170e R.I., (11e D.I.)

Témoignage du Caporal Jean Monnerie
(Lettre du 28 septembre 1988)

170
C’est arrivé un jour ! La liaison mouvementée
 

Mon camarade Eugène Spiler et moi-même, étions détachés du 170e RI comme agents de liaison motocyclistes de la 11e Division.

Vers le 13 juin 1940, le PC venait de s’installer à La Croix-Saint-Ouen, petite localité sur la route de Paris à Compiègne dont les habitants furent évacués le jour de notre arrivée par des bus parisiens.

Vers 21H30, nous fûmes désignés pour effectuer trois liaisons. Après avoir consulté la carte Michelin quant à l’itinéraire à suivre, tout paraissait facile eu égard aux nombreuses liaisons plus dangereuses et compliquées déjà effectuées.

Après avoir parcouru 4 km environ vers Compiègne, empruntant une route à droite en direction de la forêt, nous arrivâmes à un carrefour sur lequel débouchait un nombre impressionnant d’allées forestières dont chacune d’elle était renseignée par une pancarte métallique rectangulaire, à la peinture rouillée et écaillée, et l’obscurité aidant par la présence des grands arbres ces signalisations n’étaient d’aucune utilité. Quelle allée prendre ? D’un commun accord nous partîmes droit devant.

Après avoir roulé quelques kilomètres, toujours dans l’obscurité (pas de lumière au side-car), nous débouchâmes dans une grande clairière où malgré l’heure tardive il faisait encore jour ; de grands bâtiments se trouvaient là, occupés par une formation militaire qui, par chance, était destinataire d’un de mes plis. Aucun renseignement ne put m’être donné pour poursuivre notre mission, sinon que le mieux était de continuer tout droit, ce qui fut fait.

Depuis un grand moment l’atmosphère devenait étouffante, des éclairs zébraient le ciel, d’abord par intermittence puis de plus en plus nombreux, accompagnés par des coups de tonnerre pour devenir quasiment incessants, ce qui éclairait notre chemin : on se serait cru en plein jour ou bien assister à un feu d’artifice, c’était féérique et impressionnant à la fois !

Tout à coup, un bruit infernal se fit au-dessus des arbres puis sur nos têtes, nous stoppant net. C’était la pluie qui tombait en trombes et avec une telle intensité que nous fûmes immédiatement trempés jusqu’aux os, nous avions peine à réaliser ce qui se passait : la pluie, le vent, le tonnerre étaient déchaînés, un vrai déluge ! Combien de temps cela dura-t-il ? Je ne sais ! Toujours est-il que la pluie et le vent cessèrent brusquement, les éclairs s’espacèrent pour disparaître petit à petit et on entendait les roulements de tonnerre au lointain. Puis, ce fut le silence et l’obscurité ce qui m’obligea à marcher dans une nuit d’encre au-devant du side-car pour diriger mon camarade afin d’éviter les grands arbres, ça n’allait pas vite !

Je me faisais du souci pour les deux plis que j’avais mis à l’abri de la pluie et me demandais si je pourrais trouver les destinataires, moi qui avait toujours jusque-là accompli toutes les missions qui m’avaient été confiées… Nous avancions très lentement avec l’impression d’être perdus dans cette immense forêt : pas un point de repère, pas de bruit de canons ni d’armes automatiques comme nous avions l’habitude d’entendre, ce qui nous permettait parfois de nous repérer.

A un moment donné, j’aperçus, au travers des arbres, une petite lueur qui me fit penser au Petit Poucet voyant la lumière de la maison de l’Ogre, je décidai d’aller me rendre compte de quoi il s’agissait. Prenant mon mousqueton chargé, je priai mon camarade de ne pas bouger et d’attendre mon retour.

Me voilà donc parti, avançant comme l’aurait fait un chasseur, prêt à faire feu en cas de besoin. Cette promenade, si je peux m’exprimer ainsi, me paraissait longue, cette lumière était plus éloignée que je l’avais supposé. Enfin, j’entendis un bruit régulier comme celui d’un moulin à café en marche et aperçus l’ombre d’un gros véhicule ouvert à l’arrière, et, à côté, un militaire de dos qui tournait une manivelle avec ses deux bras. L’obscurité m’interdisait de reconnaître si c’était un ami ou un ennemi, j’étais sur le qui vive ! Après avoir réfléchi quelques secondes sur ce que je devais faire, je lançai : « Haut les mains ! » tel un pantin à ressorts le pauvre gars fit un grand bond, les bras en l’air en criant : « Je suis Français, des transmissions ! » Si j’avais pu voir sa figure, il devait être vert de peur ! Rassuré, car quelques instants avant j’avais moi-même quelque peu la trouille, tout s’arrangea pour le mieux, mais, n’ayant pu obtenir de renseignement qui aurait pu m’aiguiller pour continuer notre route, je fit demi-tour.

