101e RALA – Gérard LAMBLIN

Gerard Lamblin 2
Lettres, récit et photos communiqués par sa fille,
Dominique Logié-Lamblin.
 

Né 1913 à la Madeleine-lez-Lille et, sa première partie de Bac en poche, il devança l’appel le 21 octobre 1933. D’abord affecté au 4e RAP, il fut ensuite versé au 28e RAD de Belfort le 8 novembre. Brigadier le 16 avril 1934, il fut renvoyé dans ses foyers le 6 avril. Il entama alors une carrière d’assureur. Rappelé sous les drapeaux le 26 août 1939, il rejoignit le 101e Régiment d’Artillerie Lourde Automobile le lendemain et ce fut dans cette unité qu’il fit toute la guerre.

 

On découvre dans ses lettres écrites durant la drôle de guerre une certaine envie d’en découdre : « ce n’est que rires, chansons, plaisanteries et impatience d’aller leur taper sur la g… pourvu que les autres ne fassent pas tout le boulot sans nous ».
On sent également une haine de l’ennemi ancestral héritée de l’autre guerre où le Nord fut durement occupé : « J’imagine que les boches respecteront pendant un temps encore l’indépendance belge de façon à ne pas nous permettre de leur rentrer dedans de ce côté-là. Oh si on pouvait se rendre directement en Pologne ! Quelle partie de plaisir on leur rendrait coup pour coup à ces assassins de gosses et de femmes ! »
Enfin, on devine une certaine candeur permettant à la propagande de faire son œuvre : « la dite guerre ne pouvant être bien longue étant donné la disproportion des forces » (lettre du 4 septembre 1939). On lit encore : «  Jamais d’alertes aux avions ici ! Je crois que l’aviation allemande était bien moins forte qu’on ne le disait !  » (lettre du 4 octobre 1939). Le 2 décembre 1939 il écrivait : « On parle de plus en plus de l’extension de la guerre en dehors de l’Europe, au printemps il pourrait bien y avoir un fameux concert ». Il avait en partie raison…
Malheureusement nous ne disposons d’aucun élément concernant la montée en Belgique et au Pays-Bas ; brigadier-chef depuis le 1er janvier nous le retrouvons à Fresnoy-les-Roye après avoir stationné un temps à Hangest-en-Santerre.

 

 

Secrétaire à l’état-major, il conduisait également un véhicule tout-terrain. La pose, l’air très rêveur n’est pas très « militaire »…

lamblin brevet

Une anecdote vécue1

 

Le 5 juin 1940, la B.H.R. (Batterie Hors Rang) du 101e Régiment d’Artillerie Lourde était cantonnée dans le village de Fresnoy-les-Roye, évacué par tous ses habitants comme tous les villages de la Somme.

Une B.H.R. de régiment d’artillerie se composait alors des éléments suivants :

– Le groupe des officiers assurant le commandement des sections de commandement général du régiment

– les sections régimentaires de combat tels observateurs, calculateurs de tir, organismes de liaison, téléphonistes, radios, agents de liaison, services d’approvisionnement et, pour la défense rapprochée, mitrailleurs, fusils-mitrailleurs.

Les hommes composant ces pièces (dans l’artillerie une section est une pièce) étaient peu armés. Normalement un P.C. d’artillerie lourde ne devait pas se trouver (conception 1939) en contact avec l’infanterie ennemie. Le P.C. disposait d’une trentaine de mousquetons modèle 1916, deux fusils-mitrailleurs modèle 1917, deux mitrailleuses St Etienne modèle 1917, ces dernières destinées surtout à la DCA.

Lorsque le 101 avait quitté la Hollande le 20 mai 1940 au soir, personne ne s’imaginait qu’on allait se trouver dans la « boucle de Péronne », face à face avec les panzers allemands, sans pratiquement de couverture continue entre les batteries et l’ennemi.
Les premiers jours dans la région, le P.C. était à Hangest-en-Santerre, avaient été calmes et le bruit courait que cela allait être une deuxième « bataille de la Marne ». mieux, on attendait les Anglais. Secrétaire au P.C., j’avais eu entre les mains un ordre du Q.G. indiquant que les unités de la VIIe Armée (dont nous faisions partie) devaient soigneusement reconnaître les chars qui s’avanceraient vers elle, le 3e Corps Anglais stationné dans la région d’Arras avait reçu ordre avec ses éléments blindés de traverser le rideau de troupes allemandes, d’ouvrir le passage à la 1ère Armée française qui se repliait de Belgique et qui serait venue prendre position sur la rive gauche de la Somme, encerclant l’armée allemande en route vers Dunkerque. 2

