109e RI, de Crapeaumesnil à Senlis

109e RI

 


DE CRAPEAUMESNIL À SENLIS (9-12 juin 1940)

Du 8 au soir au 12 juin, le 109e participe à une manœuvre en retraite de grande amplitude qui, après un court arrêt sur l’Oise, l’amène sur la position de la Nonette, dans la région de Senlis.

L’intensité de l’effort demandé pendant la marche, dans une ambiance qui s’assombrit peu à peu pour devenir finalement catastrophique, désarticule le régiment et le prive de ses principaux moyens matériels. Cependant, l’épreuve ne l’anéantit pas : après un court repos, les quelques effectifs qui lui restent trouvent encore l’énergie nécessaire pour arrêter l’ennemi.

Le combat de Senlis est une suite d’actions sporadiques livrées immédiatement après une installation hâtive. Inquiétant en un point tant par l’importance tactique du terrain perdu que par les pertes en hommes qui y sont subies, il n’aboutit pas à un important succès ennemi.
En cristallisant l’énergie de tous, l’attitude splendide de certains éléments retarde l’attaque adverse pendant la durée espérée du commandement.


I. – LE REPLI DERRIERE L’OISE
(8 AU SOIR – 10 JUIN)

La journée du 9

À partir de Conchy-les-Pots, le tragique de la situation générale apparaît. Les incendies de villages forment deux demi-cercles de feu à 20 kilomètres environ de part et d’autre de l’itinéraire suivi. Seule une trouée sombre existe, entre Creil et Compiègne, semble-t-il. La traînée d’un rouge sinistre va-t-elle la gagner avant notre arrivée ?

Telle est la pensée des hommes du régiment, dont la colonne s’étend sur plus de 6 kilomètres le long de la route nationale où les villages sont déserts. Le pesant silence n’est troublé que par le piétinement accablé des fantassins, les indications des jalonneurs et, recouvrant le tout de temps en temps, par le fracas d’obus de gros calibre éclatant vers Canny-sur-Matz et Conchy-les-Pots, ou par la rumeur du combat qui parvient des zones où s’est produite la percée ennemie.

Au lever du jour, les premiers éléments du régiment arrivent dans les couverts sud de Belloy, les derniers atteignent Cuvilly. La fatigue est telle qu’un repos est indispensable ; la vitesse de marche est tombée à 2 kilomètres et nombre d’hommes se traînent lamentablement, le corps courbé, le visage terne et semblant hors d’état de continuer. Le commandant du régiment ordonne une halte dans les couverts de Belloy, puis il part à Moyenneville pour prendre contact avec les éléments de la 29e D.I. qui doivent en assurer la garde.

Il n’y trouve qu’un flot d’émigrants poussés par la panique et quelques fractions de corps voisins qui franchissent hâtivement le pont de l’Aronde. Aucune défense n’est établie en ce point. Intrigué, le colonel va jusqu’à Beaupuits. Rien, si ce n’est la queue d’un régiment d’artillerie en marche vers Grandvilliers.

Sans chercher à éclaircir davantage une situation qui lui paraît bizarre, le commandant du régiment revient à Moyenneville. Il y trouve ses secrétaires venus aux renseignements et leur dicte cet ordre pour le commandant Barthe, chef de l’E.M.R.I, resté dans les bois de Belloy : « Chaque fraction exécutera dans les couverts de Belloy une halte de vingt minutes ; il est impossible d’en donner davantage. Les bataillons ne se rassembleront qu’aux cantonnements qui seront indiqués au passage à Grandvilliers ! »

Cet ordre parti, le colonel file vers Grandvilliers. C’est au cours de ce trajet que la situation lui est exposée dans sa simplicité tragique par un officier de l’E.M. 47e DI., lancé à la recherche des chefs de corps. L’ennemi est à Compiègne et à Clermont ; il faut atteindre au plus tôt Pont-Sainte-Maxence où seront donnés de nouveaux ordres. La marche est donc prolongée de 17 kilomètres afin d’échapper à l’enveloppement..

À Grandvilliers, les T.C. sont déjà arrivés ainsi que les jalonneurs, dépassés par les derniers élé¬ments du régiment ; le colonel expédie les premiers à Pont-Sainte-Maxence et, avec les cyclistes et les motocyclistes, attend le régiment. Les fractions qui passent, longuement échelonnées, sont exténuées ; les havresacs ont disparu, mais les armes sont encore au complet. La réaction des cadres et celle des hommes sont à peine perceptibles lorsque la prolongation de la marche leur est annoncée. Aucun murmure ne se fait entendre, le poids de la fatalité marque chacun de son empreinte. On marche machinalement, tête baissée, le regard éteint.

Que se passe-t-il à l’arrière ? Aucun bruit de combat ne parvient et, bientôt, un des derniers jalonneurs arrive ; il rend compte que l’ennemi n’a pas repris le contact et que la queue de colonne a dû franchir l’Aronde. Il est 9H30 lorsqu’un ordre, daté de 6H00 est remis au commandant du régiment :
– la 29e D. I. ne couvre plus le repli sur l’Aronde ; elle doit dégager à l’avance les itinéraires ;
– le repli se fera sous la protection du G. R., puis sous celle d’arrière-gardes d’infanterie installées sur la ligne Sacy-le-Grand – Le Marois – Bazimont – Houdaincourt ; le 109e est chargé de la défense de ces deux derniers points.

Il apparaît bien que cette mission ne sera pas réalisée à temps par les troupes à pied. La section d’éclaireurs moto et les cyclistes présents sont donc dirigés sur Houdaincourt, sous les ordres du commandant de la section d’éclaireurs. Les trois pièces de 25 tractées et de l’infanterie renforceront ultérieurement ce détachement.

Et la marche continue péniblement vers Estrées-Saint-Denis. Jusque-là, il y avait de l’ordre dans les unités. Dès l’arrivée sur la route N.17, le régiment se disloque parce que la chaussée n’est plus praticable aux piétons. Des véhicules de toute nature, de l’artillerie lourde tractée au fourgon hippo, en tiennent toute la largeur, avançant de 100 mètres, puis stoppant pendant de longues minutes. Les bas-côtés sont encombrés de civils en marche vers le sud.