A l’aveuglette, j’eus beaucoup de mal à retrouver le side-car, mais de Spiler point. Disparu ! Quelle émotion ! Je l’appelais à plusieurs reprises, rien ! Je n’étais pas fier dans cette forêt, toujours dans le noir. Enfin, après m’être déplacé, nous nous retrouvâmes avec plaisir : ne me voyant pas revenir, il était venu à ma rencontre s’étant quelque peu égaré du point de départ.

Nous voilà repartis ! Toujours dans la nuit mais avec l’habitude nous parvenions à nous diriger car plus nous avancions et mieux nous roulions car le grand jour commençait à paraître. Nous abordâmes une route, prendre à gauche ou à droite ? Je décidai pour la droite. A petite distance, une ferme se trouvait là, occupée par des militaires tous endormis sauf une sentinelle qui m’apprit avec soulagement que le PC de cette unité était destinataire du deuxième pli. J’étais heureux ! D’autant plus que les renseignements recueillis me donnaient l’espoir de remettre ma troisième enveloppe à la formation qui se trouvait à Compiègne, sans autres précisions.

Donc direction Compiègne ! Le jour était arrivé, nous avions très soif et aspirions à trouver quelque fontaine pour nous désaltérer, c’était insupportable ! Nous avons tourné par-ci par-là dans la ville abandonnée, pas âme qui vive et toujours cette soif ! Lorsque dans une petite rue le drapeau français flottait en haut du portail d’une petite maison, je décidai de sonner et presque aussitôt un homme qui me paraissait assez âgé ouvrit la porte. Après nous être présentés, il nous pria d’entrer. Il était en robe de chambre coiffé d’un calot avec les trois galons de capitaine, d’une politesse et d’une courtoisie qu’il me plaît encore à souligner, il nous apprit que l’unité que je cherchais avait fait mouvement la veille pour une destination qui lui était inconnue. Le brave officier nous offrit à volonté de l’eau fraîche avec de la menthe ce qui nous ravigota quelque peu, et nous voilà repartis vers La Croix-Saint-Ouen avec missions quasiment accomplies mais tout mouillés, fatigués par une nuit fertile en émotions.

Au PC, vers 7 heures, nous fûmes accueillis avec un grand soulagement par tout le personnel du 3e bureau nous faisant part de l’inquiétude qui régnait à notre sujet car quelques instants après notre départ de la veille les trois missions qui nous avaient été confiées étaient annulées. L’équipage du 26e RI, également agents de liaison comme nous, avait été envoyé pour nous prévenir de faire demi-tour et il n’était pas encore rentré. Nos camarades s’étaient probablement égarés et avaient comme nous subi les mêmes intempéries.

Nous nous sommes immédiatement endormis dans un grand lit du 1er étage de la maison nous tenant lieu de cantonnement. Ce repos dura combien de temps ? Impossible d’en déterminer la durée car, tout-à-coup nous fûmes réveillés en sursaut par un vacarme infernal, nous réalisâmes qu’il s’agissait d’un bombardement aérien. Les bombes tombaient dans les environs immédiats, des éclats ricochaient sur les toits agrémentés par des grésillements et crépitements d’incendie tout proches, cette atmosphère nous avait complètement abrutis et, atteint d’un certain somnambulisme, réalisant ce qui arrivait, nous dévalâmes les escaliers pour sortir de cette maison afin de nous réfugier autour de la margelle du puits se trouvant au milieu du petit jardin en attendant que ça se passe ! Nous eûmes la surprise d’y trouver nos deux camarades partis à notre recherche la veille qui s’étaient mis là surpris par le bombardement et qui, comme nous, étaient complètement abrutis et désorientés.

Ce bombardement ne dura fort heureusement qu’une ou deux minutes, aucune bombe ne tomba sur le PC, qu’aux alentours seulement où un pâté de maisons fut détruit, une voiture automobile incendiée et trois camarades blessés sans gravité.

Deux jours plus tard le PC de la division fit mouvement sur Gillocourt près de Pierrefonds où il resta très peu de temps

La section des éclaireurs motocyclistes du 170e RI se composait :

1/ de 13 side-cars, marque Gnome et Rhône, l’entraînement du moteur 7 ou 9 CV se faisait par cardan qui devait être remplacé tous les 10 000 km environ.
Sur l’avant droit du panier était peint en blanc l’insigne du régiment. Du côté droit à l’intérieur du panier se trouvait le logement du FM 24/29, cette arme pouvait être installée sur une petite béquille soudée sur le rebord du panier.

2/ l’effectif de cette section était composé ainsi :

1 officier
1 s/officier adjoint (sergent-chef)
3 sergents
2 caporaux-chefs
2 caporaux

3/ sur le dessus du coffre de ce véhicule était fixée une roue de secours, quant à l’intérieur il permettait de loger facilement les équipements et effets personnels des deux passagers.

 

Texte retranscrit par Marc Pilot © Picardie 1939 – 1945 – décembre 2011