Cet ordre ne fut pas suivi, Lord GORT se replia sur Dunkerque et la 1ère armée dut faire la même chose. Sans infanterie, les Français ne purent jamais reprendre les têtes de pont que les Allemands avaient pu établir à côté d’Amiens.
Lorsque nous vîmes les premiers chars arriver en vue de Fresnoy-les-Roye nous les avons acclamés, les prenant pour des Anglais. Il faut dire que ces chars ne possédaient extérieurement aucun signe distinctif. Les hommes assis à l’extérieur étaient en noir, sans casque, la tourelle ouverte.
Quand même, un ordre du Q.G. avait prescrit que tous les villages devaient être fortifiés avec les moyens du bord, si possible les routes coupées. Le village de Fresnoy-les-Roye avait ainsi été barricadé, on avait sorti tout le matériel agricole, fait des barricades garnies de balles de paille et de fûts d’essence. Tout cela bien improvisé. La barricade dont je reçus le commandement à mon tour de garde près du cimetière de Fresnoy était renforcée par des tubes de chauffage central trouvés à proximité.
Le matin du 5 juin, un agent de liaison français appartenant à un autre régiment 3se présentait dans le village et devait franchir notre barricade. Le sous-officier de garde lui indiqua la présence des chars « anglais » stationnés sur la route à quelques centaines de mètres (nous les avions acclamés).
Le motocycliste croisa le premier char avec un signe amical, second char idem. Le troisième lui tira une rafale à bout portant, c’était les Allemands… Vers midi, mes camarades de garde à la barricade constatant que les chars s’étaient repliés, sortirent et allèrent chercher le corps du motocycliste assassiné, sortie faite sous les ordres du maréchal-des-logis GLORIEUX.
Le corps fut ramené au village, un canonnier de la batterie, menuisier dans le civil, fit rapidement un cercueil, et à la nuit tombante nous l’enterrâmes dans le cimetière.

Vers 15H, les chars allemands étaient revenus lorsque je vins prendre mon tour de garde à la barricade. Ils étaient à 150/200m. Je demandais à mon prédécesseur où se trouvait la mitrailleuse… Le matin, dans l’affolement, on l’avait oubliée avec ses munitions dans la tranchée qui avait été faite à l’extérieur du village (c’était quelques jours avant) uniquement pour tirer sur les avions ennemis.
Je décidais aussitôt qu’il fallait aller la chercher et pris avec moi le canonnier SOUPIZET, un téléphoniste de ma pièce qui en riant m’avait dit « t’oserais pas y aller » et à qui j’avais aussitôt répondu « SOUPIZET vous m’accompagnez, c’est un ordre ».
Et nous voilà partis, j’espérais bien que les Allemands ne nous verraient pas. Nous devions longer le mur d’une ferme à plat-ventre pour gagner un fossé qui nous conduirait à la tranchée où était la mitrailleuse. Nous n’avions pas fait 50 m qu’une rafale claqua et les balles vinrent s’écraser sur le mur à quelques 30 cm au-dessus de nous. On ne bouge plus quelques instants puis, nouveau mouvement, nouvelle décharge et soudain les chars s’en vont, croyant sans doute nous avoir éliminés ; Nous en profitons, nous glissant dans la tranchée, on démonte la mitrailleuse, nous nous répartissons le chargement et retour à la barricade. J’avoue que j’avais bien cru ma dernière heure arrivée mais aussi que je brûlais de me venger.
Quelques temps après les trois chars reviennent, s’arrêtent et nous voyons descendre des hommes dont l’un, sans doute un officier, se met au milieu de la route et, se calant bien les jambes écartées, sort ses jumelles et commence à inspecter de notre côté ; Je prends un mousqueton, me glisse à plat-ventre, et par trois fois demande à l’aspirant PIPART qui devant les évènements était venu prendre le commandement de la barricade, l’autorisation de tirer. Assez bon tireur, j’étais sûr de mon coup. Trois fois cela me fut interdit et l’ordre me fut donné de rejoindre la barricade…

FRESNOY LES ROYE carte 1940

De longues années après, me trouvant avec un ingénieur allemand, Herr Doktor BURR de la firme HEBENSTREITT que je représentais, nous en vînmes à parler de ce que nous avions fait pendant la guerre. Il me dit qu’il commandait une Compagnie de Panzer en juin 40 dans la bataille de Péronne, que son unité avait eu de lourdes pertes du fait de l’artillerie française à Omiécourt (voir le récit de la bataille dans le livre « Les héros de 40 »4). Je lui demandais s’il se souvenait de Fresnoy-les-Roye et de me répondre qu’effectivement il s’était présenté devant le village, qu’il n’avait pas voulu attaquer parce que dans les barricades il y avait des armes anti-chars (c’était les tubes de chauffage central). J’avais probablement à côté de moi l’officier que j’avais tenu au bout de mon fusil…

Le soir de ce jour, tandis que nous ensevelissions dans le cimetière le corps du motocycliste à la nuit tombée pour ne pas être vus, l’ordre vint de faire mouvement. Le 101 tira encore beaucoup… Nos batteries consommèrent 144.000 coups jusqu’au repli sur la Loire.