Les fractions en ordre se faufilent d’abord entre les camions, mais bientôt les hommes, ayant perdu toute agilité, fuient l’écrasement. Comme il y a de nombreux véhicules vides, l’autorisation est donnée aux cadres d’y faire monter les unités, et l’ordre est communiqué sur toute la profondeur de la colonne non encore engagée sur la route N. 17 de se rallier à la sortie sud de Pont-Sainte-Maxence, C’est le seul moyen de franchir l’Oise à temps, à condition qu’en tête de l’immense cohue, le mouvement soit régulé.

C’est dans cet espoir que le commandant du régiment fonce, suivi de deux sous-officiers, à motocyclette. Il est bientôt contraint de se plier à l’allure de la masse qui le précède et il est plus de 15 heures lorsqu’il franchit l’Oise, où deux officiers de 1’E.M.47 font régner la discipline. Au passage l’indication du regroupement du régiment est reçue : en bordure ouest de la route de Senlis, à 1000 mètres au sud de Pont-Sainte-Maxence.

Vers 15 h. 30 arrivent les premiers éléments du régiment, une compagnie environ. Des guides sont installés sur la route pour orienter les arrivées suivantes. Au pont de l’Oise, le mouvement est continu et, vers 16H00, des fractions de toutes les unités ont débarqué : elles représentent environ l’effectif de trois compagnies F.V., mais de bataillons différents.

Malheureusement, l’élan est bientôt rompu. Des avions ennemis surviennent et, en toute quiétude, attaquent la longue colonne à la bombe et à la mitrailleuse. Une bombe fait jouer le dispositif de destruction du pont, qui s’abîme dans l’Oise… Sur une dizaine de kilomètres, camions, voitures auto et hippo, voiturettes, étroitement imbriqués, sont immobilisés au nord de la rivière. La troupe les abandonne et, par les bas-côtés ou en pleins champs, reprend sa marche vers Pont-Sainte-Maxence.

Près des maisons du pont soufflées par l’explosion et où l’incendie fait bientôt rage, il se passe des actes d’héroïsme. Oubliant l’étape de 50 kilomètres qu’ils viennent d’accomplir et la faim qui les tenaille, des hommes, énergiquement encadrés, organisent un va-et-vient avec des barques trouvées sur la rive, des portes, des tonneaux. Des blessés sont ainsi ramenés sur la rive sud.

Par la suite, une passerelle d’écluse, découverte à 2.000 mètres à l’est du pont, sert de passage, mais en colonne par un. Les armes lourdes des bataillons et de la C. R. E. sont encore à 5 kilomètres au nord. Elles seront amenées cependant en partie jusqu’à l’Oise ; quelques mitrailleuses sont portées sur la rive sud, les autres sont précipitées dans la rivière. Les canons de 25 n’ont pu dépasser la colonne des véhicules ; les servants les mettent hors d’usage. Les voiturettes doivent être également abandonnées.

Au crépuscule, Pont-Sainte-Maxence est parcourue par des isolés appartenant à de nombreux régiments et à toutes les armes. A la sortie sud, c’est le désordre. Les guides du 109e n’arrivent plus que très difficilement à se faire entendre des hommes du régiment, étroitement mélangés aux autres isolés dans un vacarme assourdissant. Ils réussissent cependant à en récupérer quelques centaines ; d’autres vont camper non loin du bivouac sans le savoir ; d’autres, enfin, ne quitteront le flot qui les entraîne qu’aux environs de Senlis. Ils rejoindront en plein combat.

Ainsi se termine cette journée du 9 juin. Le régiment a échappé à l’étreinte ennemie, mais il n’a plus de T.C. hippo, plus d’armes lourdes et un nombre important de ses hommes, même parmi les plus braves, sont tombés anéantis de fatigue dans un fossé de la route avant de franchir l’Oise. Par ailleurs, la rivière est à peine gardée par des éléments clairsemés du 94e R.I ; bien que l’ennemi n’ait pas encore repris le contact, le détachement replié de Houdaincourt est installé de part et d’autre du pont, selon les indications du commandant de la division.
Et, sur la ligne même de cette mince couverture, face aux maisons de la rive droite qui flambent, le colonel rend compte au général des péripéties de cette dure journée. L’effectif récupéré ne sera vraiment connu que le lendemain matin. Pour le moment, un silence absolu règne au bivouac ; un sommeil pesant a abattu cadres et hommes. Sur la route, le regroupement des retardataires continue. Enfin, pour hâter la remise en état de la troupe, l’officier d’approvisionnement amène des vivres au bivouac qu’il a réussi à trouver après avoir sauvé la quasi-totalité de son T.R.

La journée du 10

Après un repas littéralement dévoré, l’appel est fait aux premières heures du 10. Les vides sont nombreux : la moitié de l’effectif du 7 au soir, mais nous espérons en retrouver plus tard. Le moral remonte car, lorsque des volontaires sont demandés pour aller récupérer des armes sur la rive droite, l’ennemi n’étant pas encore en forces, il faut en réduire le nombre. Parmi les actes de bravoure accomplis au cours de cette mission, voici celui du groupe franc du II /109e, commandé par le lieutenant Perceval, dont nous avons relaté la conduite à la cote 101, le 8 juin au soir.

Vers 11 heures, pendant que le caporal-chef Leroy et quelques hommes aident les brancardiers à dégager morts et blessés des décombres du pont, le chef de groupe franc reçoit l’ordre de repasser sur la rive droite et de couvrir une récupération de matériel. S’il est attaqué par l’ennemi, il devra se replier. Le sergent Lanteres, les soldats Debruère, Pignard, Desresmais et le sergent-chef Belperrin, celui-ci de la C. A. 2, l’accompagnent.

Il est près de midi quand le détachement arrive sur les bords de l’Oise, à 400 mètres à l’ouest de la passerelle. Sur la rive opposée, un soldat français demande du secours. Immédiatement, le groupe franchit l’Oise en barque. Ce soldat, c’est le chasseur Pierre du 71e B. C. P.

Invité à attendre, près de la barque, le retour de la patrouille, il répond : « II reste un capitaine et trois sous-officiers de mon bataillon dans la ville, je veux vous accompagner. » Il n’a pas vu d’ennemis dans les rues, mais désigne, à 400 mètres au nord de la passerelle, une ferme occupée par les Allemands.

