son P.C. Cette villa était celle occupée par M. Gestenhader et sa famille. Ces derniers furent arrêtés par la Gestapo le 4 Janvier 1944 et périrent dans les bagnes nazis.
Samedi 2 septembre : aux premières heures du jour, la division américaine s’ébranle vers le Nord en direction du Luxembourg. Parmi eux, quelques éléments de la glorieuse 2e D.B.
Des groupes isolés d’Allemands sont encore signalés en foret de Compiègne et en forêt de Laigue, mais la Libération est faite et la vie s’organise. Quelques-uns sortent de la clandestinité et n’ont plus cette hantise de toujours y retourner et de se sentir traqués.
La presse libre est largement diffusée et c’est par elle qu’avant toute reprise du courrier, parviendront aux familles de Trosly, Berneuil, Cuise et la région, des nouvelles de leurs enfants qui se sont engagés nombreux, dans les unités F.F.I. ou dans les formations de la lère Armée Française.

Chronique de M. J. MARCEAU
Ce texte a été publié dans le bulletin communal de Cuise-la_Motte en 1994