Gérard Lamblin fut cité à l’ordre du régiment n°22 du30 juin 1940, Croix de guerre avec étoile de bronze, il fut démobilisé le 28 juillet à Thiviers en Dordogne. L’histoire ne s’arrête pas là, il chercha en effet à s’assurer que le motocycliste avait eu une sépulture décente. Un courrier figurant dans les archives de Fresnoy-les-Roye nous montre qu’il ne perdit pas de temps 5

Le 26 janvier 1941

Monsieur Le maire

En me remémorant mes souvenirs de guerre, je viens de penser à un fait qui s’est déroulé le 5 ou 6 juin, nous occupions votre village durant la bataille de la Somme.

Ce fut du reste le jour où nous avons dû reculer sur cette partie du front à la suite de la percée d’éléments blindés allemands.
Appartenant au 101e RALA dont le PC était situé dans les fermes au nord-est du village nous avons, après un combat le matin, ramassé un soldat français à environ 300 mètres au nord de la sortie nord-est de Fresnoy.

A la nuit tombante, car toute la journée nous avions dû rester camouflés, les chars allemands entourant le village et l’aviation nous bombardant, nous avons enterré notre camarade dans un intervalle resté libre à gauche, allée centrale du cimetière. Malheureusement nous n’avons pas eu le temps de terminer sa tombe, d’y planter une croix et d’y inscrire son nom. Les papiers ont été relevés par les soins du PC du 101e RALA mais ont dû sans doute être perdus par la suite… Notre camarade a été enterré dans un cercueil en chêne fait par l’un d’entre nous dans l’atelier de menuisier situé non loin du cimetière. Il est porteur de sa plaque.

Je ne me souviens plus que de son nom : CALANT, et de son recrutement : Caen. Il a été tué à bout portant d’une rafale de mitrailleuse lâchée par un char allemand qui se faisait passer pour anglais et lui faisait signe d’approcher. Il s’agit d’un motocycliste appartenant sans doute à l’un des régiments d’infanterie qui résistaient par ilots devant nous. D’après ses papiers, je me souviens qu’il était marié et devait avoir un ou deux enfants. Il était de religion catholique. Sa tombe fut bénie par un de nos camarades prêtre-soldat. Je crois que ces renseignements pourraient vous être utiles.
C’est tout ce dont je puis me souvenir à ce sujet

 

Avec ces renseignements le Service des Sépultures militaires de Bray-sur-Somme put fournir l’identité exacte de ce soldat : Désiré Caillon. L’historique du 304e Régiment d’Artillerie de Campagne Porté lui consacre quelques lignes : « Le motocycliste Caillon, qui avait été envoyé au PC du commandant, ne revient pas de sa mission. Nous apprendrons par un officier du 301e RA (101e en fait), qu’il a été tué et inhumé à Fresnoy-les-Roye ». La famille Caillon avait-elle été informée de son décès ? Il fallait en avoir le cœur net car souvent les familles ignorent les circonstances de la mort de leur parent. Jacques Caillon, de Caen, possède une lettre de Gérard Lamblin.

Le 1er août 1941 

Chère Madame

Je me fais un devoir de répondre à votre lettre me demandant ce que je sais au sujet de la mort de votre mari. Voici dans quelles conditions il a été tué.

Le 5 juin au matin, le poste de commandement de mon régiment, le 101e régiment d’artillerie lourde automobile, se trouvait à Fresnoy-les-Roye, dans la Somme.
Des chars d’assaut allemands sont arrivés par les champs et l’issue nord du village où nous étions barricadés et prêts à résister. Cependant les soldats qui étaient dans ses chars se faisaient passer pour anglais. Ils étaient en cote bleue, assis sur les chars qui ne portaient aucune inscription ou insignes apparents. Nous leur fîmes signe bonjour et ils nous répondirent.