Se basant sur ces renseignements, le groupe, suivi du chasseur Pierre, longe l’Oise à l’abri de la berge, jusqu’à la hauteur des premières maisons. Elles ne sont séparées de la rivière que par de petits jardins entourés de murs et un chemin de terre. Les hommes, montés sur la berge, vont bondir dans les jardins. A ce moment, des rafales de mitraillettes les plaquent au sol. Un râle et un bruit de chute dans l’eau : c’est le sergent Lanteres qui, atteint de plusieurs balles, la poitrine rouge de sang, tombe à la renverse dans l’Oise. Deux Allemands, embusqués dans les jardins, sont abattus, mais, des maisons, l’ennemi continue à tirer. Le sergent-chef Belperrin est blessé à la jambe, le chasseur Pierre est atteint par plusieurs balles à la poitrine et aux cuisses. Ils sont portés sur la barque.

Du sergent Lanteres qui a les deux bras croisés sur la poitrine, il ne reste qu’un cadavre qu’entraîne le courant. Le lieutenant Perceval nage vers lui, le saisit par un pied, essaie vainement de le ramener. Le soldat Debruère tente un effort désespéré, mais inutile ; quelques bulles montent à la surface, puis on ne voit plus rien… Le repli est ordonné.

Pendant ce temps, les Allemands, embusqués aux fenêtres des maisons, continuent à tirer sur la barque. Enfin, sous la protection des F.M. du 94e R.I. en batterie sur la rive gauche, le groupe franc repasse l’Oise emmenant les deux blessés.

Au bivouac, la matinée est marquée par le survol de nombreux avions ennemis et par l’arrivée d’un ordre concernant la défense de l’Oise. Il est en cours d’exécution lorsqu’un contre-ordre arrive : « La division va s’installer vers Senlis, dans les défenses du camp retranché de Paris. »
À peine reposées, les unités du 109e vont entreprendre pesamment une marche de 15 kilomètres.

 

II. – LE COMBAT DE SENLIS (11-12 JUIN)
L’installation (10 soir -11 matin)

Au 109e est confiée la défense du centre de résistance de Senlis, de part et d’autre de la route de Paris. Les précisions seront données à Senlis où se trouve le P.C. du commandant du centre.

Le régiment est amputé de son 2e bataillon, affecté à la 23e demi-brigade qui a beaucoup souffert lors du repli de la veille. Il lui reste la valeur d’un bataillon au total, y compris la C.R.E. qui, ainsi que les compagnies d’accompagnement des bataillons, agira comme compagnie de fusiliers-voltigeurs. Mais, selon les renseignements, les ouvrages sont déjà occupés par des éléments du camp retranché. Il s’agit donc simplement de les renforcer ; les I et III / I09e sont maintenus avec leurs effectifs du moment.

À partir de 16H00, les balles claquent sur les rives de l’Oise. Des éléments ennemis sont signalés vers Pontpoint et Roberval ; bientôt, dans cette dernière direction, le bruit de la fusillade descend vers le sud.

Jalonné par les cavaliers du groupe de reconnaissance, l’itinéraire passe par le carrefour de Pontpoint, Chamant, Villemétrie ; la traversée de Senlis est interdite. Sous quelques tirs de harcèlement, le régiment s’ébranle à 20H00 et, lentement, reprend sa marche en direction du carrefour de la Muette que son chef lui a donné comme point de première .destination, avant de partir lui-même à Senlis pour se mettre au courant de sa mission.

Le P.C. du centre de résistance est dans le point d’appui du « Château » (P.A.2). Le colonel y accède peu après un tir ennemi d’artillerie lourde longue qui obstrue, non loin de là, la patte d’oie des routes menant de Senlis à Pontarmé, à Creil et à Compiègne. Ce bombardement a fortement impressionné les occupants de Senlis qui, composés d’hommes de vieilles classes et de recrues indigènes, reçoivent le baptême du feu ou revivent, dans une atmosphère infiniment moins martiale, leurs souvenirs de 1914-1918. Le capitaine Millet, commandant du centre de résistance, s’efforce de remonter le moral avec une belle crânerie. Il y parvient peu à peu, mais ne cache pas ses appréhensions au commandant du régiment. La garnison des ouvrages est composée de ces vieilles classes, de spahis qui, hier encore, étaient instruits à Senlis et de marins servant des pièces de 47 ; ces éléments disparates ne sont amalgamés ni tactiquement, ni surtout moralement. Quant aux effectifs, ils sont réduits à une trentaine d’hommes par point d’appui dont chacun est organisé de manière à être occupé par une compagnie au complet ; or, de Senlis au sud-est de Villemétrie, il en existe cinq et les compagnies du 109e compteront de 20 à 50 hommes au début du combat…

Rendez-vous est pris pour le 11 à l’aube, au P.C. Millet d’où les guides conduiront les unités du 109e. Dans cette nuit noire, les reconnaissances seraient inopérantes et, en raison de l’extrême fatigue de la troupe qui est en butte à des tirs de harcèlement, il faut que tous les cadres, chefs de bataillon inclus, demeurent auprès d’elle.

Il est une heure lorsque, après avoir repris liaison avec la colonne, le colonel arrive au P.C. qui lui est fixé : la maison forestière de la Muette. A la lisière de la forêt, un escadron de spahis est déployé. Installé au début de la nuit entre Oise et Nonette avec mission retardatrice, il a reçu l’ordre de se replier avant que le contact soit pris avec l’ennemi. Peu après, cet ordre est généralisé ; les troupes indigènes partiront vers l’arrière dès leur relève. Décidément, la lutte semble devoir reposer entièrement sur le 109e.

Les premiers éléments du régiment arrivent vers 3H00 au carrefour de la Muette. L’épuisement est total ; à peine arrêtés, cadres et hommes s’abattent d’un bloc et dorment d’un sommeil profond, malgré la fraîcheur très vive de l’aube. Un repos est accordé jusqu’à 6H00 aux éléments arrivés, puis commence le mouvement qui est une relève partielle. Tout se passe sans accroc, malgré la traversée du terrain découvert qui sépare la lisière nord de la forêt des rives de la Nonette, car un événement fortuit favorise ce déplacement. Le ciel est soudain obscurci par une épaisse couche de fumée d’où descendent des particules de suie : ce sont les incendies des dépôts d’essence de la région parisienne qui camouflent ainsi l’occupation du terrain.

Le 3e bataillon occupe P.A.1, P.A.2 et une barricade à la sortie de Senlis, ainsi que le bois qui fait face à l’Hôtel-Dieu. Le Ier bataillon tient P.A.3, P.A.4 et P.A.5. La C.R.E., arrivée à 11H00, et les secrétaires, cuisiniers, etc… du 3e bataillon, sont installés à la lisière nord-est de ta maison forestière de la Muette, que le personnel du P.C.R.I. organise en point d’appui.



La journée du 11 juin

La fin de l’installation (7H00) coïncide avec le début de la prise de contact à la gauche du sous-secteur, alors que la liaison n’est pas encore établie avec les voisins de ce côté. Le tir des mitrailleuses ennemies se déplace peu à peu vers le sud et aucune réaction amie n’est perceptible du P.C.R.I. Cependant, des tirs exécutés par un F.M. de la 10e compagnie réussissent à arrêter les éléments qui s’avancent vers le terrain de manœuvre. De ce côté, l’affaire en restera là pendant toute la journée du 11, la 29e D.I., voisine de gauche, ayant poussé son G.R. vers le terrain de manœuvre à midi.

Il n’en est pas de même à P.A.1. Ce point d’appui est ainsi organisé et occupé :
- 2 ouvrages bétonnés en construction, armés d’un canon de 25 et occupés au total par 1 sous-officier et 4 spahis ;
- 1 élément de tranchée tenu par 2 sous-officiers et 6 spahis ;
- 1 mitrailleuse agissant en D.C.A., servie par 3 hommes et 1 mitrailleuse enfilant le chemin du moulin ;
- 4 spahis sont installés au pont détruit de la Nonette avec mission « d’incendier les blindés ». Cette faible garnison est renforcée par les 15 hommes de la 11e compagnie avec un F.M. et le point d’appui passe aux ordres du capitaine Labouyse, adjudant-major du 3e bataillon, secondé par l’adjudant Jean Martin.

La lutte est très brève. Trente minutes après l’arrivée de ce renfort, alors que la garnison est au travail, une section de fantassins ennemis surgit du pont de la Nonette, surprend les spahis qui s’y tiennent et une dizaine d’hommes du 109e occupés à creuser un emplacement de combat au sud du chemin de l’Hôtel-Dieu-des-Marais. C’est le désarroi : quelques coups de 25 sont tirés, le F.M. des hommes du 109e s’enraye, les spahis se replient et les Allemands de même, car une rafale de 75 survient fort opportunément. La mitrailleuse de tir à terre est actionnée ; privée d’affût, elle est maintenue en position de tir par un homme couché sur le dos et tenant la pièce par les tourillons. L’adjudant Jean Martin assomme un Allemand qui était resté sur la position et voulait le ceinturer…

Mais deux soldats du 109e sont tués, le capitaine Labouyse, l’adjudant Bornet et six soldats sont blessés, il reste deux ou trois hommes qui, totalement isolés, se replient sur Senlis et le bois de la Muette sans être inquiétés par l’ennemi ; ils y rejoignent ceux qui, capturés au début de l’action, se sont libérés à la faveur du bombardement ami. P.A.1 est perdu et sa chute coïncide avec d’importantes infiltrations dans P.A.2, dont les organisations, implantées dans la partie sud de Senlis, barrent la route de Paris.

ll y a là, occupés et servis par des hommes de vieilles classes et des marins :
- 1 canon de 75, 1 canon de 25, 1 canon de 47 de marine ; ces pièces battent les deux rues qui forment la route de Paris après leur réunion au sud de la Nonette ;
- 3 F.M. 1915 : 2 avec la pièce de 75, 1 avec le canon de 25.

Toutes ces armes sont installées dans des emplacements de fortune. Le « château » de Senlis devait constituer l’ossature du point d’appui, mais aucune organisation n’y a été entreprise.

C’est l’adjudant-chef Spatz qui, avec 20 hommes de la 11e compagnie du 109e, renforce P.A.2 et sera l’âme de la défense (croquis n° 4).

Il est à peine arrivé à B, où il a installé son P.C., que deux groupes d’infanterie allemande apparaissent. Il prend lui-même le F.M., laisse approcher l’ennemi et tire ; les deux groupes sont anéantis. Quelques instants plus tard, il ouvre le feu sur des motocyclistes… Puis le calme renaît.

Spatz va alors se rendre compte de la situation en A ; il y trouve la pièce de 75 abandonnée, les deux F.M. enrayés, deux blessés et deux morts. Dans la rue, il aperçoit un groupe important d’ennemis rassemblés à qui le chef donne des ordres. Il met un des F.M. en état de servir, tire deux chargeurs et détruit le bel objectif qu’il a pris pour cible.
Il part chercher un sous-officier et un homme qu’il poste en A. À ce moment, un obus éclate contre le bouclier de 75 et blesse Spatz à la cuisse. B étant calme, il y vient se faire panser. Mais un char est signalé au carrefour et semble hésiter sur la direction à suivre. Le canon de 25 est pointé et chargé. Le blindé se dirige vers B, s’arrête et repart plusieurs fois. Spatz attend, comptant en voir apparaître d’autres, mais ce char est seul ; il approche lentement, cherchant certainement un objectif. Un premier obus l’immobilise, un deuxième le perce en pleine tourelle.

Malgré la blessure qui le fait souffrir, l’adjudant-chef retourne en A. Le sous-officier et le soldat amenés en renfort, il y a un instant, sont mourants et les Allemands neutralisent le poste par un tir violent de mitrailleuses. Il décide donc d’abandonner A et de baser la défense sur B et D. Après avoir récupéré un marin laissé seul en C, il installe un groupe au carrefour E.

L’artillerie donne quelque répit à ce détachement en tirant sur les carrefours situés de part et d’autre du château. Vers 14H00, le groupe franc Richard, avec qui marchent le commandant Jacquot et le capitaine Legueu, apparaît au carrefour E ; il part en avant pour nettoyer les deux rues aboutissant au château. Spatz accompagne cette magnifique formation. Il est alors grièvement blessé ; une balle lui fracture le tibia. Le sergent-chef Holweg et deux hommes l’emportent sous les rafales d’armes automatiques. A peu près au même instant, le lieutenant Richard est tué à la tête de ses hommes, mais ces sacrifices ont permis de rétablir la liaison avec le « château » où commande le capitaine Millet
Or, cette garnison vient de manifester des signes de lassitude. Il a fallu refouler de la lisière du bois de la Muette une partie de ses hommes, qui s’y étaient repliés sans ordre.