Vers 10h00 du matin je crois, alors que les chars allemands nous entouraient et que nous les avions reconnus comme ennemis, nous avons vu un motocycliste contourner le village par la route est et se diriger vers les régiments ou groupes d’infanterie qui résistaient devant nous.
Quatre chars étaient stationnés sur la route à 3 ou 400 mètres du village. Votre mari s’est avancé sans méfiance probablement ou avec un grand courage pour accomplir sa mission. Les premiers chars le laissèrent passer mais le dernier ou l’avant-dernier tira une rafale de mitrailleuse qui le tua net. Ce n’est que vers 1h00 de l’après-midi que les allemands s’étant écartés nous décidâmes avec quelques camarades d’aller chercher celui que nous avions vu tomber.

Votre mari gisait dans le fossé à côté de sa motocyclette. Il avait certainement été tué sur le coup car il portait plusieurs blessures, l’une à la tête derrière l’oreille et une dans la poitrine. Nous l’avons ramené au village de Fresnoy et avons monté la garde auprès de lui jusqu’au soir, ne pouvant l’inhumer immédiatement à cause des avions ennemis qui nous survolaient constamment.

J’ai moi-même vidé les poches de votre mari. Tous ses papiers, son porte-monnaie, son briquet etc. ont été remis à l’officier d’état-civil du 1er groupe du 101e RALA et je sais que le nécessaire avait été fait pour que ces pièces soient acheminées sur le dépôt de Caen. Malheureusement la débâcle survenant je ne sais si ces pièces ont pu parvenir. Peut-être pourriez-vous écrire un Monsieur Herscher, blanchisserie régionale du Nord à cambrai, qui faisait partie comme lieutenant de l’état-major du régiment, il pourra vous mettre en relation avec l’officier d’état-civil, le lieutenant Choteau, lequel a eu en main les papiers.
Quant à votre mari, un de mes camarades lui à fabriqué un beau cercueil en chêne dans une menuiserie du village. A la nuit tombante un prêtre, officier de ma batterie, l’abbé Caulliez vicaire à Fives Lille (Nord) a béni sa dépouille et lui a assuré des funérailles chrétiennes. J’ai creusé moi-même avec plusieurs camarades la tombe du cimetière de Fresnoy dans l’allée centrale, c’est la troisième ou quatrième tombe sur la gauche. Voilà chère Mme tout ce que je puis vous dire au sujet de la mort de votre mari. Nous avons voulu mes camarades et moi rendre hommage à son courage. Il a été enterré dans un drapeau français et nous avons prié sur sa tombe.

J’insiste sur le fait que très certainement votre mari fut tué sur le coup, ses blessures étaient mortelles. Vous pouvez être fière de lui car il n’a pas hésité à faire son devoir jusqu’au bout. Ceci doit être aussi votre consolation. Comme dans l’a dit sur sa tombe le prêtre qui a fait son enterrement à 9h00 du soir, votre mari est certainement récompensé de sa conduite (…)

 

On voit à travers ces différents documents de légères différences. Dans la lettre à la famille l’insouciance du motocycliste qui croyait, comme on le lui avait dit, que les chars étaient amis se transforme en courage face à des chars identifiés comme allemands cette fois. Il s’agissait bien entendu d’atténuer la peine de la famille mais aussi de ne pas avouer à quel point la crédulité avait joué un rôle. Gérard Lamblin se sentait peut-être un peu coupable, il devait être surtout en colère d’avoir gobé ces bobards. C’était un homme certes un peu naïf mais courageux comme on peut le constater lorsqu’il alla rechercher la mitrailleuse.Très croyant, on voit l’importance à ses yeux d’avoir donné à Désiré Caillon des funérailles dignes et chrétiennes.

Révolté par la défaite, il insistait pour faire comprendre que son régiment avait fait son devoir et ne manquait jamais une occasion en passant près de Fresnoy d’aller montrer le fossé où il avait rampé sous les balles et les impacts sur le mur. Il se maria en décembre 1940 puis passa clandestinement en zone libre où sa fille, Dominique, devait naître en 1941.

Gérard & M-Paule 1940

Gérard Lamblin et sa fiancée Marie-Paul en 1940

 

© Marc Pilot – Picardie 1939 – 1945 – mars 2013

  1. Le récit qui suit n’est pas daté et on ignore s’il faisait partie d’un ensemble plus important. On ignore également s’il était destiné au départ à la mémoire familiale ou un autre usage.
  2. Cette folle rumeur montre à quel point la situation réelle était méconnue ! Plus grave, il ne s’agissait pas de bruits de chio… mais d’une instruction officielle…
  3. Il appartenait au 304e Régiment d’Artillerie.
  4. Fabre Marc-André, Avec les héros de « 40 », Librairie Hachette, 1946.
  5. Ce courrier a été retrouvé par Éric Abadie.