Le commandant du régiment n’a aucune réserve depuis le début du combat. Il songe cependant à dégager ou reprendre le château avec sa C.R.E., qui représente une unité constituée d’une quaran¬taine d’hommes, au moral élevé. Mais faut-il lui faire quitter les emplacements qu’elle occupe déjà à la lisière nord de la forêt alors que le château est peut-être abandonné entièrement par sa garnison ? Le trou que son départ créera dans la ligne ténue installée à la lisière risque d’être exploité par une avance ennemie, que tout laisse supposer comme probable : bombardement incessant de la lisière par l’artillerie, tirs intermittents de la 10e compagnie à l’ouest de la route de Paris et renseignements du I / 109e, annonçant la prise de contact sur le front du P.A.3,

Une décision du général commandant la division lève l’hésitation du commandant du régiment ; le G.R. est mis à sa disposition à 14H30, Cette belle unité arrive à 15H00 au P.C.R.I. ; un de ses pelotons renforce la défense de la 10e compagnie non encore liée à la D.I. de gauche, un autre renforce le Ier bataillon, le reste est maintenu en réserve. L’ordre est alors donné à la C.R.E. de dégager P.A.2.

Le capitaine Habert décide de mener cette action avec une quinzaine d’hommes placés sous son commandement direct. Le lieutenant Maupin amènera le reste de la compagnie sur nouvel ordre.
Un spahi connaissant parfaitement le terrain sert volontairement de guide au détachement qui débouche de la forêt à 16H00. A la sortie sud de la ville, il prend contact avec le groupe franc du 3e bataillon qui, comme nous l’avons vu plus haut, a nettoyé les rues qui mènent au château.
De fait, le détachement y arrive sans essuyer un coup de feu. Il trouve là une dizaine d’hommes au moral très bas ; ils sont affaissés. Aucune surveillance aux fenêtres et portes, aucun aménagement de combat. Les blessés se lamentent dans le hall.

Le capitaine Millet informe le capitaine Habert de la présence de groupes ennemis dans le parc d’où ils harcèlent les défenseurs. Les deux officiers décident d’exécuter une sortie avec les hommes du 109e, ceux qui composent la garnison étant hors d’état de fournir un tel effort. L’action se fera en deux temps :
- nettoyage des abords du château par un groupement commandé par le capitaine Habert ;
- pousser tout le détachement sur la Nonette, sous les ordres du capitaine Millet.

Vers 16H4, le groupement Habert tente de s’infiltrer dans le parc. Dès son premier bond, des tirs de mitrailleuses l’arrêtent et le contraignent à revenir à son point de départ.

Le deuxième temps est alors exécuté. Sous l’impulsion des deux officiers, le détachement s’élance en faisant feu de toutes ses armes. La progression continue malgré le tir adverse. L’enthousiasme est général. Le soldat Breton., muni de son F.M., s’installe crânement au milieu de la chaussée et, debout, injurie l’ennemi invisible en le conviant en combat singulier. Des hommes arrivent sur la Nonette et s’installent dans un lavoir, conduits par le sergent-chef Deneux. Il est 18H00.

Sentant leur flanc menacé, les groupes ennemis se retirent au nord de la rivière. La mission est donc remplie. Elle a coûté un tué (le spahi qui s’était offert comme guide) et six blessés dont quatre graves : leur évacuation est assurée.

Le château est organisé par le reste de la C.R.E. amené par le lieutenant Maupin. Le capitaine Millet prend le commandement d’ensemble.

Mais le répit sera court. De nombreux effectifs allemands débarquent au nord de Senlis et, bientôt, repassent la Nonette, s’infiltrant de chaque côté du château. L’insuffisance des munitions et la fatigue des combattants incitent alors le capitaine Millet à donner l’ordre de repli, qui s’opère à 22H00, à la faveur de la nuit. P.A.2 est également perdu.
Au cours de cette journée du 11, la prise de contact s’étend peu à peu vers l’est. L’ennemi se présente à 9H30 devant le pont de Villemétrie, défendu par P.A.4, qui est ainsi organisé et armé :
- 3 abris légers bétonnés pour armes automatiques ;
- 3 abris légers sous rondins ;
- 1 grand abri de repos, de repérage facile, la terre de la fouille formant une grande tache blanche au milieu d’un champ de blé ;
- le pont n’est pas miné, mais deux lignes de mines légères y sont posées. Un réseau de barbelés à trois panneaux couvre le front du P. A. ;
- l’armement comprend 3 F.M.15, 1 mitrailleuse Hotchkiss, 2 canons de 25 ; il existe 2.000 coups au total pour les armes automatiques. 3 FM. 29 sont amenés par les hommes du 109e R.I.

La garnison comprend :
- une poignée de soldats du 74e, disciplinés, avec 3 sous-officiers énergiques ; 18 vieux soldats qui ont combattu en 1914-1918. Ils traitent le lieutenant Roux de « jeune » et lui précisent que leurs paquets sont arrimés sur leurs bicyclettes, parce que leur rôle n’est pas de se battre. Le lieutenant leur fait comprendre « qu’il est décidé à abattre ceux qui ne lui obéiront pas ». La suite du combat devait, écrit le lieutenant Roux, « montrer que ces gens étaient, en général, capables de bien faire, à condition d’être mis dans le creux. »
- d’excellents éléments du 109e : l’adjudant-chef Eymeri, l’adjudant Culson, le sergent Bourgeois, le caporal Vitrey, et 40 hommes. Ils renforcent les précédents et utilisent les armes de secteur laissées par les spahis.

Le sergent Buisson et deux soldats sont volontaires pour servir la mitrailleuse. La pièce est installée dans un abri destiné à un canon de 25 qui n’est pas en place et dont le créneau, trop large, sera meurtrier. A l’extrême droite du P.A., le sergent Bourgeois et un caporal, jeune séminariste, sont installés, les pieds presque dans l’eau, avec un F.M. 29 et un F.M. 15.

Le lieutenant Roux, un des héros de Beuvraignes, commande P.A.4. Pendant que ses hommes s’installent rapidement, il termine sa reconnaissance par le pont, dont il amorce les mines antichars alors que les premiers coups de mitraillette claquent.

La grande visibilité des créneaux est très tôt démontrée. À son P.C., Roux a juste le temps de s’aplatir pour échapper aux balles qui pénètrent à l’intérieur. Le feu ennemi devient rapidement nourri et meurtrier. Au créneau de la mitrailleuse, le sergent Cuisson et les deux servants sont blessés et la pièce est enrayée. Sous les balles, l’adjudant-chef Eymeri va remplacer Buisson, remettre la pièce en état et réconforter les blessés qui ne pourront être évacués que de nuit. Le point d’appui est la cible des tirs d’infanterie et d’artillerie adverses. En progressant par bonds. Roux parvient néanmoins à établir la liaison avec ses différents groupes.

Vers 14 heures, il se rend compte du ralentissement du tir de ses armes automatiques et, pendant une accalmie, un gradé vient lui annoncer à trop haute voix qu’il n’y a plus de munitions. Il a fallu, en effet, tirer sans cesse sur des éléments qui se déplacent par petits paquets dans la rue principale de Villemétrie, ou apparaissent aux fenêtres, ou progressent par bonds vers le pont.

Cette nouvelle est entendue des Allemands et bientôt une voix chaude, persuasive jaillit de leur côté : « Ne tirez plus, les gars, vous n’avez plus de munitions, déposez les armes et venez avec nous ! »
Très inquiet. Roux se demande quelle va être la réaction de sa troupe répartie sur une trop grande étendue pour qu’il en puisse toucher personnellement tous les groupes dans un délai que la situation exige très court. Il prend alors une décision de chef. Il bondit en terrain découvert et, à pleine voix, clame un mot prononcé jadis en pareille circonstance, insulte l’ennemi et ordonne à ses hommes de tirer. De place en place, des rafales très courtes de F.M. et de mitrailleuses répondent à son adjuration. Rassuré, Roux regagne son P.C. non sans avoir été copieusement salué par les rafales rageuses des Allemands.

À la nuit, le ravitaillement en munitions est réalisé. Le maréchal des logis Moser, du G.R.D.I, arrive avec 9 cavaliers et 3 F.M. Le moral est excellent.

L’ennemi n’a pas plus de succès devant P.A.3 qu’animé le capitaine Simonpieri, commandant la 1ère compagnie du 109e. Le système défensif, l’armement et les effectifs de ce P. A. sont les suivants :
- 3 abris bétonnés pour F.M. et un ouvrage plus important pour une mitrailleuse et un F.M. ; des éléments de tranchées inachevés et ne communiquant pas entre eux ;
- 1 canon de 25 et l de 47 de marine. Placés dans des abris non terminés et mal camouflés, ces deux pièces seront neutralisées dès le début de la prise de contact ;
- 1 mitrailleuse de 13,2 servie par des hommes du 212e R.I, non instruits ; la pièce ne pourra être mise en œuvre.
- le lieutenant Foléa, 17 sous-officiers et 78 hommes du 109e. Un blanc d’eau protège le P.A. au nord.

L’ennemi prend contact à 14H00 comme à P.A.4, il cherche à atteindre le moral des défenseurs : « Français, rendez-vous, la guerre est finie. » De même, la réponse de la Vieille Garde gicle des postes de combat. Quelques motos et une voiture blindée s’approchent alors du pont, mais se retirent sous le feu des défenseurs.

Le bombardement commence vers 15H00. Sous sa protection, plusieurs motos et des blindés avancent sur la route nord de la Nonette ; pris à parti par F.M., ces ennemis se retirent précipitamment, laissant même une voiture blindée sur place.

Le sort de P.A.5 inquiète davantage le commandant du régiment, car les nouvelles en sont inquiétantes. Là commande le lieutenant Larousse, secondé par les sous-lieutenants Granier et Liebert. La 3e compagnie, qui en compose la garnison, compte environ 35 hommes extrêmement fatigués et les organisations ainsi que l’armement qu’elle a trouvé sont à peu près nuls :
- aucun emplacement bétonné ;
- quelques ouvrages en superstructure, non achevés, profonds de 0 m 50 environ et qu’il est impossible de creuser davantage, l’eau apparaissant au-dessous de cette profondeur ;
- 2 F.M. 1915 et quelques fusils, aucune arme antichar.

L’ennemi rôde déjà à proximité du point d’appui, au nord de la Nonette, quand la 3e compagnie s’installe. Il réussit bientôt à s’infiltrer sous bois pendant que le point d’appui est l’objectif de l’artillerie allemande.

Vers 20H00, un compte rendu du commandant du Ier bataillon signale la situation critique de P.A.5, dont la garnison est presque entièrement encerclée. Peu après, un renseignement venu de l’arrière signale la chute du point d’appui. Un peloton du G.R. est alors envoyé au carrefour du Poteau de la Victoire, avec mission de couvrir la droite du I / 109e pendant la nuit et de rechercher la liaison avec le régiment voisin.
Fort heureusement, la situation est infiniment moins critique qu’elle apparaissait dans ces comptes rendus. Vers 23H00, le commandant Chauvelot fait connaître que P.A.5 est toujours tenu par la 3e compagnie et que, de ce côté, l’ennemi ne semble pas avoir franchi la Nonette avec des éléments importants.

En cette fin de journée du 11 juin, l’ennemi a été maintenu au nord de la Nonette, sauf à l’ouest du sous-secteur où la situation est sérieuse.

Le coup de main de la C.R.E. a eu pour effet de retarder l’ennemi dans sa poussée au sud du cours d’eau. Il n’en demeure pas moins que l’agglomération de Senlis est perdue. L’ennemi y sera probablement en force à l’aube et les effectifs exsangues du régiment ne permettent plus que de tenir sur place. Si les brillantes actions du groupe franc du III / 109e et celles de la C.R.E. ont fait une impression profonde sur les combattants de la lisière de la forêt, l’artillerie ennemie cause de cruels ravages parmi eux. Le poste de secours régimentaire, installé en plein air près du P.C.R. I., fonctionne sans interruption depuis midi.
Cependant, quoique manquant d’outils depuis la catastrophe de Pont-Sainte-Maxence, les hommes ont pu aménager, dans le courant de la journée, des trous de tirailleurs au pied des arbres ; des mitrailleuses et des F.M. ont été amenés par les officiers de l’I.D. qui sont allés les chercher à Paris et le G.R., quoique cruellement réduit en effectifs, lui aussi, est prêt à agir.

Le colonel décide donc de tenir à la lisière nord de la forêt ; les P.A.3, 4 et 5, attaqués plus tard que les précédents et vigoureusement défendus résisteront sur place. La section d’éclaireurs motocyclistes établit la liaison entre la 10e compagnie et les éléments de toutes sortes qui jalonnent la lisière au nord de la Muette ; elle s’installe à leur hauteur en bordure de la route de Paris. A minuit, la C.R.E. occupe le bois en L, saillant boisé situé à 1.000 mètres nord-est de la Muette d’où elle flanquera P.A.3. Le groupe franc du 3e bataillon demeure à la barricade du faubourg Saint-Martin en poste d’écoute. Le groupe d’appui (2 batteries) est prêt à exécuter un tir d’arrêt au plus près de la forêt, sur la route de Paris.

L’effort principal de la défense est ainsi porté au sud de Senlis, dans la zone qui commande l’importante pénétrante formée par la route de Paris et que barre, à hauteur du P.C.R.I, une section de 47 de la B.D.A.C., commandée par le lieutenant Tixier-Vignancourt.

La journée du 12

La nuit est marquée par des tirs de harcèlement fréquents sur la lisière de la forêt au nord et au nord-est de la Muette et vers P.A.5 ; de ce côté, le peloton du G.R., installé au carrefour Poteau-de-la-victoire, subit des bombardements qui le privent de la moitié de son effectif. Sur la route de Paris, le groupe franc du III / I09e est fréquemment inquiété. Mais tout le dispositif tient

Vers 3H00, le commandant du régiment a l’heureuse surprise de voir arriver à son P.C. les capitaines Hugo et Fady de la lère D.C.R. Ces officiers devancent un détachement composé d’une compagnie de chars 35 R et d’une compagnie de chasseurs portés mis à la disposition du 109e par le général commandant la division. Malheureusement, ces unités sont réduites à 5 chars et la valeur de deux sections de chasseurs… Elles arrivent vers 5H00 au carrefour de la Muette.

Ces faibles effectifs, bien fatigués par les marches et contremarches qu’ils ont effectuées la veille avant d’être affectés à la 47e D.I, participeront au maintien de l’intégrité de la position dans la région de la route de Paris, la plus importante et la plus menacée. L’ordre qui leur est donné fixe :
- leur mission : agir en direction carrefour de la Muette – bois en L ou carrefour de la Muette – corne N du bois est du terrain de manœuvre. L’objectif sera, soit le bois en L, soit la lisière nord du bois situé à l’est du terrain de manœuvre ;
- les modalités d’exécution : le détachement sera actionné par le commandant du régiment. Position de départ et de ralliement des chars : carrefour de la Muette.
- l’action de l’artillerie : appui direct des deux batteries de 75 de part et d’autre de la route de Paris à la sortie sud du faubourg Saint-Martin. Tirs de protection du 155 demandés sur la lisière sud de Senlis déjà bombardée la veille par l’artillerie lourde de la division.

L’arrivée de cet intéressant renfort coïncide avec celle d’une cinquantaine de soldats du régiment qui, égarés depuis le passage de l’Oise, ont réussi à retrouver leur unité malgré le désarroi qui règne à l’arrière. Quoique non remis de sa blessure, le lieutenant de Mollans est à leur tête. Le colonel peut donc renvoyer au P.C.D.I. le G.R., moins ses pelotons engagés. Il répond ainsi à un ordre du général, lui prescrivant de remettre cette unité à sa disposition dès qu’il l’estimera possible ; elle constituait la seule réserve de D.I, lorsque le général l’avait envoyée pour renforcer le 109e.

Jusqu’à 17H00, l’ennemi s’efforce de resserrer le contact qu’il a pris la veille ; il sera maintenu à distance par le feu et par un coup de boutoir lancé au sud de Senlis.

Dans la matinée, des éléments d’infanterie franchissent la lisière sud de Senlis et, utilisant les vergers, progressent vers le bois en L et le saillant forestier sud de l’Hôtel-Dieu-des-Marais. Stoppés par les feux de la C.R.E., de la 10e compagnie et des éléments divers qui tiennent la lisière entre ces deux saillants, l’ennemi reflue. À l’est, il s’enterre à la lisière de la ville ; à l’ouest, il ne dépasse pas les couverts de l’Hôtel-Dieu.
Mais des effectifs importants sont signalés dans Senlis et l’artillerie adverse bombarde sans arrêt la lisière du bois et les batteries amies. Vers 9H00, une trentaine de blessés passent au poste de secours et leur nombre s’accroît sans cesse ; la lisière est à peine tenue par des hommes clairsemés, épuisés par la fatigue et les privations. Bientôt, les minen entrent en action. Malgré les tirs qui la visent, notre artillerie riposte énergiquement sur les lisières et les carrefours de Senlis, contraignant de nombreux groupes allemands à changer fréquemment d’emplacements. La C.R.E., moins violemment bombardée dans son bois en L, exécute des « tirs au lapin » sur tout ce qui bouge devant elle. Quoique des renforts lui parviennent sans cesse, l’infanterie ennemie ne progresse pas, mais il est certain qu’elle attend le moment qui lui semblera favorable pour se ruer en avant. Pour comble de malheur, le détachement de la 1ère D.C.R. reçoit l’ordre de partir avec une autre mission, hors de la zone d’action de la 47e D.I. Des comptes rendus alarmants sont alors envoyés au commandant de la division qui ne peut que répondre de tenir quand même.

Vers 14H00, désireux d’en imposer à l’ennemi, le colonel autorise le commandant Jacquot à tenter un coup de main sur la bifurcation sud de la ville, en avant de la barricade dont les défenseurs n’ont plus de munitions. Le commandant Jacquot prend sous son commandement le groupe franc de son bataillon et une vingtaine d’hommes de la 11e compagnie, ayant à leur tête l’adjudant Jean Martin, dont nous avons vu l’action dans P.A.l la veille.

L’opération est menée très rapidement, sous un feu d’infanterie et d’artillerie des plus violents. Le commandant Jacquot charge l’adjudant Martin de tenir la barricade et d’interdire les infiltrations venant de l’hôpital. Puis, prenant avec le capitaine Legueu la tête du groupe franc, il atteint rapidement la barricade de la fourche. Les maisons situées dans le voisinage sont vite nettoyées à la grenade, tandis que les fusiliers tirent en marchant sur tout ce qui sort des maisons.

La situation est parfaitement rétablie, mais les pertes sont malheureusement sévères. Il faut signaler la belle attitude du sergent-chef Cathelin et du soldat Motreuil, du groupe franc, qui, ayant épuisé toutes leurs munitions, demeuraient debout dans la rue et injuriaient leurs ennemis. Ravitaillés, ils reprirent la lutte avec une telle ardeur que, le soir, ils s’effondrèrent, littéralement « forcés » et durent être évacués. L’exploit du soldat Breton était ainsi remarquablement réédité,

À 17H00, l’infanterie allemande n’a pas encore avancé, mais les pertes éprouvées du fait de l’artillerie ennemie et des minen deviennent catastrophiques. Entre la 10e compagnie, réduite à 30 hommes, et la C.R.E., moins cruellement touchée, la lisière est tenue, sur un front de 500 mètres, par une dizaine d’hommes. L’ennemi restera-t-il dans l’expectative, jusqu’à la tombée de la nuit ? Il semble attendre l’épuisement complet des défenseurs que l’action énergique du groupement Jacquot lui fait entrevoir comme non entièrement obtenue. Ses avions survolent la forêt, à très basse altitude depuis midi.

La situation est meilleure dans les autres points d’appui.
De P.A.3, des infiltrations blindées sont signalées à 10 heures dans les couverts nord de la Nonette. Rien ne Se produit jusqu’à 17H00.
Devant P.A.4, la garnison arraisonne des petits groupes qui défilent sans arrêt de Senlis vers Villemétrie, par la rive nord de la rivière. Certains d’entre eux se sont probablement installés dans les arbres, certainement dans les couverts et derrière les volets des maisons. Tout mouvement devient impossible à l’intérieur du point d’appui à partir de 10H00, du fait de la fusillade ennemie et surtout du pilonnage de l’artillerie dont les tirs s’abattent tantôt sur les organisations, tantôt sur le P.C. du commandant Chauvelot, situé en arrière, à la lisière du bois.

Pendant les accalmies, l’avion d’observation vient constater les dégâts et le tir recommence. L’artillerie amie riposte de son mieux, souvent efficacement, mais ces deux batteries sont insuffisantes pour répondre aux demandes qui arrivent sans cesse et, sur ordre du commandant du régiment, elles agissent par priorité aux lisières sud de Senlis. Cependant, les pertes de la garnison de P.A.4 sont légères et l’ennemi n’a pas encore tenté de franchir la Nonette.

Enfin, devant P.A.5, les Allemands se contentent de maintenir un contact étroit. A 18H00, la menace ennemie est toujours à l’état latent, mais son artillerie a totalement anéanti les occupants de la lisière, entre la 10e compagnie et le bois en L tenu par la C.R.E.

C’est à ce moment qu’arrivé un renfort qui permet de voir la situation sous un jour moins sombre : le Ier bataillon du 107e R.I. est mis à la disposition du commandant du 109e. Le commandant du régiment décide de donner à cette unité la garde de la partie de la ligne de résistance qui s’étend de la route de Paris incluse au bois en L inclus et de regrouper au carrefour de la Muette les éléments épuisés du 109e.

La reconnaissance de terrain est immédiatement entreprise, sous le bombardement, par le colonel, le chef de bataillon et son mitrailleur. De retour au P.C.R.I. où les commandants de compagnie sont rassemblés, le commandant Validire donne ses ordres et leur exécution est commencée, quand l’ordre de repli parvient au commandant du régiment…

Il est 20H30. Le bombardement d’artillerie et celui des mortiers d’infanterie visent maintenant la 10e compagnie. Des groupes ennemis s’insinuent entre les maisons de la lisière de Senlis ; ils sont stoppés par les feux de la C.R.E.

La rupture du contact s’opère aisément dans les couverts de la forêt de Pontarmé, même pour les garnisons de P.A.3 et P.A.4 qui décrochent de nuit. La C.R.E. assure la sûreté du mouvement jusqu’à 23 heures.

Le 109e reprend sa marche accablée vers Villeparisis, lieu de première destination qui lui est assigné.
Certes, le 109e n’a pas été énergiquement suivi au cours de sa retraite et, à Senlis, l’ennemi s’est borné à prendre un contact étroit. Mais n’est-ce pas à son attitude au feu qu’est due la prudence de son adversaire ?
Après les deux journées très dures des 7 et 8 juin, le régiment réussit à atteindre l’Oise, après une étape de 50 kilomètres exécutée devant la vision d’un demi-cercle de feu qui menace de se fermer totalement autour de lui, sous la mitraille des avions, au milieu du lamentable spectacle qu’offre la route de Pont-Sainte-Maxence dès l’aube du 9, et qui menace de se terminer sur la rive nord de la rivière après la destruction catastrophique du pont qu’il devait franchir. Malgré la lenteur de la marche due à l’épuisement physique ou au manque d’entraînement, les motorisés ennemis ne le rejoignirent pas. L’énergie déployée au cours des combats antérieurs est certainement un des éléments déterminants de cet événement.

Le courage manifesté pendant l’étape qui dura vingt heures en moyenne, sans autre repos qu’une halte de vingt minutes et sans ravitaillement, permit au 109e d’échapper à la menace venant du nord et des directions de Compiègne et de Clermont. Le 10 au matin, il manifestait de nouveau sa vitalité sur les rives de l’Oise ; le groupe franc Perceval en témoigne éloquemment.

À Semis, l’attaque allemande ne se produisit pas. Cependant, dès le début de la matinée du 11, le contact était effectif dans la ville et terminé sur tout le front du régiment vers 14H00 avec infanterie et blindés. Dès 7H00, la Nonette était franchie par surprise à Senlis, devant une vingtaine d’hommes encore incomplètement installés.
La situation en resta à ce point jusqu’au moment du repli. Toutes les tentatives de l’ennemi pour exploiter ce succès échouèrent devant l’attitude d’une poignée d’hommes résolus à lui en imposer. Les actions risquées par le commandant Jacquot, le capitaine Habert, le lieutenant Richard ; la splendide défense statique du lieutenant Roux, de l’adjudant-chef Spatz et de tous les éléments disséminés le long de la lisière, de la forêt de Pontarmé comptent certainement encore parmi les causes de stagnation d’un combat entrepris cependant par des troupes supérieures matériellement, physiquement et au moral exalté par la victoire.

Une fois de plus, le 109e a rempli sa mission, mais il est épuisé. C’était une troupe encore solide, qui rompait le contact le 8 au soir. C’étaient des hommes exténués qui composaient les unités exsangues, luttant désespérément les 11 et 12 devant la prise de contact allemande. Ce sont des ombres qui se dirigent maintenant vers un avenir que l’espérance n’éclaire plus.

Extrait de : Colonel MARCHAND Edmond, Un régiment de formation au feu, Editions Berger-Levrault, Paris 1947 (109e RI)

 

© Marc Pilot – Picardie 1939 – 1945 – mai 2012)]